Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Poésie/s > Le génie d’Oc > Le Trobar > Le prix de l’amour

Le prix de l’amour

dimanche 20 avril 2014, par Serge Bonnery

Raimon de Miraval est adepte du trobar clar (une langue claire, explicite voire parfois didactique), par opposition au trobar clus (langue « close », entendez plus abstraite) d’autres troubadours. Certaines de ses cansos adoptent ainsi un style démonstratif où le raisonnement logique l’emporte sur le lyrisme poétique.

C’est le cas avec Chans quan non es qui l’entenda dont nous donnons ici le texte tel que René Nelli l’a établi, d’après Topsfield [1], pour son édition des poèmes de Miraval [2] avec notre traduction/adaptation. Dans cette canso, Raimon de Miraval expose le code amoureux tel qu’il doit selon lui triompher dans les cours d’amour méridionales.

Pour Raimon de Miraval, l’amour a son prix. Le prétendant doit se soumettre sans condition à la Loi imposée par la Dame dont il veut gagner le cœur. La Dame de pretz es guitz énonce le troubadour. Entendez : elle est gardienne (guide) de la Vertu qui doit régner dans la relation entre les amants. Le Pretz, dans la tradition occitane, désigne la Vertu, la noblesse du cœur qui exige la clarté dans l’intention amoureuse et exclut toute forme de tromperie.

C’est pour respecter cette exigence que Miraval a choisi de s’exprimer dans une langue claire, compréhensible par tous, ne laissant guère de chance à la spéculation. Il l’énonce dès la première strophe de sa canso. Quand il n’est compris de personne, un chant est sans valeur… Ce qui n’empêche pas la subtilité dans le propos, ainsi que nous allons voir.

L’amour a son prix. La deuxième strophe acte la soumission de l’amant à la loi dont la Dame est gardienne. A genou, je suis promptement devenu son homme lige / Cœur loyal et pur de toute tromperie. L’engagement n’est pas que formel. Il est entier et ne souffre aucune alternative. De fait, la Dame a tous les droits. Elle peut donner plazer ni joy à d’autres sans que le prétendant soit autorisé à lui en faire reproche. Pour ma part / Je me garde de reprendre ma Dame / Dieu veuille que je ne sois jamais tenté de me défendre d’elle…, clame le poète qui reconnaît aussi, deux vers plus loin, que sa politesse envers elle ne le rend pas moins jaloux de ses rivaux. Mais le bon goût commande qu’il taise ce sentiment. Pero si be-m fauc chauzitz / D’aitan son agelositz…

On voit ce code amoureux se déployer dans une relation subtile où l’amant est condamné à subir les humeurs de sa Dame, attaché à se faire pardonner une faute qu’il n’a pas commise. Car s’il en avait courtisé d’autres avant elle, qui pourrait lui en faire reproche ? La Dame, justement ! Miraval vit dans la crainte que son passé de séducteur ne fasse obstacle à son désir de conquête. Il est vrai que, dans ce domaine, le chevalier était précédé d’une réputation. Si le troubadour, dit-on, a été malheureux en amour, ce n’est pas faute d’avoir tenté sa chance à mainte reprise. Peut-être son malheur vient-il de l’accumulation de ses échecs…

Joie et joie

Le prix de l’amour passe par le silence de l’Amant sur les humeurs de l’Aimée. Avec, à terme, l’espoir qu’elle ne lui fera pas payer trop cher un passé sulfureux.
Grâce lui soit rendue si elle m’accorde le Plus / (…) / Mais je crains que ma belle ne me fasse payer au prix fort / Le maudit marabetin / Que me donna une trompeuse… dit le texte de la canso. René Nelli en trouve la clé dans une légende qui circulait dans les cours occitanes du XIIe siècle : « Un sarrasin laisse la vie contre une promesse de rançon à un jeune garçon qu’il a capturé. Survient un deuxième sarrasin, plus cruel, qui paie la rançon due par le malheureux et acquiert ainsi le droit de le mettre à mort » [3]. Le marabetin du texte occitan désigne une monnaie arabe (« un maravedis », traduit René Nelli).

