Les cahiers de Serge Bonnery

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Une écriture numérique expérimentale

vendredi 27 juin 2014, par Serge Bonnery

« L’explosion web 2.0 modi­fie sans doute la sphère lit­té­raire, mais quand bien même elle révo­lu­tion­ne­rait le réseau des auteurs et des lec­teurs, les textes qui s’y publient res­tent pour l’immense majo­rité ter­ri­ble­ment sem­blables… au texte. À l’inverse, on n’a pas attendu l’avènement du numé­rique pour tri­tu­rer, mal­me­ner, décons­truire et recom­po­ser le texte : Perec dans La Vie mode d’emploi ou Queneau et ses Cent mille mil­liards de poèmes en sont de (trop ?) connus exemples », constate Noëlle Rollet (@selenacht / glossolalies.net) dans sa proposition de dissémination pour ce mois de juin, via la WebAssoAuteurs.

Elle poursuit : « Si le web n’offre pas une défer­lante de telles explo­sions du texte, il ouvre pour­tant des pos­si­bi­li­tés que cer­tains ont com­mencé d’explorer, de façon plus ou moins convain­cante il est vrai. » Que le web offre des possibilités d’écriture jusqu’à ce jour inexplorées, voilà précisément ce qui nous intéresse, ici et qui, dans un certain sens, a présidé à la naissance de la WebAssoAuteurs dont la vocation est de permettre une circulation la plus ouverte possible d’écritures expérimentales ou - soyons plus modestes - d’écritures sous des formes encore à expérimenter.

« Comment l’écriture numé­rique déjoue-​t-​elle la linéa­rité du texte ? » est l’une des questions que pose Noëlle Rollet dans sa proposition. Je ne souhaite pas y répondre pour l’instant d’un point de vue théorique mais plutôt par l’exemple en en restant au principe de base des disséminations : donner à lire, faire circuler une expérience d’écriture.

Pour ce faire, j’ai choisi le site Mots sous l’Aube d’Anna Jouy. La principale raison de ce choix réside dans le fait qu’à mes yeux de lecteur, la structure même de Mots sous l’Aube atteste d’une volonté d’expérimenter un mode d’écriture dans son rapport au temps ce que, de mon point de vue, internet bouleverse essentiellement.

Anna Jouy est poète. D’abord et avant tout poète. C’est ainsi qu’elle écrit mais dans une confrontation au temps que seul le web est en mesure de créer. Anna Jouy a créé un site dont la structure suit les temps d’une journée : aube, matin, midi, après-midi, soirée, nuit. Autant de fractions du temps qui deviennent ici le réceptacle de son écriture, les rythmes étant susceptibles de varier à l’intérieur même de ces « fuseaux ». La seule contrainte d’écriture quotidienne apparaît dans la tranche « Aube » avec le Journal de l’Aube, les mises en lignes s’effectuent dans les autres parties de manière plus aléatoire mais toujours avec une impressionnante densité.

Pour tenter de pénétrer plus avant dans cette démarche d’écriture sur internet, nous avons posé quelques questions à Anna Jouy. Voici cet entretien qui sera suivi de quelques textes extraits de Mots sous l’Aube.
Je remercie Anna Jouy d’avoir accepté mon invitation et d’avoir répondu à mes questions.

Dans« le flux errant de l’écriture »

entretien avec Anna Jouy

Aviez-vous une pratique d’écriture avant l’arrivée d’internet et sous quelle forme se présentait-elle ? Oui. J’ai bien entendu écrit avant Internet. Je suis trop âgée en fait pour que le contraire puisse être imaginable. Par contre, j’avoue que l’arrivée dans ma vie de l’ordinateur, il y a presque vingt ans, a permis à mon écriture de se développer de manière différente, plus instinctive, plus directe, plus efficace. Je disposais d’un outil dont les possibilités de reconstruction du texte, de modification constante, de surgissement à l’état perpétuellement neuf - le flux errant de l’écriture mieux canalisé en somme - m’ont permis d’investir le temps d’écrire de façon beaucoup plus convaincante pour moi. Le travail de l’encre se poursuit mais il a pris la forme de dépôts, laissés par la pensée quand ça lui prend de venir hors de mon bureau. L’ordinateur a dû être apprivoisé bien entendu. Devenir une extension naturelle du cerveau et de la voix, conquérir les mêmes droits que ceux de la plume, me devenir intrinsèque si j’ose…

