Les cahiers de Serge Bonnery

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Revenir à Beethoven (journal sans date)

jeudi 15 mai 2014, par Serge Bonnery

Lundi. Ecrire, pour ne pas laisser la fatalité m’envahir et sombrer, pour ne pas être sans réponse mais demeurer en quête. M’offrir ce réceptacle de la page blanche non comme une fuite mais comme une traversée du réel, une plongée aux sources.

Plonger aux sources : les miennes sont les sources de la Méditerranée. On écrit d’où l’on est. Un regard sur le monde au prisme de ce que nous en percevons. J’ai failli dire : au prisme de ce qu’il nous en est donné de voir. Or rien n’est caché à celui qui veut véritablement pénétrer le réel. Rien, jusqu’à la nuit du dedans de la nuit. La limite infranchissable.

Expérience des limites : écrire pour établir un territoire et l’arpenter. Le regard humain ne peut tout embrasser. Seulement, une étroite fenêtre : l’ouvrir, la maintenir ouverte. Le monde tel qu’il se donne à voir. Jusqu’où nous pouvons aller sans fléchir.

« Il me semblait que je n’avais pas assez de mon regard pour m’éblouir de toutes les visions que je recueillais au long de ces journées où j’allais seul, superbement disponible, joyeux et neuf, en quête d’un pays dont l’âme était mon âme, et je me découvrais en lui, sachant déjà qu’à jamais je lui resterais fidèle, dussé-je le perdre, comme je devinais que soi-même on se perd dans les méandres de la vie et des phrases, en dépit de toute fidélité ». (Jean-Claude Pirotte, "La pluie à Rethel).

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"Un pays dont l’âme était mon âme"

« En quête d’un pays dont l’âme était mon âme, et je me découvrais en lui » : je cherche ce pays, je crois l’avoir trouvé (c’est le pays d’ici, de Puichéric, de Carcassonne, des Corbières, du Minervois), je l’arpente, je pressens qu’il est ce miroir dans lequel se dessinent les traits de mon visage, je l’habite et je le quitte à la fois, dans la fidélité d’une parole qui fait écho au silence des pierres, au chant des oiseaux dans la nuit. Le Midi noir de Joë Bousquet est mon pays. Ecrire aux racines de ma fidélité à cette terre d’oliviers et de vignes, d’hommes debout, écrire dans l’intervalle qui est le refus de leur disparition, écrire dans la mémoire contre l’oubli.

Si j’ai temps travaillé, retravaillé, coupé, ordonné, désordonné, réordonné le texte d’Une Patience, c’est parce que ce livre est fondateur de mon écriture en prose. Il est la première tentative de plongée dans mes sources. Il dit la fragilité de notre mémoire qui est la fragilité même de notre vie. C’est à partir de lui que tout commence. Et il fallait en finir avec lui avant de continuer à creuser, à même ma terre, le sillon de ma nostalgie.

Saisir ce dont nous sommes l’abandon. Revenir à Beethoven (ses sonates pour piano). Ecrire des sonates en prose.

« Ecrire pour ne pas mourir » disait Blanchot. Pour tisser, hors même de toute rime ou raison, ce réseau de signes et entrer en territoire d’écriture. Forme d’appropriation-désappropriation, l’une consubstantielle à l’autre. C’est-à-dire : en même temps que s’opère l’acte d’appropriation d’un territoire de langage par le langage qui le constitue, le processus inverse s’enclenche. Car écrire : fabriquer une autonomie totale à ce territoire pour en mesurer l’étendue et, pour cela, le livrer ouvert, s’en déposséder sans quoi il n’est pas de mesure possible. Ecriture : il s’agit de la mise en espace d’un territoire, rien moins que sa matérialisation ou, si l’on préfère, sa constitution en tant que tel. Si bien que : l’objet de la littérature n’est rien d’autre que la territorialité de la littérature même.

Reprendre maintenant les Roses noires (fragments d’un cahier retrouvé) : il faut en retravailler le texte, isoler les séquences pour reproduire la forme des fragments, déjà utilisée dans Une Patience et ainsi établir une continuité entre les deux livres. Insister, dans l’écriture, sur cette idée de cahier retrouvé et à partir duquel se bâtira l’histoire racontée. Une "limite non frontière" entre réel et fiction.

Samedi. Je me livre maintenant à des exercices d’écriture libre avec l’intention de tout conserver, comme un matériau brut. Il s’agit là d’une tentative de saisie du monde ou quelque chose comme son envers. Pour que la parole circule, éclose. Une réappropriation de la parole, nécessaire en ces temps de doute.

J’écris ma soif d’écrire. De tout saisir dans mes carnets. Ce que j’ai fait aujourd’hui. Ce que j’ai mangé, dépensé, lu, oublié. L’heure à laquelle je me suis couché.

Mercredi. Me voici désormais convaincu (et je l’écris ici pour m’en convaincre encore davantage), qu’il me faut donner un véritable statut à ma poésie. Par la lecture notamment (poésie lyrique). Nécessité (sur le plan méthodique) de regrouper peu à peu l’ensemble de mes poèmes dans des classeurs afin d’en disposer de manière immédiate. Les avoir "sous la main" en permanence.

Distinguer, dans les classeurs, les poèmes en cours encore susceptibles de modifications et les poèmes définitifs (ceux qui rejoignent ce classement lorsque les textes n’ont plus été retouchés depuis longtemps).

Samedi. Le sens du mot "internelle" employé par René Nelli dans son poème "l’internelle consolation". Ce mot ne figure pas dans le Littré. Il faudra probablement en rechercher la source dans certains manuels d’ésotérisme. Pour l’heure j’y vois, d’après l’étymologie : une référence au temps intérieur.

