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La Grèce dans tous ses états

mardi 17 juin 2014, par Serge Bonnery

Chaque printemps, le Banquet du livre de Lagrasse accueille une littérature étrangère. Cette année : la Grèce sur fond de crise et d’interrogations.

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Yannis Kiourtsakis - copyright éditions Verdier

A contre-courant. Le Banquet du livre de Lagrasse a consacré son édition de printemps à la Grèce. « Un thème qui s’imposait », selon Dominique Bondu, le directeur de la Maison du Banquet. La Grèce, mais « aussi loin que possible des clichés et des stéréotypes qui circulent sur ce pays ». A contre-courant, donc. Pour en parler, le Banquet a invité une pléiade d’auteurs grecs parmi lesquels l’essayiste et romancier Yannis Kiourtsakis, auteur d’une trilogie autobiographique dont les deux premiers volumes sont parus chez Verdier [1].
Le Dicôlon et Double Exil, sont plus qu’un roman familial. « Le Dicôlon est une figure du langage carnavalesque et du folklore grec », explique Yannis Kiourtsakis. « Il représente un homme portant sur son dos son frère mort ». Yannis Kiourtsakis avait 18 ans quand son frère aîné s’est suicidé à 26 ans. « Ecrivant le livre, j’ai peu à peu pris conscience que le Dicôlon, c’était moi ». Ce personnage issu de la mythologie populaire est une figure du double. « Le dedans, le dehors, comment à partir du dedans de soi on découvre le vaste monde », poursuit le romancier.
Telle est l’histoire, personnelle, qui se mêle ici à la grande Histoire de la Grèce dont la trilogie brosse le portrait, de la fin du XIXe siècle à nos jours, parlant aussi de la Grèce dans sa relation au continent européen. A la fois « à la marge » et « au cœur de l’Europe », souligne Dominique Bondu. Situation ambivalente. « L’Europe est ma seconde patrie », témoigne Yannis Kiourtsakis, venu suivre ses études en France au milieu des années soixante tandis que son pays sombrait dans la dictature des colonels.
« Quand je l’ai quitté, j’ignorais mon pays », raconte l’auteur. « A 18 ans, j’étais tourné vers l’Europe, la culture européenne et j’ai découvert la Grèce à partir de la France ». Cette position singulière se déploie dans le second volume, Double Exil, où Yannis Kiourtsakis raconte comment, « à partir d’une idéalisation de la Grèce » lorsqu’il était en France, il s’est brutalement senti « étranger », comme « exilé » à son retour dans son pays natal. Il avait tant changé depuis son départ...
De même en France, Yannis Kiourtsakis a vécu en décalage lors des événements de mai 68 dont il se sentait à la fois « proche par mon penchant poétique pour changer la vie, comme Rimbaud l’avait proclamé », mais aussi très vite éloigné « parce que j’ai vu que, peu à peu, la société de consommation que la jeunesse dénonçait prenait le pas sur tout le reste », se souvient-il. Sentiment d’exil, encore, que rien décidément ne paraît pouvoir surmonter.
Double exil ou double patrie - « Je n’ai pas pu m’enraciner ni dans l’une ni dans l’autre » - l’écrivain a-t-il résolu la question ? « Peu à peu, confesse-t-il, en travaillant mes livres, j’ai trouvé ma patrie dans ma langue ». Une langue qui cherche à « donner un sens moderne aux mots les plus anciens » car, pense Yannis Kiourtsakis, « ces mots sont porteurs d’avenir ». Comment une littérature d’une grande vitalité traverse-t-elle une crise ravageuse et quelles réponses est-elle susceptible d’apporter à ces bouleversements ?
Le Banquet de Lagrasse ne s’éloigne jamais beaucoup des tensions qui secouent le monde dans ses profondeurs. « La Grèce ne serait-elle pas, d’une certaine façon, à l’avant-garde de la crise-mutation de la société européenne ? », questionne Dominique Bondu.
La lecture de Yannis Kiourtsakis apporte sûrement un début de réponse à cette interrogation.

« L’universel, c’est le local moins les murs »

Comment, à partir de l’Un singulier, parler au vaste monde est l’un des enjeux de la littérature.

Etre Grec aujourd’hui ? « C’est particulier. Le pays est très ancien, il a un peu plus de 3 000 ans d’histoire et il n’a pas encore vraiment trouvé sa place dans la modernité », répond Yannis Kiourtsakis. Il s’ensuit, pour le peuple grec, « un sentiment d’infériorité doublé d’un sentiment de supériorité lié à l’Histoire et à la culture ».
De cette « schizophrénie » la littérature grecque en plein renouveau propose aujourd’hui de sortir, selon Yannis Kioursatis pour qui « nous ne sommes ni pires ni meilleurs que les autres. C’est ce que nous sommes en train de comprendre »... Antique-moderne : encore une figure du double qui fait du Dicôlon de Kiourtsakis une allégorie de la Grèce. « Comment porter une culture et aller vers la modernité ? », a été l’une des questions de ce Banquet de printemps consacré à la Grèce.
Enfin, c’est aussi, à travers cette multiplicité d’interrogation, la question de l’universel qui sera posée. Les livres de Yannis Kiourtsakis, à partir d’une histoire personnelle - figure de l’Un singulier - sont une ouverture sur le vaste monde. « En touchant au cœur de soi-même on touche aux racines de l’autre », dit Yannis Kiourtsakis qui cite aussi volontiers le Portugais Miguel Torga pour qui « l’universel, c’est le local moins les murs ».


Cet article a été écrit à l’occasion du Banquet du Livre de printemps qui a eu lieu à la Maison du Banquet de Lagrasse du 30 mai au 2 juin et qui, cette année, avait pour thème : la Grèce.


[1Yannis Kiourtsakis : Le Dicôlon (512 pages, 26 euros) et Double Exil (336 pages, 21,50 euros) aux éditions Verdier

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