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Jean Jaurès, mort pour la paix

dimanche 27 avril 2014, par Serge Bonnery

« Jaurès a été le dernier rempart contre la grande boucherie »

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Dessin de l’artiste marocain Brahim Raïs (avec l’aimable autorisation des éditions Talia)

Professeur émérite d’histoire contemporaine et ancien président de l’université de Perpignan, l’universitaire Jean Sagnes publie les discours de Jean Jaurès contre la guerre. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il brosse le portrait d’un homme qui était républicain avant d’être socialiste.

Jean Jaurès a mené un combat contre la menace de guerre en Europe. Etait-il un pacifiste ?
Ce n’était pas un pacifiste naïf. Il a tout fait pour la paix mais il a aussi dit que si la guerre éclatait, il faudrait défendre le pays.

Ses discours sont ceux d’un visionnaire...
Il a senti venir la guerre européenne et dès le début, il a pensé que ce serait une catastrophe. C’était un pragmatique et, en effet, un visionnaire. Il était imprégné des cultures européennes et de la culture allemande en particulier. Il ne voyait pas dans l’Allemagne un ennemi héréditaire. Cette position lui sera reprochée mais elle lui a permis de se garder d’un nationalisme étroit. Son ouverture d’esprit fera plus tard de lui le leader naturel de l’internationale socialiste.

Jaurès était-il un révolutionnaire ?
Non ! Il était plutôt réformiste. Il disait qu’il était révolutionnaire... parce que réformiste. Jaurès craignait les excès de la révolution mais il déclarait aussi qu’il se serait assis volontiers, sur les bancs de l’Assemblée, à côté de Robespierre qui n’était pas le plus modéré des révolutionnaires ! Jaurès était doué d’un immense talent oratoire. Il avait le génie de la formule et de la synthèse. On oublie qu’il était philosophe de formation. Sa méthode consistait à concilier les contraires. Pour lui, par exemple, la meilleure façon de défendre la patrie, c’était d’être internationaliste !

Au fond, on croît le connaître mais...
On ne le connaît pas bien ! Il a évolué avec le temps. En 1885, il avait voté les crédits de guerre en Indochine. En 1913, il s’opposera farouchement à la loi portant à trois ans la durée du service militaire.

Quelle image garde-t-on de lui aujourd’hui ?
Il fut la première victime de la guerre de 14-18. Quand il a été assassiné, à Paris, le 31 juillet 1914, les gens ont dit : « Ca y est, c’est la guerre ». Il a été le dernier rempart contre la grande boucherie. Aujourd’hui, on voit plus en lui l’homme de paix que le socialiste.

Pourtant, les socialistes s’en réclament...
Sauf que les propositions de Jaurès susceptibles de figurer aujourd’hui dans un programme socialiste ne sont pas légions ! N’oublions pas d’où il vient. Il était cousin de deux amiraux dont Benjamin Jaurès, sénateur à vie du Tarn, ambassadeur et ministre. C’est lui qui lui a mis le pied à l’étrier. Jean Jaurès a été élu député pour la première fois en 1885 sur une liste républicaine et il a siégé pendant quatre ans au centre droit. Puis il s’est opposé au nationalisme des Boulangistes. Il pensait que le vote des ouvriers pour Boulanger était dangereux pour la république. Il pensait qu’il fallait donner au peuple un idéal lumineux. Et cet idéal, c’était le socialisme. Ce qui est premier chez lui, c’est la défense de la république. Le socialisme passe après.

Est-ce pour cette raison qu’il était si proche de la classe ouvrière ?
Jaurès pensait que la défense de la classe ouvrière était une nécessité. Il se battait pour son émancipation. Les socialistes d’aujourd’hui ne placent plus la défense des ouvriers au cœur de leur réflexion. Le dernier dont on a dit qu’il était un défenseur des ouvriers était Pierre Mauroy. Depuis...

