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Les faits innocents

vendredi 11 juillet 2014, par Serge Bonnery

Les faits innocents

« Les faits les plus innocents, les mieux liés à leurs causes paraissent se subordonner à des relations souterraines dont notre âme aurait fourni le tracé ». [1]

Je ne suis jamais parvenu à m’attacher aux faits, même « les plus innocents ». Je ne suis jamais parvenu à les écrire. Je ne les vois pas. Je marche dans leur ombre. Je les traverse sans parvenir à les distinguer. Plusieurs fois j’ai tenté de tenir un journal. En vain.

Il faudra du temps et encore du temps ajouté au temps
l’œil brisé regardant l’œil et encore l’œil plus loin que l’œil de l’aigle ou
du serpent

Ce sont pourtant des relations souterraines qu’il s’agirait de repérer, ici, dans cet espace d’écriture. Selon Joë Bousquet, notre âme est dépositaire d’itinéraires secrets qui, du réel apparent (autrement dit de l’être-là des choses), nous conduisent dans leur au-delà. Au-delà du mur. Outre le mur.

Je voulais éviter la nuit
son silence
virer de bord
changer la couleur des nuages
dans la cornue agiter la formule
tendre la main au signe

Déchirer l’enveloppe du visible pour atteindre la réalité qui n’est pleinement elle qu’au-delà du visible. Une outre réalité plus grande que sa part consentie au visible. Dans l’outre mur.

Qu’y a-t-il derrière le mur qui me séparait du jardin de mon enfance ?

Aucune illumination ne nous présuppose comme existants. Il faut une lumière intérieure pour nous guider vers le noir. Le Noir de Source de Joë Bousquet où serait la Vérité de l’Etre ?

J’écrivais des silences
Jeune, je voulais déborder d’encre
laisser les mots s’enhardir
des nuits
les laisser libres de s’avancer en rangs serrés jusqu’au bord de la feuille
des silences des nuits
les regarder avancer
gentils petits soldats bons pour la mitraille et le crépitement du canon
avancer jusqu’à la marge dans l’ombre inversée des chimères
les laisser là
dans le silence et dans la nuit

Les « faits innocents », note encore Bousquet, sont « les gages évidents d’un ordre inconnu ». Les faits nous sont donnés pour nous signifier que nous sommes de l’Etre. Outre la matière. Derrière le mur.

Les faits, écrit toujours Bousquet, « nous font douter de notre raison ». Il est demeuré toute sa vie profondément et authentiquement surréaliste. Poussant très avant - toujours plus loin - des chemins ouverts par André Breton dont il se détache bientôt pour suivre sa voie dans un surréalisme qui lui appartient en propre et dont il fait une rampe d’accès vers la Vérité.

Je notais l’inexprimable
Je voulais déborder d’encre mais il faudra du temps encore et encore du temps il faudra
du temps moulu au grain des jours
noter l’inexprimable et dans l’attente d’aubes
changer la couleur des nuages
retenir son visage tant il va au silence loin

La poésie - et plus largement l’art en général - permet de transmuer les faits innocents en signes. Alchimie du Verbe. Rimbaud. Tel que voici :

À moi. L’histoire d’une de mes folies.

Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n’a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J’inventai la couleur des voyelles ! - A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. - Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l’autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.

Ce fut d’abord une étude. J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Inventer un verbe.
Ecrire des silences.
Noter l’inexprimable.
Les tâches du poète la nuit.


[1Joë Bousquet - Le Meneur de Lune - Editions Albin Michel.

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