Surmontés les obstacles, l’amant peut espérer dans la Joy dont la Dame est seule détentrice. E vulhatz qu’a mi s’estenda / Del vostre joy l’esperitz / Don mos gaugz si’acomplitz… Faites que sur moi se répande / L’essence de votre Joy / Afin que ma joie s’accomplisse… Une distinction s’impose, dans le langage de Raimon de Miraval (mais il n’est pas le seul troubadour à introduire cette subtilité) entre Joy et gaugz que l’on traduit en français par le même nom de joie. De quelle nature est cette Joy/Joie à ne pas confrondre avec la joie (gaugz) simple ? Je pense que Joy désigne la jouissance suprême que seule est susceptible de provoquer l’union des corps et des âmes dans l’Amour. Si Raimon de Miraval est, ainsi que le veut le protocole amoureux occitan, adepte de l’amour platonique, il n’en demeure pas moins que, pour lui, l’Amour s’entend dans une union charnelle qui transcende les corps et réunit les âmes dans une même entité spirituelle. Pour le dire autrement : chez Raimon de Miraval, l’Amour spirituel passe par l’union charnelle, celle-là même qu’il doit s’efforcer d’obtenir de sa Dame. Celle qu’il obtint si peu - dit son biographe - dans la réalité.

JPEG - 369.8 ko
"Car Miraval et mon cœur, je vous les dois..."

L’envoi de la canso est on ne peut plus clair en ce sens : Si peu vous me donnerez/ Ce peu vous vaudra toute ma gratitude / Et si vous me donnez plus tout le bien sera pour vous… Le propos, ici, n’est pas exempt d’une certaine supériorité masculine (quoique le poète s’en défende dans ce qui précède). Au fond, ma Dame, si vous vous donnez à moi, vous ne serez pas déçue… Je conviens que Miraval ne le dit pas aussi crûment, mais il y a quand même de cela derrière le jeu subtil des mots de l’Amour !

Terminons en nous arrêtant un instant - par pure joie de lecteur ! - sur la métaphore du prix de l’amour qui court tout au long de la canso.
Strophe 2 : La Dame est présentée comme gardienne du Pretz. Nous avons vu que Pretz peut se traduire par prix, mais que le nom désigne plus en réalité la Vertu qui fait la véritable valeur de l’amour.
Strophe 3 : Quar si dona fai ni ditz, / Per eys son pretz, plazer ni joy als pros… Nouvelle référence au pretz qui s’entend encore ici en tant que Valeur (mais non marchande). Elle souhaite, elle, acquérir plus de valeur auprès des preux / En leur donnant plaisir et joie…
Strophe 4 : Sa compagnie m’est si douce et plaisante / Que pour moi seul j’en demande le double… Ici le poète n’hésite pas à quantifier le sentiment amoureux pour accroître la valeur de l’échange.
Strophe 5 : celle où apparaît la légende du sarrasin et où est nommée une monnaie (marabetin) comme prix de la vie. Et si la vie a un prix, pourquoi l’amour n’en aurait-il pas un à son tour ?
Strophe 6 : référence explicite à l’or fin (fis aurs) qui, aux yeux de l’amant, et même s’il est « surdoré » (sobredauratz, dit le texte), vaudra toujours moins que l’amour dont le prix dépasse tous les biens matériels imaginables. Car vous savez bien que je ne désire rien tant que vous / Plus que l’or le plus pur…

Ainsi, pour Raimon de Miraval, le prix de l’amour dépasse en valeur tout ce que l’homme peut donner de ce qui lui appartient. Le troubadour avait coutume de faire hommage de son château aux dames qu’il courtisait. Il donnait Miraval comme il donnait son cœur, ainsi qu’il le dit au dernier vers de sa canso : Quar Miraval e mon cor tenc de vos…

Miraval tant aima qu’à la fin, il ne lui demeura rien et termina sa vie dans l’exil et le dénuement.


Le texte intégral de Chans quan non es qui l’entenda est dans l’anthologie du Génie d’Oc avec notre traduction/adaptation.


[1Les poésies de Raimon de Miraval, éditions Nizet, 1971.

[2Raimon de Miraval, Du jeu subtil à l’amour fou, éditions Verdier, 1980.

[3René Nelli, op.cit.

<

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.