Pourtant, François Hollande se réclame de Jaurès...
Mais pas Manuel Valls qui se dit plus proche de Clémenceau. Or Clémenceau, c’était la brutalité dans les rapports sociaux. Il envoyait l’armée contre les grévistes. Alors que Jaurès privilégiait le dialogue et la négociation.

Pensez-vous qu’il aurait pu arrêter la guerre ?
En tout cas, il se serait levé pour essayer de l’arrêter. Clémenceau le redoutait. Il craignait d’être renversé par lui. Sa stature internationale aurait permis à Jaurès de se faire entendre. Et qui sait...

Un destin

Né à Castres en 1859, Jean Jaurès est issu d’une famille bourgeoise désargentée. Brillant élève à l’Ecole normale supérieure, il était agrégé de philosophie et enseigna ensuite à l’université de Toulouse. « En politique, c’est un héritier », souligne Jean Sagnes. Propulsé en politique par son cousin Benjamin Jaurès, il est élu plus jeune député de France en 1885. Battu en 1889, il est élu député de Carmaux en 1893 après avoir soutenu les mineurs en lutte. Il perd à nouveau son siège en 1898 après s’être jeté à corps perdu dans l’affaire Deyfus. Il est à nouveau réélu en 1902 et le restera jusqu’à son assassinat le 31 juillet 1914. Après avoir intégré le Bloc des gauches, il participe à la création du Parti socialiste Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) fondé par Jules Guesde, le « père » du socialisme en France. A partir de 1905, il devient le leader « naturel » de la SFIO. En 1904, il avait fondé le quotidien L’Humanité dont il fut le directeur jusqu’à sa mort. « Jean Jaurès n’était pas seulement un homme politique, poursuit Jean Sagnes. C’était aussi un philosophe, un journaliste (NDLR : il a écrit de nombreux articles dans La Dépêche de Toulouse), un historien, un critique d’art et un critique littéraire. Il lisait le grec ancien, était capable d’écrire en latin... Jean Jaurès, c’était un monde ! ».
Sa grande culture et la richesse de sa pensée expliquent, selon Jean Sagnes, que des sensibilités politiques différentes se réclament encore aujourd’hui de son héritage. « Jaurès n’appartient plus à aucun parti », conclut Jean Sagnes. « Il fait partie de notre patrimoine national ».

La voix des peuples

Le 24 novembre 1912 dans la cathédrale de Bâle où se tient le congrès de l’Internationale socialiste, Jean Jaurès prononce l’un de ses plus grands discours. Ce jour-là, il est la voix des peuples du monde. « Nous, les travailleurs et les socialistes de tous les pays, nous devons rendre la guerre impossible... », clame-t-il. Jusqu’au 31 juillet 1914, date de son assassinat, Jaurès a tout donné pour sauver la paix : son talent d’orateur, son énergie, sa lucidité politique et sa vision de la catastrophe qui allait s’abattre sur le XXe siècle, de la boucherie de 14-18 à la folie de 39-45 en passant par les guerres coloniales. « J’appelle les vivants pour qu’ils se défendent contre le monstre qui apparaît à l’horizon », lance le tribun dans un lyrisme qui peut paraître aujourd’hui désuet mais ne demeure pas moins porteur de sens. Son idée était de réaliser l’union des peuples contre la logique de guerre qui s’était emparée des Etats. « L’Internationale doit veiller à faire pénétrer partout sa parole de paix », exhorte-t-il. Pour lui, sauver la paix, c’était sauver la civilisation. L’édition que Jean Sagnes donne de ses discours de paix montre que Jean Jaurès aura toujours dressé le vivant face à la barbarie. Son héritage, au-delà des idées et des sensibilités politiques, réside peut-être avant tout dans cette leçon d’humanité.


« 1914 Jaurès contre la guerre », écrits et discours présentés par Jean Sagnes. Editions Talaïa. 86 pages, 11 euros.

A lire aussi sur L’Epervier Incassable : Ecrire la guerre dans Le projet 1914.

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