Qu’est-ce qui vous a décidée à vous lancer dans l’écriture sur internet ? Je pense que c’est le goût du secret en fait. C’est paradoxal ? Mais pas tant que ça…Au début internet pour moi c’était un blog. Simplement un blog. Que personne ne lisait sauf une ou deux personnes, mais si parfaitement inconnues, pêchées par miracle en somme dans l’océan du web. Des inconnus à qui je chuchotais, secrètement, des choses qui m’étaient importantes, poétiques, des choses qu’il était impossible à dire à quiconque, non pour cause d’indécence, mais par inhibition, par modestie, parce qu’écrire me paraissait appartenir à des gens bien meilleurs, autrement plus méritants et qu’eux seuls avaient l’autorité pour le faire. Le secret, la transmission sous le manteau de quelques poèmes, dans une foule noire et indistincte, c’est ce qui m’a attirée. De ma main à une autre dont je ne saurais jamais rien. Quand j’avais eu 5 lecteurs, je passais ma journée à trouver cela exaltant et merveilleux. Sans ce mystère, cette sorte d’anonymat qu’un rien pouvait lever certes, cet arcane d’existences démultipliées et toutes invisibles qu’est le web, je n’y serais sans doute jamais venue. Je ne cherchais pas la lisibilité ni la reconnaissance : je cherchais à dire en toute impunité, mais à dire tout de même.

Pourquoi avoir ensuite créé un site ? Quelle est la différence entre les deux « formules » ? J’ai eu plusieurs blogs. En 2007, j’ai ouvert le premier. Ce que le blog offrait en matière de mise en pages, d’illustrations, de renvois musicaux m’est apparu formidable. Chacun d’eux m’a permis de faire mes armes, d’apprivoiser le fait d’écrire ou non chaque jour et le fait d’avoir des lecteurs parfois. Je les ai fermés les uns après les autres, comme on boucle un livre sans doute… Souvent, c’était aussi lié à des périodes de ma vie qui me conduisaient vers d’autres intérêts, d’autres gens, d’autres démarches. (Ai toujours réouvert le suivant immédiatement avec un nouveau look, un nouveau titre etc..) Le blog suivait ainsi de très près ma propre vie, que j’y parle ou non d’elle. Il vivait avec moi, écriture vivante donc, une émanation de mon souffle et de ma respiration. Je gardais ensuite sur papier et fichiers ces textes, tous à peu près d’ordre poétique. Je pensais devoir les re-travailler. Les rendre lisibles dans la durée et non dans l’éphémère du blog. Je le voyais comme ça. Comme un jardin où « profusaient » mes pensées, mes mots, mes poèmes. Ensuite je devais l’apprêter. Je voyais ces blogs comme des cahiers de brouillons. Le site est devenu nécessaire quand j’ai compris que l’écriture sur le web est en soi une forme d’écriture. Qu’elle intègre des paramètres modernes de l’expression écrite, soit le temps et l’espace, qu’elle porte comme un gène mutant. On ne voit guère la différence depuis l’extérieur et pourtant cette écriture-là est modifiée profondément par l’explosion de son espace-temps. L’innombrable lectorat potentiel, le mouvement continu du temps dans le squelette de l’écrit. On ne rattrape rien, on laisse l’écriture se tordre sur la toile… C’est cela l’écriture sur le web.

