Les cahiers de Serge Bonnery

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Frontières & Ouvertures

vendredi 25 avril 2014, par Serge Bonnery

Aux frontières du dire (dans l’univers du conte)

« L’écriture relie, inter­roge, construit ces ter­ri­toires éclai­rés par les balan­ce­ments du regard »… écrit Carol Shapiro dans sa proposition de dissémination pour ce mois d’avril 2014 placée sous le signe des frontières et des ouvertures.
Je lis encore : l’écriture « per­met de tra­ver­ser, libé­rer la pen­sée vers ces espaces de cir­cu­la­tions, hors frag­men­ta­tions, bien au delà des jeux des replis iden­ti­taires, des méca­nismes nar­cis­siques d’appartenance », toujours sous la plume de Carol Shapiro qui sait de quoi elle parle en matière d’abolition des frontières dans le champ de la création artistique et littéraire. Le projet transdisciplinaire CaravanCafé qu’elle porte en témoigne, sans qu’il soit besoin ici d’en dire plus, sinon inviter simplement à aller voir.

Ecrire relie, écrire abolit ce qui sépare, écrire rassemble, écrire ouvre : c’est vers cette écriture-là, et non celle des enfermements dogmatiques, des procès, des anathèmes que je me suis personnellement toujours senti porté. Et si aujourd’hui l’activité de lecteur/écriveur sur internet a pris autant de (toute la ?) place dans ma « vie littéraire », c’est que je crois possible un espace d’échange dynamique, tel celui ouvert par les disséminations de la WebAssoAuteurs - avec toute la modestie qu’impose le domaine expérimental où nous tentons nos tissages - et qui révolutionne à sa manière, sous une forme bien réelle et non virtuelle, la relation de l’individu à l’écrit.

Un mois après Noëlle Rollet (Glossolalies) qui, pour la dissémination sur les écritures clandestines, avait déjà présenté le blog des Cosaques des Frontières, je me tourne à mon tour vers son initiateur Jan Doets, infatigable rassembleur d’écritures venues de tous horizons, pourfendeur de frontières et qui, dans sa vie même, ainsi qu’il l’explique, s’est joué de ces marques de séparation qui, dit-il, n’existent que sur des cartes de géographie. Pour parler de ses Cosaques, j’ai demandé à Jan Doets de nous livrer un peu de son histoire personnelle. Voici.

Parler avec tout le monde…

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La conteuse Siti racontant l’histoire du Gousi Babui (photo Jean Doets)

« Je peux résumer tous mes activités et intérêts par un seul mot : ma curiosité », écrit Jan Doets dans sa réponse à mon invitation. « Curiosité de l’humanité, hommes et femmes. Je veux parler avec tout le monde, curieux des bonheurs et des souffrances de chacun. Établir un vrai contact mutuel. Au diable les frontières… »
Pourquoi, alors, Cosaque des Frontières ? « Le fait que je m’appelle, après l’écrivain Terborgh [1], un Cosaque des Frontières veut dire que, comme lui, je ne me sens pas lié à ma terre natale », explique Jan Doets. Il raconte : « La Hollande, l’ouest des Pays-Bas qui appartenait aux Ducs de Bourgogne - il y a six cents ans, il n’y avait pas de frontières entre nous, c’est une invention moderne - est un petit pays sans beaucoup de terre, car nous vivons sous et dans l’eau. Mes lointains ancêtres, capitaines du bateau De Waterhondt (Le chien d’eau), pendant les XVIe et XVIIe siècles, naviguaient entre le nord de la mer Baltique et la Méditerranée, transportant le sel de Setubal et de l’île d’Oléron vers Reval et Riga. De là, ils ramenaient vers Amsterdam le bois nécessaire à la construction de bateaux puis livraient de la toile de lin à Bordeaux où ils chargeaient les fûts de vin qu’ils remportaient enfin vers Amsterdam ». Sacré périple pour l’époque !
« Les Hollandais, poursuit Jan Doets, ont toujours eu l’œil dirigé vers le monde entier et ma génération apprenait obligatoirement le français à l’école primaire dès l’âge de neuf ans puis à treize ans, au lycée, l’anglais et l’allemand. Pendant mon adolescence, je travaillais l’été comme guide de touristes pour perfectionner les langues et, à l’université technique, j’ai suivi des cours d’espagnol. Donc, pour moi, les frontières n’existent que sur les cartes. Les gens sont les mêmes partout, bien qu’il y ait des différences en terme d’hospitalité… La plus grande hospitalité, je l’ai rencontrée parmi les plus pauvres. Je me souviens une nuit dans une petite cabane dans la selva, la jungle de Colombie, nous étions éclairés par une lanterne de kérosène, des discussions profondes que j’ai pu avoir avec des captains of industry qui ne parlent que d’argent, de profit et de leur carrière… Qu’est-ce qui rendait cet échange possible ? Le fait que je pouvais parler espagnol ».

Pays lointains…
« Mon travail à la recherche de l’or noir m’a fait vivre à deux degrés nord de l’équateur en Colombie, au Nigéria et à Sarawak (nord-ouest de Bornéo). Mon travail m’a fait voyager autour du monde, le plus souvent vers le Moyen-Orient. Dans un avion, on n’aperçoit pas de frontières, sur l’internet non plus. On arrive dans un pays lointain et on parle avec les gens. Simplement. Les frontières n’existent pas tant que les gens se parlent ».

