Les cahiers de Serge Bonnery

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Cartes postales du front

mercredi 18 juin 2014, par Serge Bonnery

Le livre - Une Patience - est en partie constitué de la description de cartes postales écrites au front et que mon arrière-grand-père avait envoyées à sa famille. Petit florilège de fragments extraits du texte définitif.

Le 9 juin 1915, il fait étape à Gournay-en-Bray. Quelques jours de halte avant de rejoindre, plus au nord, son régiment d’artillerie. La carte postale (signée J. Guillotte fils, éditeur) représente l’hospice de la ville.
C’est un bâtiment à deux étages en forme de U. Il est composé, sur ses flancs, de deux corps latéraux à quatre fenêtres. Quatre autres fenêtres donnent sur la cour d’entrée. Deux mansardes, en façade, sont chacune coiffée d’une cheminée. Le corps central compte huit ouvertures pareilles à celles des corps latéraux, deux mansardes et une porte d’entrée. Au-dessus, une large fenêtre arrondie, surmontée d’une horloge et d’un clocheton pointu. Un christ en croix se protège dans une niche ouverte aux quatre points cardinaux.
Il était midi moins le quart au moment où la photographie a été prise de ce bâtiment, d’une symétrie parfaite, selon une ligne tracée au milieu de la façade principale, les dimensions des fenêtres identiques de part et d’autre, un parterre de fleurs sur le devant des ailes, peu d’ornements en vérité (ce devait être un lieu de silence, un lieu triste) et un grand escalier, sobre et massif, un bloc de pierre taillée en marches régulières conduisant à la cour d’honneur.
Sur cette carte, datée du 9 juin 1915, Gournay-en-Bray, il écrit à sa femme que tout va bien. Sa santé est bonne. Très bonne même. Tous ses courriers parlent de santé. Santé bonne. Bonne santé. Rarement excellente. Bonne simplement, cela suffit pour rassurer.
Il a écrit d’une écriture fine, légèrement penchée, au moyen d’un crayon à mine grise, reproduisant certains mots phonétiquement. Ma santé et bonne. Point.
Il lui a envoyé la même carte (ma santé et bonne, ou ma santée est bonne, ou encore ma santé et bonne) des dizaines de fois, toujours d’un lieu différent sur le front mouvant des hostilités et toujours répétant les mêmes litanies. Sauf…

Le 25 juillet, il cantonne à Barlin. Les alentours ne sont plus que champs ravagés à perte de vue, villages aux toits d’ardoises grises, pour la plupart abandonnés. Le gris des toits au gris des terrils se confond. De Barlin, il voit, à les toucher, les houillères de Lens. Face à lui, Notre-Dame de Lorette, une colline coiffée de bosquets que les hommes armés scrutent avec effroi. Son premier théâtre d’opération.

Il leur écrivait peu. Ce n’était pas, c’est vrai, quelqu’un qui avait la facilité. Mais on avait inscrit sur son livret militaire : sait lire et écrire, ce qui devait le distinguer, je suppose, de ceux qui n’avaient pas reçu d’instruction. Il s’exprimait avec des mots de tous les jours et certains mots, il les écrivait phonétiquement.
Le 30 juillet 1917, il s’adresse à sa femme : Petite Paupau, nous sommes toujours dans les grands sapins, des températures variables tout le temps et malgré ça l’on résiste toujours. Puis, plus tard, au dos d’une même carte qui représente deux grosses roses épanouies, des roses rouges et blanches, il annonce que M. P. le brigadier est en permission a Saint Couat et il ma assuré qu’il passerait à la maison en allant a Rieux Minervois. Puis il ajoute : je sais bien qu’il sera le bien venu a la maison mais au moins ne le charge pas de colis quand ce n’est pas amusant pour un permissionnaire une bonne bouteille encore ça suffit.
Une bonne bouteille, cela lui rappellerait le pays et ses rituels, tels qu’il me les ferait connaître, moi enfant, lui vieillissant, sur nos terres balayées par le vent, un vent de Cers offrant aux ciels de nos saisons leurs plus belles étoiles.

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