Quelle idée a présidé à la création de ce site ? Quel en est le plan et en quoi répond-il à votre forme d’écriture plutôt fragmentaire ? Je me suis décidée en effet pour la création d’un site sous forme de parcelles dans le jour. Dans mon blog d’archives, j’avais remarqué qu’il y avait plusieurs périodes dans le jour où les textes avaient été mis en ligne. En les tirant sur papier, je les avais classés par piles, aube matin midi… comme des tuyaux de temps. J’ai vu ces piles et puis constaté à quel point le mouvement de la lecture sur le web ne se déroule pas de droite vers la gauche comme lorsque l’on tourne les pages de son livre mais de bas vers le haut… Le commencement de l’écrit étant sytématiquement escamoté par une nouvelle feuille, la suite, elle, se trouve alors toujours au front du texte que l’on lit. Le web, c’est ainsi le présent toujours renouvelé de l’écrit. Toujours plus vers le haut… Cela m’a frappée, surtout que j’y voyais une approche du temps nettement plus contemporaine mais aussi parce que cette vision du temps était essentiellement poétique. Un temps vertical. Je me suis mise à rêver que s’il fallait plonger dans mes souvenirs d’écriture, ce serait alors ces différentes « colonnes » qu’il allait falloir descendre. Je ne retournerais pas vers mon passé mais je creuserais effectivement vers lui. Il y a aussi une forte aspiration à m’élever par et à travers l’écriture. Le site ainsi conçu correspond à ce que je voulais. Quand je le regarde, je vois une sorte d’orgue, des tubulures, dedans des sons-textes, des prières, une mélodie. Je voudrais seulement que ça monte et que moi je grandisse en me plaçant toujours au-dessus du tas de texte.

En quoi le rendez-vous quotidien - la contrainte ? - du Journal de l’Aube est-il important pour vous ? J’essaie de me libérer de l’idée de contrainte. J’avoue que c’est très exigeant, trop sans doute… le blog devrait être plus décalé dans le temps ; il devrait y avoir des zones en phases mortes ou en repos, ce qui n’est pas le cas…Mais je travaille aussi à me délester de l’obligation. Pourtant, c’est comme une question de temps de nouveau. Celui qui me reste à vivre et qui me semble en fait très court. Prémonition ou idée fixe, je ne sais pas. Je vis trois vies à la fois. Je ressens le besoin impérieux de conduire mon écriture au mieux de ce que je suis capable de faire, pour ne pas avoir commencé pour rien. Ne pas avoir commencé pour le vide.

Votre site joue sur les différentes phases d’une journée (aube, matin, midi, après-midi, soirée, nuit) et sur des rythmes d’écriture différents, certains quotidiens (le Journal de l’Aude) et d’autres plus aléatoires. Pourquoi ? Le Journal de l’Aube est le plus sacré en effet de mes temps d’écriture. C’est celui où j’ai le meilleur accès à ce que je suis, entre la nuit rêvée et le jour œuvrant. J’y tiens, c’est le fil pour ne pas perdre le reste du jour. Les autres le sont moins et cela dépend beaucoup de ma journée de travail professionnel, de ma fatigue, de mon épuisement et de mon inspiration aussi. Si je ne travaillais pas à 80%, j’utiliserais les autres zones je suppose avec plus de régularité. Ce sont donc des critères complètement physiques et matériels qui régissent mon écriture.

Internet a-t-il changé quelque chose dans votre manière de vous confronter à l’acte d’écrire ? Complètement. Il a « fragmentarisé » ma voix, parcellisé ma parole. Je travaille désormais comme un pointilliste faisait sa peinture. Je perds un peu de vue ce que je fais, mais je crois quand même que je fais une mosaïque qui a du sens, ne serait-ce que des touches de beauté par-ci par-là. Il m’a fidélisée à elle, me l’a rendue extrêmement présente, cousue chaque jour directement sur la bête.
Internet a aussi apporté des lecteurs à mon travail, des lecteurs qui me forcent à ne pas me dévaloriser trop, à ne pas enfler du chapeau non plus, à partager des idées et des approches. A faire les choses avec sérieux. Je regrette cependant que si le web lie en effet, ce ne soit pas un lieu de créations de cercles littéraires vrais, de frictions fortes d’idées et de perceptions de la littérature mais un agglomérat aléatoire d’individus qui se pensent ensemble mais ne sont finalement que des solitaires.
J’avoue que j’ai écrit cependant - et achevé - durant les six derniers mois un roman, pour retrouver une respiration ventrale et profonde.