Pour Jan Doets, « c’est la maîtrise d’une langue qui fait disparaître une frontière. Je sais bien que j’écris et parle un français plutôt approximatif ou charmant ou exotique (je cite les louanges de quelques amis français) mais au moins on me comprend en France et en Suisse Romande, et mes meilleurs amis et amies aujourd’hui sont francophones. Quelle hospitalité énorme j’ai rencontrée via le blog des Cosaques ! C’est un très grand cadeau. Ce blog est un instrument superbe pour se connaître au-delà des frontières. Au mois de mai, il y aura une réunion mystérieuse de quatre Cosaques sur la tombe d’Albert Camus à Lourmarin. Je n’ai pas pu rêver de cela au commencement de ce blog en août 2013 ! ».

Parmi les textes en ligne de Jan Doets (sur son blog Le Curator de Contes), je vous invite à lire le feuilleton passionnant consacré à la vie du couple russe formé par Vladimir Baranovsky et son épouse Maria, née Sila-Nowicki, mariée ensuite avec le pianiste Alexandre Borovsky. Les épisodes sont publiés sous le titre Chronique de Moussia : « J’ai commencé à bloguer durant l’été 2012 avec trois blogs similaires en hollandais, anglais et français, m’affichant comme le Curator de contes », explique le formidable raconteur d’histoires qu’est Jan Doets. « C’est sur les versions anglaises et françaises que j’ai lancé la Chronique de Moussia, histoire d’une femme russe, mais, en même temps, une histoire de l’Europe au vingtième siècle. J’avais trouvé la première piste dans les journaux du diplomate et écrivain hollandais F.C. Terborgh. Mes recherches m’ont ensuite conduit vers des familles en Angleterre, aux États-Unis, en Russie et en France. Elles ont ouvert pour moi, généreusement, leurs albums de photos, leur mémoire et, surtout, leur cœur. Aux États-Unis, cette histoire a été sélectionnée numéro 16 parmi les 50 Best Family History Blogs ».

Dans les archives de F.C. Terborgh, Jan Doets a aussi trouvé des photos concernant la Guerre civile espagnole dont l’écrivain néerlandais fut témoin du début jusqu’à la fin de 1938. Ces photos de Timuszka, « un photographe disparu sans laisser de traces », Jan Doets les a mises en ligne sur le blog des Cosaques. Elles constituent un témoignage inédit sur les événements de Teruel.

Dans l’univers du conte avec Véronique Champollion

Voici une création de Véronique Champollion qui partage le projet transdisciplinaire CaravanCafé initié par Carol Shapiro. Le personnage, élément d’une vaste installation de cette artiste, « représente le petit tailleur du conte du petit tailleur, celui qui gagne une princesse après des épreuves où il est aidé par des animaux, grâce à sa naïveté et son bon cœur et à une méprise de ses ennemis qui le croient très fort… », indique Véronique Champollion qui nous invite à plonger dans l’univers du conte, là, précisément, où le blog des Cosaques a élu domicile. Comme tout se lie (et se lit aussi)... (Lire, à ce sujet, le récit que fait Jan Doets de sa passion pour les contes).

« Des âmes errantes… »
Raconter des histoires n’a pas de frontières. Pour clore cette dissémination et demeurer dans un univers onirique foisonnant, voici un extrait de texte de Lanlan Hue (dont on peut découvrir l’écriture sur son blog personnel Rencontres Improbables). Ce texte publié chez les Cosaques sous le titre « L’escargot de cristal », évoque une sorte de jeu de l’oie où « chaque pion est escargot de cristal » franchissant des cases représentant trente-six vues du Mont Fuji.
Nous voici propulsés, avec Lanlan Hue, par-delà les frontières, où « il n’y a (…) que des âmes errantes… »

Extrait :

« Il n’y a par ici que des âmes errantes se promenant en toute liberté. Entre deux cases. Entre deux vies. Parfois même à saute-mouton. Elles sont les jokers du jeu. Souffles nouveaux. Courants d’air. Bleus, gris, vibrants. Se glissant dans les oreilles de la nuit. Elles chuchotent des histoires improbables.
Le premier escargot de cristal cheminait ainsi de son pas lent. Il pouvait courir, nager, voler. Magie de gastéropode. Mais il ne se pressait pas. L’escargot numéro un n’est pas primaire, c’est un être réfléchi. Il a d’abord survolé du regard, les espaces qui s’ouvraient à lui. Et bien avant que le dé ne soit jeté, gros dé à points noirs, il observait les chemins, analysait les embûches, imaginait des issues insoupçonnées. Les paysages avaient des contours indécis qui lui faisaient imaginer tous les possibles. Che vuoi ? crut-il entendre. C’était sans doute pour cela que les âmes errantes se sentaient chez elles, se disait l’escargot numéro un. Il sourit et… »


Je remercie très chaleureusement Jan Doets, Véronique Champollion et Lanlan Hue d’avoir accepté mon invitation à partager cette dissémination et de m’avoir autorisé à reproduite ici des extraits de leurs travaux respectifs.


[1Jan Doets est un lecteur passionné du poète, écrivain et diplomate néerlandais F. C. Terborgh, pseudonyme de Reijnier Flaes.

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