Les cahiers de Serge Bonnery

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La main qui écrit et la main qui peint...

mercredi 21 mai 2014, par Serge Bonnery

Ceci constitue la deuxième partie de l’entretien avec Alain Freixe dont la première est consacrée à son dernier livre Vers les riveraines et à sa conception de la poésie. Ici, nous abordons la question du livre d’artistes, une activité d’écriture en partage avec des plasticiens qu’Alain Freixe pratique avec une grande intensité.

1 - « Muser c’est rencontrer l’autre en soi »

Musarder, muser sont des mots que tu affectionnes particulièrement. Tu manifestes dans ton écriture l’envie d’aller voir. Voir le monde, de l’autre côté du monde, voir aussi chez les autres, ce que les autres font. Tu es un « museur ». La poésie, pour toi, est-elle fondamentalement rencontre de l’Autre ? Attention ! Musarder n’est pas muser. J’ai employé le mot musarder pour nommer ma manière d’aller entre la philosophie et la littérature où quand perdre son temps sous l’œil des spécialistes, c’est le gagner ! Faire le musard, c’est flâner, et flâner, ce n’est pas errer de ci de là sans but mais se tenir hors de tout ce qui peut, sous forme de solution, de réponse, centrer et obturer par trop vive lumière, gagner le couvert des arbres, la pénombre des seuils, rôder près des frontières, faire ramas de bribes, fragments, questions rencontrées.

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Manuscrit enluminé du Chevalier au lion de Chrétien de Troyes

Muser, c’est autre chose. Ce verbe apparaît sous la plume de Chrétien de Troyes dans son Perceval ou le conte du Graal vers 1180 dans l’épisode dit des « gouttes de sang sur la neige ». Il désigne une sorte de coma poétique, d’extase, de sortie hors de soi qui est une véritable plongée en soi-même – « et pense tant qu’il s’oublie », écrit Chrétien de Troyes. Muser n’est pas rêvasser, c’est penser, une manière autre de penser. C’est rencontrer l’autre en soi, s’entretenir avec lui sans qu’il nous soit permis de savoir un jour la teneur de cet échange. Muser ainsi tient de l’inattendu, de l’imprévisible, arrive « par aventure » , cela ne se décrète pas – affaire de rencontre ! - et l’on ne s’y établit pas comme à demeure…
J’ai utilisé un autre terme dans mes « Riveraines » où j’ai parlé de « parier pour la dorveille ». C’est le titre de la troisième partie. Dorveille est également un terme du moyen âge mais qui désigne un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, un certain endormissement souvent lié à une perception auditive liée à un rythme – votez la rêverie rousseauiste dans la cinquième promenade ou la première strophe de « Fantaisie » de Gérard de Nerval – un état flottant et comme suspendu entre le proche et le lointain, le familier et le mystérieux…
De la dorveille, la merveille est proche….
Rencontre de l’autre, la poésie l’est doublement. Avant d’être rencontre de l’autre, le lecteur – « mon semblable, mon frère » et dont parle Baudelaire – celui à qui l’on s’adresse - et comment ne pas penser à ce poème que Paul Celan voyait comme « une poignée de main »- elle est rencontre de l’autre qui est en nous, je le redis.

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"Madame des quatre saisons" - Alain Freixe et Jean-Jacques Laurent aux éditions de Rivières

