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Claude Massé l’intranquille

mercredi 9 juillet 2014, par Serge Bonnery

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Claude Massé - Reportage photographique Michel Clémentz

Des couteaux de cuisine, des bâtons de colle, des feutres de couleurs, des clous par milliers, un marteau de tapissier, des pinces, un objet de bois de forme cylindrique et que l’artiste utilise « comme les femmes un dé à coudre » pour enfoncer les pointes assemblant ses pièces de liège « sans les blesser ni déranger les voisins » : l’atelier de Claude Massé est à l’image de l’homme qui se dit « silencieux et seul ». Le voici en quelques contours. Claude Massé en cinq stations sur un chemin de joie !

1 - Le crépuscule

Qu’il fabrique ses personnages de liège ou qu’il réalise ses collages sur papier kraft, Claude Massé travaille comme un acharné. « Tous les matins très tôt et vers la tombée du soir ». Il est l’homme des crépuscules, ces moments d’avant ou d’après le tumulte quand surgissent de l’ombre les mondes imaginés.

2 - Le nombre

Le nombre lui est de première nécessité. Chaque jour, il façonne de ses mains agiles des collages sur papier, des lièges par dizaines, bientôt des centaines et enfin des milliers. « Je suis un boulimique », revendique-t-il. « Je dois travailler vite. Il me faut voir les choses vivre tout de suite. Je n’ai pas le désir de tendre vers je ne sais quelle perfection ». Claude Massé n’a jamais cédé aux règles académiques de l’art. Il les a bousculées. Abolies.

3 - Le sobre

Et de ceci découle sa manière de faire. A la base : du liège « pas très beau » ou « aggloméré comme celui des bouchons », du papier « marron, la couleur de la terre », enveloppes kraft ou chutes d’imprimeries, des lambeaux de tissus, des étiquettes de vin fournies aujourd’hui à volonté par son mécène champenois Paul Hérard, mais « j’ai commencé en récupérant de vieilles étiquettes chez Emmaüs », se souvient-il : Claude Massé n’utilise aucun matériau noble. Des choses simples pour un art sobre.

4 - L’écrit et le livre

« Je n’ai pu commencer à écrire qu’après la mort de mon père [1]). La mort est nécessaire pour se libérer… » Depuis, Claude Massé écrit, plutôt « des textes courts ». « Je dois voir apparaître les choses tout de suite. Je ne pourrai jamais écrire un roman ». Claude Massé croit en outre au partage. Il a réalisé, en tant que plasticien, quantité de livres dans le compagnonnage d’écrivains, poètes et philosophes amis. « Le plus souvent des gens d’ici car je travaille sur mon lieu de vie », souligne-t-il. Mais il a aussi ouvert grande sa fenêtre pour entretenir d’abondantes correspondances avec des plus lointains.

5 - La marge

Claude Massé ne se repose jamais. Il aime se savoir dans l’intranquillité de ceux pour qui l’inconfort est la règle. « Je me suis intéressé autrefois au travail caché et désintéressé de 27 personnes du Roussillon qui œuvraient dans la marginalité et sans aucune connaissance théorique sur l’art ». 1 500 œuvres d’un art qualifié de « brut » en référence aux travaux de Jean Dubuffet : la collection rassemblée par Claude Massé est aujourd’hui conservée au musée de Création Franche de Bègles. Cette expérience fut capitale dans son évolution artistique. Mais il prévient : ni brut, ni naïf en ce qui le concerne. Claude Massé refuse les étiquettes. « A la marge », insiste-t-il. Comme les oubliés.
Entre autres « performances », Claude Massé façonna un jour par milliers des personnages en forme de bâtons de liège dont une grande quantité fut montrée lors d’une exposition mémorable au prieuré de Serrabonne. Ces étranges silhouettes longilignes avaient été disposées sur tout le pourtour du monument. Comme des cannes pour les désarçonnés.

Les « Patots », une histoire de « moins que rien… »

Claude Massé n’a pas choisi de travailler le liège par hasard. Deux livres témoignent de cette rencontre. Les Patots, personnages de liège qui forment un peuple d’anonymes n’ayant part que de loin au tumulte du monde, ont fait couler beaucoup d’encre. « Le patot, en catalan, désigne le nul, le moins que rien… », explique Claude Massé.
L’homme en marge, celui qui sème l’inquiétude dans le regard de l’Autre. L’artiste n’a pas choisi le liège par hasard. « Si j’avais vécu à Lille ou Nancy, je n’aurais jamais choisi ce matériau ». Pourtant, il a fallu un coup de pouce du destin pour que la rencontre ait lieu, « grâce à un élève qui, à l’école des beaux-arts, m’avait demandé un sujet pour son diplôme. Je ne sais pourquoi, je lui ai proposé le liège. Et depuis, moi aussi, je le travaille sans jamais avoir pu m’arrêter ».
« J’aime la souplesse du liège, sa douceur », confie Claude Massé qui a tissé avec ce matériau vivant un lien touchant à la mémoire de l’intime : « Devant un morceau de liège, je revois, enfant, les banastes (paniers en osier - NDLR) de bouchons que l’on apportait à ma mère pour les nettoyer », se souvient-il.
Deux livres récemment parus témoignent du parcours de Claude Massé. « Seul » [2] se présente comme un catalogue rétrospectif de son travail. Indispensable pour mesurer l’ampleur du phénomène, tout comme le livre « Claude Massé à Bages » publié à l’occasion de l’exposition et qui témoigne des amitiés de l’artiste autour de photos de Daniel Rey [3].


[1Il s’agit de l’écrivain Ludovic Massé. Né en 1900 à Evol dans les Pyrénées-Orientales, mort en 1982 à Perpignan. Romancier et conteur, Ludovic Massé était l’ami d’Henry Poulaille. Il a adhéré dans les années 30 au Groupe des écrivains prolétariens. Il est notamment l’auteur du Mas des Oubells et des Grégoire, une trilogie autobiographique, livres qui traitent de la vie paysanne dans les montagnes pyrénéennes.

[2« Seul », édité par l’association pour le développement de l’art brut et singulier. 182 pages, 36,50 euros.

[3« Claude Massé à Bages », éditions Paraules. 86 pages, 14 euros.

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