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Marcel Proust au pied de la lettre # 5

dimanche 22 décembre 2013, par Serge Bonnery

Une mise au point

Ce n’est personne d’autre que Marcel Proust qui le dit. Il l’écrit, page 394 (édition Pléiade, 1987), dans Noms de pays : le nom, dans ces pages admirables où le narrateur se souvient de son amour naissant pour Gilberte lorsqu’il la rencontrait aux Champs Elysées. Voici : "Tandis que je m’apprêtais à profiter de cet instant désiré pour me livrer, sur l’image de Gilberte que j’avais préparée avant de venir et que je ne retrouvais plus dans ma tête, à la mise au point qui me permettrait dans les longues heures où j’étais seul d’être sûr que c’était bien elle que je me rappelais, que c’était bien mon amour pour elle que j’accroissais peu à peu comme un ouvrage qu’on compose, elle me passait une balle" etc...

Les circonvolutions, dans les lettres à Grasset de février 1913, sur la pagination du futur livre en attestent : si Proust, au moment de signer son traité avec l’éditeur, ne sait pas encore trop où il va, il a quand même l’intuition que l’affaire va prendre de l’importance, que son livre ne va pas pouvoir contenir dans deux volumes, d’ailleurs dès février 1913, il parle déjà de trois, et que bientôt, les circonstances aidant, tout cela va s’accroître, peu à peu. On dirait qu’il y a là quelque chose de naturel. Qu’il ne peut, chez Marcel Proust, en être autrement. Que le livre, pour Marcel Proust, ne peut pas être un simple livre, un volume de 700 pages vendu 3,50 francs. On dirait qu’il est normal que le livre s’accroisse peu à peu. Que c’est même là sa fonction première : s’accroître. Que sans cet accroissement au fil de l’écriture (alors que le livre est quasi terminé, que la fin théorique - illusoire ? - en est sinon écrite, du moins posée sur le papier), le livre n’est pas pensable. Saisissable. Ecrivable. Que j’accroissais peu à peu comme un ouvrage qu’on compose : cela est formulé comme une évidence. Un livre est fait pour s’accroître. Sinon, ce n’est pas un livre.

Un peu avant dans le texte, page 393, Marcel Proust utilise l’image de la page d’écriture et encore une fois, elle traduit cette idée d’expansion, d’infini en quelque sorte. Il est toujours ici question de Gilberte : "Certes, à toutes les pages de mes cahiers, j’écrivais indéfiniment son nom et son adresse, mais à la vue de ces vagues lignes que je traçais sans qu’elle pensât pour cela à moi, qui lui faisaient prendre autour de moi tant de place apparente sans qu’elle fût mêlée davantage à ma vie, je me sentais découragé parce qu’elles ne me parlaient pas de Gilberte qui ne les verrait même pas, mais de mon propre désir qu’elles semblaient de montrer comme quelque chose de purement personnel, d’irréel, de fastidieux et d’impuissant".

A toutes les pages, indéfiniment : ressasser le nom et l’adresse de Gilberte, le répéter comme une litanie, l’inscrire dans la durée des pages, de toutes les pages, ce nom qui fait l’objet dans le texte même d’un long développement, une méditation composée de souvenirs, de sensations, mais aussi d’une analyse de ce que pourrait être le sentiment amoureux, voici l’écriture donnée comme une répétition, une scansion du temps. Indéfiniment. Donc en expansion.

Il y a beaucoup d’autres choses à lire dans les deux phrases citées ici. Dans la première, à propos non de Gilberte mais de son image, l’emploi du lexique photographique. Marcel Proust parle de mise au point. De la nécessité d’effectuer la bonne mise au point sur le visage de Gilberte pour être sûr, ensuite, de se souvenir de cette image-là, qu’il n’y ait pas de confusion possible dans la mémoire. "Tandis que je m’apprêtais à profiter de cet instant désiré pour me livrer, sur l’image de Gilberte que j’avais préparée avant de venir et que je ne retrouvais plus dans ma tête, à la mise au point qui me permettrait dans les longues heures où j’étais seul d’être sûr que c’était bien elle que je me rappelais..."