Tu dialogues avec des peintres, sculpteurs, plasticiens avec qui tu fais des livres. Que t’apporte cette pratique ? La surprise, Serge, la surprise ! Cette expérience des œuvres comme expérience de l’altérité, cela s’appelle en son surgissement, la surprise. Et c’est cela que j’attends des œuvres. Qu’elles me surprennent plus qu’elles ne m’étonnent. L’étonnement reste toujours lié à un système de représentations où nous finissons par faire entrer l’intrus, cela qui nous a étonné.
La surprise est une prise.
La langue espagnole dispose du mot » sobrecogido ». J’aime entendre raisonner dans ce mot cet autre mot, la « cogida », mot qui dit le coup de corne que risque toujours au plus près le torero. Quelque chose arrive et nous prend au dépourvu. Quelque chose qui vient couper ce que la consistance de notre vie a d’imaginaire quand elle nous pousse à nous attendre à ceci ou à cela, à reconnaître ceci ou cela. Ce qui nous surprend trahit toujours notre attente, soit cela que les signes antérieurs nous permettent de penser possible.
Ce qui nous surprend est au-delà de la beauté qui reste toujours de ce côté-ci du monde. Je pense souvent à ce très beau poème en prose de Baudelaire – le trente-sixième intitulé Le désir de peindre – poème dans lequel le poète entend s’égaler au peintre, dans lequel il dit « (brûler) de peindre celle qui (lui) est apparue si rarement et qui a fui si vite », celle qui « est belle, et plus que belle, (…) surprenante » ! C’est à partir de là qu’il faut écrire !
C’est cela qu’il faut faire, tenter d’écrire « les passantes », ces passantes qui hantent les œuvres de mes amis peintres – ils sont si nombreux aujourd’hui que je ne saurai les citer tous ! - celles qui jamais ne restent…ces traces…ces plaies. Avec mon ami Raphaël Monticelli, nous les appelons « Madame » quand nous les citons à comparaître !
Vient un moment où il faut bien nous en remettre aux mots. Les retrouver. Les travailler. Non pour combler le manque à dire que l’œuvre a creusé en nous mais pour tenter de donner un équivalent langagier à ce manque. Comment répliquer ?
Comment dire alors le dessaisissement avec des mots faits pour la saisie ?
Comment dire l’effusion avec des mots voués aux articulations ?
Comment dire l’expérience, l’orage et l’éclair, ces figurants de la surprise ?
Comment dire « ce qui ravit mes yeux » puisque « ce qui ravit mes yeux désespère ma langue » selon les mots de Bernard Noël ?
Ce travail de langue est affaire d’innocence. On écrit en avant de soi, sans rien savoir du but, ni même s’il y en a un. On écrit « au présent de l’écriture » disait Claude Simon. Sans but, sinon on écrirait à reculons. Or, c’est avancer qu’on veut. Avancer, faire parler autrement sa langue.
Mais ceci est une autre histoire qui commence de l’autre côté du désespoir. Et dont le livre dit d’artiste témoignera d’une manière aventureuse, toujours plus ou moins ajustée.

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"Chaumes I" - Alain Freixe et Daniel Mohen (mt-galerie)

2 - « Je suis un provocateur... »

Tu as créé une collection personnelle - Les Cahiers du Museur - qui compte plus d’une centaine de titres à ce jour. Qu’est-ce qui t’a poussé à devenir toi-même éditeur de poètes et de peintres ? Les cahiers du Museur ne sont pas une collection mais le nom de la structure qui accueille six collections : A Côté est la plus importante (quelques 150 titres) ; Connivence se présente sous étuis toilés (dizaine de titre) ; Mano a Mano réunit deux leporello l’un initié par l’écrivain, l’autre par l’artiste ; La nuit verte (dizaine de titre) ; Entre-deux (vingtaine de titre) ; un Hors Collection me permet de placer là des productions hors norme.
Avant même de fabriquer l’œuvre et de la diffuser, éditer c’est choisir l’œuvre à produire… Si c’est cela alors je ne suis pas éditeur. En revanche, si c’est susciter une œuvre, provoquer la rencontre d’un écrivain et d’un artiste alors je suis un tel « susciteur », « provocateur » au sens où j’appelle à venir devant pour une rencontre la main qui écrit et la main qui peint, dessine, grave, appuie sur un déclencheur, travaille les sels au fond de la cuve les yeux au bout des doigts…un « metteur en relation » comme on parle d’un metteur en scène.
J’en appelle juste à l’amitié, au désir de mener jusqu’aux rivages de la lumière ce partage. Je ne choisis pas les répliques : soit que le texte soit premier, soit que ce soit la proposition plastique…Je choisis juste le format, le nombre d’exemplaires, le papier de mes collections… parfois la mise en page.
Ce qui au départ devait être la mise sur pied d’un lieu où j’accueillais mes amis peintres a pris l’aspect et l’allure d’une maison d’édition. Et dire que je n’ai ni catalogue, ni site où présenter mes productions... J’y songe…mais ou je me pose ou j’avance…et je préfère aujourd’hui encore marcher !

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Les libellules - Alain Freixe et Georges Badin

Cet entretien a été réalisé par écrit entre Perpignan, Valberg et Nice les 17 et 18 mai 2014 dans le cadre de la préparation à deux rencontres le vendredi 23 mai à 18 h à la Librairie Torcatis de Perpignan (pour la présentation du livre Vers les Riveraines) et le samedi 24 mai à 10 h à la médiathèque de Perpignan (pour la présentation de livres d’artistes).

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