Textes d’Anna Jouy extraits de son site Mots sous l’Aube

Journal de l’Aube - 183 (13 juin 2014)
nuit instable, lune trop grosse qui la troue comme un pochoir de transparence. ces rêves d’humains en grappe au-dessus des vertiges, cette fuite dans la "colonie pénitentiaire" des habitants de l’autre monde.
en revenir avec le carcan. m’apprêter à revenir et recommencer l’éternel présent. l’aube débutante, comme on vient au puits boire sa première lampée de lumière. songer à mon temps tel que je le ressens, qui n’a rien d’un chemin, mais peut-être quelque chose d’une grande flûte de Pan dans laquelle chaque jour je viendrais souffler, sautant d’une embouchure à une autre, mélodie-blog, le temps n’est finalement rien d’autre que ce souffle transformé, que la métamorphose de la respiration, en pas en gestes et en poésie pour certains. je passe d’une note à une autre au fil de chaque jour. et la nuit je lève la note. mais je ne suis pas en marche... une autre danse peut-être, qu’on ne peut vivre que seul.
j’imagine pourtant qu’à l’Extrémité quelqu’un écoute. alors jouer jouer pour lui est ce qui importe. remplir la partition d’un air digne du souffle qui a été délivré.

Journal de l’Aude - 178 (8 juin 2014)
L’écriture, un multiple de l’aube. Des ajouts par dizaines, puis on tire un trait et on soustrait du Temps. Le solde se compte en escomptes d’encre. Ça tient assez la route, opération avec profit. Souvent faire le devis tout de même. Estimer d’un coup d’œil le résultat. Laisser la calculette de la tête tournebouler et prendre part. (je suis encore vivante ?)
Chaque matin je me laisse méduser par la venue du soleil. Je ne ferme pas mon store, je dors à la bonne étoile. Surtout pour ce moment où l’aurore me vient, qu’elle rappelle à la terre mon esprit. Dégriser ? Oui dégriser et me ramener au polaroid polychrome des jours d’été. L’aube me vient en plein front.
Procéder par induction, un coup de chaleur- une insémination textuelle. Arboriser la fenêtre puis le verre mat de mon écran. Plantation de pagaies. On va ramer dans le bleu de ce dimanche, actionner mes clavicules et le clavier, étymologies douteuses et pourtant… et c’est bien que ce soit l’os qui morfle !
Massicoter les rognures, les extras ne sont pas utiles, franges, bordures du registre de la voix, on racle bien, on pare sa viande, au serré –ficelé. On essaie la conformation de l’esprit à la météo resplendissante, convergences et confluences, adhérer à son jour, lui faire l’intense amour. À bras le corps, clé de 12 du mécano de fêtes. Ou clé karatéka…
j’étrille quoi, me lisse dans le sens du poil, question d’embaumer la nuit dans l’encens de la messe.

Sous la dent (extrait de Matin - 1er juin 2014)
absence. boulimie d’absence. ouvrir la mangeoire et dès l’instant de l’oeil ouvert, du retour parmi les autres, claper claper claper encore l’absence.
m’en remplir, m’engrosser encore de l’absence. tout ce qui est lui fait ventre. je la mastique, la déchire, la rumine, la recrache. l’absence dedans dehors. en robe de salive, en robe de sucs. mots ou petits traits griffés, en taches en raclées... sous la dent.
plus elle est, plus je me bats. plus je me bats, plus elle est. immense, encore plus, oppressante encore plus. j’édifie l’absence. jusqu’à ces moments de lumière où je saisis que c’est de moi que je parle, que je suis l’absence, que je ne suis rien d’autre, que ça, dans sa membrane opaque, un vieux foetus énorme qui éclatera dans le néant.
et puis oeuvrant toujours à ce même travail, j’oublie. et rejoins mon absence.

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