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Marcel Proust au pied de la lettre # 1

dimanche 15 décembre 2013, par Serge Bonnery

Marcel Proust dans le frottement des mots

Le projet
Prendre Marcel Proust au mot. Le lire pour ce qui est écrit, pour le trait que dessine le mot sur la page, laisser de côté le réseau des concepts (on y revient toujours par d’autres voies) pour ne s’intéresser qu’au tissage de la langue. A ce qui, là, se déploie sous nos yeux : un mot à mot qui, bout à bout, constitue la phrase.

Regardant ainsi le texte, ne pas s’interdire de le recevoir dans son contexte. Proust et le temps. Celui de l’écriture. Ainsi, le roman, dont l’édition initialement annoncée en trois volumes est interrompue par la guerre. La guerre n’arrête pas le temps. Tout au plus, elle le suspend. Dans la chambre close, elle n’arrête pas le temps de l’écriture. En attente de publication, le roman grossit, s’épaissit, s’élargit. Ses pages s’en trouvent écartées. Il s’étire en longueur pour compter finalement sept volumes. Que doit le roman à la plus vaste boucherie de l’Histoire ?

Lire Marcel Proust de la manière la plus aléatoire qui soit. Ouvrir au hasard un volume de la Recherche et commencer. Au milieu d’une phrase, d’un mot. Peu importe. Commencer où l’oeil tombe. Et observer ce qui advient. Ecouter aussi. La musique. Voir et entendre. Proust est une totalité. S’ouvrir, donc, à une lecture totale. Libre. Libérée de toute sujétion au sens. L’un des grands apports de Marcel Proust à la littérature est d’avoir débarrassé le roman du poids de l’intrigue. Profitons de l’aubaine pour le lire en toute liberté. Délié. Recouvrer, dans Proust, ma liberté de lecteur.

Voir et entendre (j’y reviens). Ne pas s’interdire d’adjoindre au livre une image (Elstir), une musique (Vinteuil), un livre (François le Champi). Proust est une totalité agissante. Il interactive son propre texte. Regarder de ce côté-là, aussi. Les nouvelles technologies. Les dynamiques qu’offre internet. L’hypertexte. Le lien, comme fenêtre qui s’ouvre vers un horizon autre. Lire Proust à la lumière de l’hypertexte dont il est un génial précurseur.

Le lire, encore, à la lumière de ceux qui l’ont lu. Ce qu’ils en disent. Ce qu’ils y ont vu. Trouvé. Ce qui s’invente au contact du texte. Au frottement des mots. Voir ce que produit le frottement des mots. L’étincelle que produit le frottement des mots contre la pierre. Essayer de voir cela. Voir dedans. Essayer de lire ainsi. Mot à mot. Au plus près des mots. Lire Marcel Proust dans le frottement des mots.

Nota - Cette expérience de lecture dont ce feuilleton sera la restitution s’effectuera à partir de l’édition Pléiade de 1987 publiée sous la direction de Jean-Yves Tadéi. Toute mention de pagination renverra à cette édition.

Le temps renversé (une erreur de date)
Déjà : une première étrangeté (je suppose qu’il y en aura d’autres). La date de parution du roman n’est pas le reflet de la réalité. Du côté de chez Swann, présenté comme le premier tome d’A la recherche du temps perdu, sort en librairie le 14 novembre 1913. Or sur la couverture Grasset, la date imprimée en chiffres romains est : MCMXIV. Et le copyright by Bernard Grasset qui suit (toujours sur la couverture) porte la même date, 1914, en chiffres arabes cette fois. Quant à l’achevé d’imprimer, il précise : Achevé d’imprimer le huit novembre mil neuf cent treize par Ch. Colin à Mayenne pour Bernard Grasset.

Chronologiquement donc : le roman sort des presses le 8 novembre 1913. Il est disponible en librairie dès le 14 novembre suivant, soit six jours plus tard. Daté 1914. Comme si, brusquement, le temps devenait aléatoire. Comme si la sortie antidatée du roman était le pressentiment d’un temps renversé et que la guerre déclarée au mois d’août 1914 allait définitivement enterrer. Ce temps dont la Recherche se voudra l’ultime témoin à la fois oculaire et mémoriel. Chronique d’un temps qui bascule. D’un siècle l’autre.

