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Marcel Proust au pied de la lettre # 2

mercredi 18 décembre 2013, par Serge Bonnery

Rêverie(s) sur le nom

1 - Une maison isolée n’importe où
La lettre que Marcel Proust adresse à Jean-Louis Vaudoyer (1) est datée par Philip Kolb (2) "vers le 14 novembre 1913". Elle a été envoyée, donc, dans la période, peut-être au moment même où Du côté de chez Swann sort en librairie. Le 14 novembre 1913. Le premier volume de La Recherche du Temps Perdu qui ne doit encore en compter que trois (les deux autres sont annoncés dans le livre qui paraît) est mis en vente. Et à ce moment-là, Marcel Proust éprouve une envie de voyage. Il l’écrit à son ami Jean-Louis Vaudoyer : "Je voudrais vous voir si c’était possible, pour parler voyager, expatriation".

Incroyable, ce désir de fuir exprimé par Marcel Proust au moment où le livre auquel il tient tant est enfin publié. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non un voyage d’agrément en heureuse compagnie mais un désir de fuite. Quelle peur le saisit ? "Je suis bien malheureux en ce moment", confie Proust à son correspondant. "Si vous connaissiez une maison tranquille, isolée, en Italie, n’importe où, je voudrais partir". Quand on veut accomplir un voyage, ce n’est pas ainsi qu’on parle. Une maison isolée, n’importe où, exprime plus un désir de fuite qu’un désir de voyage.

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Ce palais Farnèse...

Puis Marcel Proust, dans la phrase suivante, se prend à rêver. "Si je reste à Paris", écrit-il à Vaudoyer, "je voudrais que vous m’en fassiez, par les indications que vous me donneriez, une grande Vicence". Décryptage : Vaudoyer rentre d’un voyage en Italie et Marcel Proust veut le voir le plus vite possible pour qu’il lui raconte son voyage, la maison isolée n’importe où dont il rêve devenant là, sous nos yeux, "ce palais Farnèse" dont Marcel Proust demande à son interlocuteur s’il ne serait pas à louer. Quelle idée ! Ce Palais Farnèse (Proust l’écrit à la française, avec un accent grave sur le "e") est celui de Caprarola, petite ville de montagne située dans la région de Viterbe, province de Rome. Quand vous voyez l’édifice (ci-contre en photo), vous vous demandez si Marcel Proust n’a pas la folie des grandeurs ou s’il ne déraisonne pas. Louer ce palais, immense édifice mais qui, peut-être (comment savoir ?), rappelle à Marcel Proust le Grand Hôtel de Balbec où il séjournait, enfant puis adolescent : quelle idée ! Au moment où paraît son livre Du côté de chez Swann pour l’édition duquel il s’est donné tant de mal, Marcel Proust rêve à autre chose. Un nom, Caprarola, et un autre qui lui est attaché, Palais Farnèse, le fait rêver.

Nom de pays : le nom, troisième partie de Du côté de chez Swann, débute par le même phénomène : une rêverie, à partir d’une suite de noms. Inaugurant en littérature une technique - le fondu enchaîné - que le cinéma s’appropriera plus tard en croyant l’avoir inventée, Proust nous fait passer, dans le même mouvement, des chambres de Combray à celle du Grand Hôtel de Balbec "dont les murs passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin". Notez au passage : des murs contenant un air pur, azuré et salin.

2 - Un train qui n’existe pas
Le narrateur, donc, rêve. Il rêve parce que, nous dit-il, "rien ne ressemblait moins non plus à ce Balbec réel que celui dont j’avais souvent rêvé". Rêve-réalité, fiction-réel : l’éternel problème, le point d’achoppement, point de f(r)iction du roman, Proust le touche. Il rêve parce qu’il ne veut pas se priver de la possibilité que le rêve soit plus vrai que la réalité même. Il ne veut pas s’interdire la possibilité d’une réalité plus vraie que la réalité même. L’écriture ?