Un temps intérieur à l’homme différent du temps terrestre. Insister : ce temps intérieur est une réalité. Poésie : une écoute de ce temps intérieur (à rechercher dans le rythme des poèmes qui en serait la manifestation, la captation, le signe). L’homme ne fonctionnerait donc pas seulement selon les modalités du temps terrestre mesuré. Mais il serait le lieu, le point de rencontre et de friction entre ces deux temps antagonistes. A approfondir.

Lecture en cours du livre de Jean Pénard "Rencontres avec René Char". Décevant pour l’instant : Char y dit peu de choses de sa propre poésie. Mais Char ne passait pas pour être bavard sur le sujet. A-t-il jamais dévoilé ou seulement évoqué les chemins de sa création ? Lire Char pour en visiter les anfractuosités.

La question est : de quelle poésie suis-je capable ?

Ne plus tenter de mettre un frein à mon lyrisme poétique. Le lyrisme, c’est l’horloge du temps intérieur dont j’ai parlé plus haut. Mon lyrisme : un rattachement au lyrisme des Troubadours. Ces poètes là chantaient, ils ne raisonnaient pas. On a trop tendance à raisonner en poésie aujourd’hui.

Poésie lyrique : poésie du jaillissement, de la saisie instantanée. Poésie nécessairement fragmentaire, en ce qui me concerne, car je ne parviens pas à vivre exclusivement et de manière continue selon mon temps intérieur. Mais peut-on (ou doit-on) y parvenir ? Je suis dans l’incapacité de substituer au temps terrestre mon temps intérieur qui ne surgit que par bribes (des instants). C’est pourquoi je ne suis pas entièrement poète mais seulement par intermittence. Et encore.

Travail de Char : il parle de métier par rapport à Picasso qui pouvait réaliser jusqu’à un tableau (ou un dessin) par jour. Pratique quotidienne de l’art, nécessité du métier. C’est en forgeant…

Cahiers de Char : sa "conserverie pour l’hiver". Il y recopiait des textes d’auteurs qu’il venait de lire. Nietzsche, Platon etc…

L’essentiel est dans l’homme, pas dans ce qui lui est extérieur.

Appropriation : ce que l’homme réussit à s’approprier (à faire sien) de ce qui lui est extérieur.

Je viens de terminer la lecture des "Rencontres avec René Char" de Jean Pénard. Peu à peu, au fil des pages, un portrait s’est dessiné. Avec ses creux, son mystère. Le sentiment que Jean Pénard ne souhaite pas tout dire ni tout dévoiler donne à son livre un caractère ambigu. Mais reconnaissons-lui d’être seul maître de ce qu’il dévoile de son "intimité" avec René Char. Après tout, c’est quelque chose qui lui appartient en propre et que nous devons respecter. Il y aurait eu vanité, de la part de Jean Pénard, à prétendre nous dire : voilà, je vais dresser pour vous le vrai portrait de René Char. Jean Pénard, cela se sent dans son écriture, n’est ni vaniteux ni imbu de ses rencontres avec le poète. Dans son livre, il a évité tous les pièges : celui de l’apologie, du panégyrique, du voyeurisme enfin. Jean Pénard ne juge pas. Il témoigne. Et nous ôte la possibilité même de juger à notre tour. C’est en cela que son livre est réussi. Il nous rappelle à cette seule vérité : ne jamais perdre de vue la complexité de l’être humain, dans ses méandres et ses linéaments.

Tout le bien que René Char pense de Julien Gracq. Sa lecture des poètes : Baudelaire, Rimbaud, Vigny. Sa tendresse pour André Chénier.

Char. Les lieux que l’on habite. "Il ne faut jamais revenir là où on a été heureux" (à propos de Perse qui n’a jamais remis les pieds en Guadeloupe, même lorsqu’il s’est trouvé à proximité avec la possibilité de le faire).

Char. Les lieux où l’on demeure. Ces lieux qui sont nos demeures. Le véritable lieu : celui où l’on s’enracine comme un chêne, comme un olivier, en abandonnant au vent le soin de nous amener l’air d’ailleurs. (Bon sujet de poème).

Char. Qu’il suffit d’un mot pour qu’un poème tienne debout. Pour moi : s’efforcer de trouver chaque fois ce mot, de l’élire. Eliminer tout ce qui ne réussit pas, dans mes textes, l’accomplissement de cette présence.

Mardi. Il y a des gens qui dressent leur écriture comme un mur entre eux et leurs lecteurs. Ce ne sont que des auteurs. Ils ne sont pas allés assez loin dans l’idée de transparence pour offrir une traversée du réel et pour permettre d’atteindre à la vérité du réel. Probablement parce qu’ils n’ont pas cherché eux-mêmes à découvrir cette vérité qui est enfouie en eux. Ils ne sont pas allés assez loin en eux. Et leur écriture n’est que le voile qu’ils tendent entre eux et le monde.

Une transparence de l’écriture : je l’ai trouvée chez Joe Bousquet. Chez Simone Weil aussi.

J’ai trouvé en Simone Weil ma philosophe. Enfin. Depuis le temps que je cherche mon (ou ma) philosophe, c’est en Simone Weil que je viens de le (la) trouver. Ce n’est pas une révélation fulgurante, une illumination. Je sais que je devrai pénétrer l’œuvre de Simone Weil avec lenteur. Pour habiter l’œuvre. Habiter sa pensée. Non, ce n’est pas cela. Il faut que ce soit sa pensée qui m’habite. M’envahisse. Me remplisse. Faire en moi suffisamment de vide pour l’y accueillir. Me dissoudre pour laisser sa pensée entrer en moi. Devenir moi en même temps que l’effacement, l’absence de moi.

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