Parenthèse
En novembre 1913, il fallait treize heures de Paris pour rallier la Côte d’Azur à bord des Chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, une compagnie plus connue sous le nom de PLM. La dernière page du volume qui paraît sous le titre de Du côté de chez Swann est une publicité pour les Stations hivernales (Nice, Cannes, Menton) que l’on rejoint à bord "des trains rapides et de luxe composés de confortables voitures" desservant "pendant l’hiver les stations du littoral". Le train qui effectue le voyage en treize heures est un extra-rapide de nuit.
fin de parenthèse

Mais revenons au livre. Le 14 novembre 1913, donc, paraît Du côté de chez Swann. Surtitré : A la recherche du temps perdu. Le lecteur qui découvre le livre dans la librairie où il a ses habitudes comprend donc qu’il s’agit d’un premier tome. Même si ce n’est pas explicitement mentionné (par un I par exemple) en couverture. Son intuition est confirmée dans la page qui suit où est annoncée :

Pour paraître en 1914 : A la recherche du temps perdu : Le côté de Guermantes (Chez Mme Swann. Nom de pays : le pays. Premiers crayons du baron de Charlus et de Robert de Saint-Loup. Noms de personnes ; la duchesse de Guermantes. Le salon de Mme de Villeparisis).

Puis :

A la recherche du temps perdu : Le temps retrouvé (A l’ombre des jeunes filles en fleurs. La princesse de Guermantes. M. de Charlus et les Verdurin. Mort de ma grand-mère. Les intermittences du coeur. Les "vices et les vertus" de Padoue et de Combray. Madame de Cambremer. Mariage de Robert de Saint-Loup. L’adoration perpétuelle).

C’est cet ordre que le temps de la guerre (le temps que laisse la guerre à l’écrivain pour continuer son travail malgré l’annonce des parutions, lesquelles sont interrompues) vient totalement bouleverser. A l’ombre des jeunes filles en fleurs donnera son titre au second volume de la Recherche qui paraîtra en 1919 et obtiendra le prix Goncourt.

Marcel Proust s’est (et a) dépensé sans compter pour voir paraître son livre qu’il finit par se résoudre à publier à compte d’auteur, épuisé par les refus successifs et obstinés de maisons comme Ollendörf ou la Nouvelle Revue Française. Il en a soigné la publicité en lançant dans la bataille tous ses réseaux, ses connaissances et son talent inné pour l’entregent. Il n’y a pas de cadeau assez beau ni d’attention assez subtile pour séduire la critique, obtenir un papier dans une feuille. La déception que lui procurera la réception de son livre sera à la mesure de l’effort consenti pour la faire aimer. Certes, la presse annonce : Gil Blas, Le Temps, Les Annales en publient des extraits ; le Figaro se fait l’écho de la publication... Lucien Daudet (un ami) dit son enthousiasme dans les colonnes du même Figaro, Jean Cocteau dans celles d’Excelsior. Jacques-Emile Blanche (oui, Jacques-Emile Blanche, le peintre, le peintre qui fera le portrait de Marcel Proust, un lys à la boutonnière) en parle dans L’Echo de Paris. C’est bien. La presse est là. Pour éreinter le livre, aussi. Cette besogne, c’est Paul Souday qui s’en charge dans Le Temps. "La langue se décompose, se mue en un patois informe et glisse à la barbarie".

Il a tout (et n’a rien) compris, Paul Souday. Oui, la langue se décompose. C’est cela qui fera l’originalité de la Recherche, son apport à la littérature. En répondant à la question (la seule qui vaille) : comment écrire un temps en décomposition sinon avec une langue qui elle-même se décompose ? Ou, dit autrement : quoi de mieux qu’une langue en décomposition pour parler d’un temps lui-même en décomposition ? Quoi de mieux ? Ce que dit Marcel Proust dès le premier volume de la Recherche et que Paul Souday n’a ni vu ni compris : c’est que la langue doit faire corps avec son objet, qu’il ne peut en être autrement, que dans le cas où ce corps à corps n’aurait pas lieu, il n’y aurait pas de langue, que la seule manière de sauver la langue est de la frotter au corps du temps et inversement, que la seule manière de sauver ce qui peut encore l’être d’un temps en décomposition est de donner à cette décomposition une langue. Proust donne une langue au temps en décomposition. La voilà, la grande trouvaille. Le coup de génie... Nous n’en sommes déjà plus à une date près.


Sources : Introduction et notices - A La Recherche du Temps Perdu - édition de La Pléiade - 1987

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