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Le Grand Hôtel de Balbec

Le narrateur rêve. Donc. Il voudrait se rendre à Balbec pour y visiter l’église de style persan dont Swann lui a vanté l’architecture. Il voudrait s’y rendre non en automobile - Proust affectionnait pourtant l’automobile - mais en train. Et pas n’importe quel train. Il voudrait se rendre à Balbec par "le beau train généreux d’une heure vingt-deux". Eh bien, vous me croirez ou pas, mais ce train dont il lit l’heure de départ "dans les réclames des Compagnies de chemin de fer" ou "dans les annonces de voyages circulaires" est un train qui n’existe pas. Je veux dire que le trajet que lui fait emprunter Marcel Proust entre Paris et Balbec est un trajet impossible. Pour se rendre de Paris à Balbec, il n’est pas possible de s’arrêter successivement à Bayeux, Coutances, Vitré, Questambert, Pontorson, Balbec, Lannion, Lamballe, Benodet, Pont-Aven, Quimperlé. Pour un tour de Bretagne, passe encore. L’ordre dans lequel Proust donne les villes traversées par le beau train généreux ne correspond en rien à un trajet ferroviaire entre Paris et Balbec. Mais alors ? Marcel Proust rêve. Il rêve son voyage. Il le rêve à partir des noms de villes qu’il lit dans les réclames des Compagnies ferroviaires qui vantent, non un itinéraire, mais des haltes dans des stations. Il le rêve à partir de noms, comme il rêve, à partir de noms, une fuite au Palais Farnèse de Caprarola. Et au milieu de cette forêt de noms (Bayeux, Coutances, Vitré etc.), Marcel Proust ne peut choisir. Il se refuse de choisir. Le train "s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun". Voilà pourquoi le voyage à Balbec est un voyage rêvé. A partir d’une suite (musicale) de noms.

Nous pourrions faire une halte. Nous arrêter sur le fait que, de tous les noms cités comme formant le trajet, seul celui de Balbec est un nom substitué. Tous les autres sont réels. Cela vaut la peine de s’arrêter une minute pour regarder : l’irruption de la fiction dans le réel, Balbec au coeur même de l’énumération (en dépit du fait que cette station est censée représenter la destination finale du voyageur), Balbec, le nom substitué au milieu de noms bien réels, eux. Avec Proust, l’espace du roman change de dimension.

3 - Métamorphoses, modulations
L’espace géographique aussi. Car dans les lignes qui suivent l’évocation de ce voyage imaginaire en chemin de fer entre Paris et Balbec, voici le narrateur promis à des vacances de Pâques dans le nord de l’Italie où le rattrape un rêve de tempête, le même qu’il nourrissait quelques phrases plus tôt en imaginant les vagues frapper les falaises des bords de l’Atlantique. A Balbec. Précisément. Où il aurait aimé assister à une tempête sur la mer, "moins comme un beau spectacle que comme un moment dévoilé de la vie réelle de la nature". Encore la friction entre réalité (la vie réelle de la nature) et fiction (le beau spectacle). La littérature : un espace où se révèle, se dévoile (préfère Proust) la vie réelle ?

Alors, par un jeu subtil de métamorphoses (le fondu enchaîné, encore), le narrateur qui ne souhaite plus que voir (le verbe voir est important), "voir des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d’églises rugueuses et escarpées comme des falaises et dans les tours desquelles criaient des oiseaux de mer..." assiste à son propre rêve (de tempête) s’effaçant au profit d’un rêve "du printemps le plus diapré (...) celui qui couvrait déjà de lys et d’anémones les champs de Fiesole et éblouissait Florence de fonds d’or pareils à ceux de l’Angelico".

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L’église de Balbec

Qui, autre que lecteur de La Recherche, peut se targuer d’avoir un jour dans sa vie contemplé des églises rugueuses et escarpées comme des falaises ? Le roman ici, se compose d’une suite de glissements, comme on le dirait du glissement de l’archet sur les cordes d’un violon, entraînant le lecteur des falaises de l’Atlantique aux rivages de la Méditerranée. A un rêve de tempête s’est substitué (le verbe est employé par Proust) un autre rêve, de lys et d’anémones, de rayons, de parfums, de couleurs. Proust musicien ? Dans cette page 379 de Noms de pays : le nom, Marcel Proust module, à la manière d’un compositeur. Il module au gré "d’une simple variation atmosphérique", car "l’alternance des images avait amené en moi un changement de front du désir, et - aussi brusque que ceux qu’il y a parfois en musique, un complet changement de ton dans ma sensibilité".