Et dans la deuxième phrase, il y a le terrible constat d’impuissance de l’écriture face à l’événement. Que dit Proust ? Qu’il aura beau écrire indéfiniment à toutes les pages de ses cahiers les nom et adresse de Gilberte, cela ne la fera pas pour autant penser à lui, cela ne la rapprochera pas pour autant de lui, puisqu’elle est dans l’ignorance de ce qui s’écrit, elle ne le sait même pas. "... à la vue de ces vagues lignes que je traçais sans qu’elle pensât pour cela à moi, qui lui faisaient prendre autour de moi tant de place apparente sans qu’elle fût mêlée davantage à ma vie, je me sentais découragé..." L’écriture, constate le narrateur, est une apparence. Ecrire indéfiniment sur des cahiers le nom de Gilberte lui fait prendre une place apparente à côté du narrateur mais elle n’est pas davantage pour cela mêlée à sa vie. Elle lui reste extérieure. A distance. Et ce qui est encore plus décourageant est que ces vagues lignes ne parlent même pas de Gilberte mais du désir éprouvé par le narrateur. Ce qui est saisissable, c’est ce que le narrateur ressent pour Gilberte. Il ne peut écrire que ce qu’il éprouve. Ce qu’il voit, ce dont il se souviendra plus tard, c’est plus son sentiment pour Gilberte que Gilberte elle-même, d’où la nécessité d’une parfaite mise au point sur son visage pour éviter toute confusion dans le souvenir.

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Carnet de Marcel Proust - BNF Gallica

Tout n’est cependant pas perdu. Car il arrive que la puissance du mot prononcé (en l’occurrence, il s’agit d’un nom, d’un petit nom) soit telle que le miracle se produise. Certes pas dans la réalité. Mais qu’il se manifeste de manière tellement forte, tellement puissante que nous sommes prêts à nous abandonner à lui tant sa réalité nous paraît tout à coup si palpable que nous finissons par nous demander si nous n’avons pas vécu le moment alors qu’en vérité, ce n’est qu’une impression que nous en gardons. Voici (page 396), l’histoire, par la prononciation d’un simple petit nom, du rapprochement physique entre Gilberte et le narrateur : "Et il y eut un jour aussi où elle me dit : "Vous savez, vous pouvez m’appeler Gilberte, en tout cas moi, je vous appellerai par votre nom de baptême. C’est trop gênant". Pourtant elle continua encore un moment à se contenter de me dire "vous" et comme je le lui faisais remarquer, elle me sourit, et composant, construisant une phrase comme celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau, elle la termina par mon petit nom. Et me souvenant plus tard de ce que j’avais senti alors, j’y ai démêlé l’impression d’avoir été tenu un instant dans sa bouche, moi-même, nu, sans plus aucune des modalités sociales qui appartenaient aussi, soit à ses autres camarades, soit, quand elle disait mon nom de famille, à mes parents, et dont ses lèvres (...) eurent l’air de me dépouiller, de me dévêtir, comme de sa peau un fruit dont on ne veut avaler que la pulpe"...

Le narrateur, nu dans la bouche de Gilberte, comme la pulpe d’un fruit prête à être avalée : le désir ici exprimé pour Gilberte est tel qu’il suscite chez le narrateur une sensation de réalité chargée d’un érotisme brûlant. Marcel Proust admet dans ses lettres à René Blum et Bernard Grasset que son livre compte des passages osés, sinon licencieux. Pour dit : "fort indécent(s)".

On peut lire autre chose encore dans cette phrase (et nous en resterons là). Cela concerne à nouveau l’écriture. "... composant, construisant une phrase comme celles qui dans les grammaires étrangères n’ont d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau..." : ce fragment nous renseigne sur le souci de Marcel Proust de composer, construire sa phrase et si possible que cette phrase n’ait d’autre but que de nous faire employer un mot nouveau. Le voilà exprimé, le désir ardent de Marcel Proust écrivain, ce désir tel qu’il a décidé de payer pour le voir assouvi dans l’édition de son livre : désir d’écrire indéfiniment, de composer et surtout, de faire lire du nouveau.

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