La longue rêverie sur les noms de Florence, Parme, Pise, Venise sonne comme un quatuor à cordes, une grande fugue. On pense à la Grande Fugue de Beethoven (l’opus 133, en si bémol majeur, composé, précisément, pour un quatuor à cordes). Mais ce n’est pas tout. Il y a ce constat du narrateur qui opère comme une cassure, une faille, dans le texte : que "les noms ne sont pas très vastes", qu’on ne peut guère y faire entrer que "deux ou trois curiosités principales", que Balbec ne contient que "des vagues soulevées autour d’une église de style persan". Je me souviens, lors de ma première lecture, avoir été renversé par cette révélation sur l’exiguïté des noms. Je m’attendais à tout le contraire. Je m’attendais à ce que les noms soient déployés dans une amplitude insoupçonnée. Ce que j’étais fondé à croire - me dis-je - après avoir mesuré l’effet de la suite des noms sur le voyage imaginaire vers Balbec. Et soudain, je fus pris de panique, craignant de n’avoir rien compris à ce que j’avais lu jusque-là, (re)tournant les pages, revenant en arrière pour être sûr que j’avais bien lu : "les noms ne sont pas très vastes", jusqu’au moment où je m’aperçus que l’exiguïté du nom était la condition même du rêve et que plus le nom était étroit, plus le rêve qu’il suscitait était vaste. La preuve ? "...n’ayant pas la place de faire entrer dans le nom de Florence les éléments qui composent d’habitude les villes, je fus contraint à faire sortir une cité surnaturelle de la fécondation, par certains parfums printaniers, de ce que je croyais être, en son essence, le génie de Giotto".

Il résulte de ces pages une ivresse, un peu comme quand on se laisse emporter par les tourbillons d’une valse, une ivresse de couleurs, de parfums, si forte qu’elle peut provoquer un malaise. Et c’est très exactement ce qui se produit page 386, lorsque le narrateur, sentant s’opérer en lui "une miraculeuse désincarnation", est aussitôt pris "de la vague envie de vomir qu’on éprouve quand on vient de prendre un gros mal de gorge", si bien qu’on "dut me mettre au lit avec une fièvre si tenace, que le docteur déclara qu’il fallait renoncer non seulement à me laisser partir maintenant à Florence et à Venise mais, même quand je serais entièrement rétabli, m’éviter d’ici au moins un an, tout projet de voyage et toute cause d’agitation".

Ce dénouement est terrible. On y voit le rêve se fracasser sur la réalité qu’il a lui-même engendrée, fabriquée : le malaise dont le narrateur est victime et qui l’empêchera d’aller au terme de son désir de voyage à Florence et Venise. Voyage impossible. Rêve de voyage impossible. Au moment où paraît le premier volume de La Recherche du Temps Perdu qui contient ce récit dans sa troisième partie, Noms de pays : le nom, Marcel Proust rêve encore (malgré tout) de voyage. Il rêve de dépasser l’exiguïté du nom. Il rêve de s’en libérer. Il pense encore pouvoir s’extirper du nom pour aller vers quelque chose de plus grand que le nom. La littérature ? "Hélas au moment où paraît ce livre, je pense à tout autre chose qu’à lui"...


(1) Jean-Louis Vaudoyer est un historien d’art et écrivain ami de Proust. Son destin s’obscurcit quand, après la débâcle de 1940, il choisit la collaboration, devenant administrateur de la Comédie française sous Vichy. Ce qui ne l’empêchera pas d’être élu à l’Académie française en 1950 malgré l’opposition de François Mauriac.

(2) Philip Kolb est l’éditeur de la correspondance complète de Marcel Proust aux éditions Plon

Sources : Correspondance de Marcel Proust, année 1913. Tome XII. Notes de Philip Kolb. Editions Plon

Nom de pays : le nom. Du côté de Chez Swann. A La Recherche du Temps Perdu - édition de La Pléiade - 1987

Précision : les folios des pages renvoient à l’édition Pléiade de 1987.

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