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Chans quan non es qui l’entenda...

dimanche 20 avril 2014, par Serge Bonnery

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Raimon de Miraval, représenté sur cette miniature en chevalier faidit. Manuscrit du XIIIe siècle, Bibliothèque nationale de France.

Chans quan non es qui l’entenda [1]
No pot ren valer
E pus luec ai e lezer
Que mon bel solatz despenda,
Ses gap si’un pauc auzitz ;
Quar totz ditz es mielhs grazitz
Quant a la fi pauz’om ben las razos,
Per qu’ieu vuel far entendre mas chansos.

Vas fin’amor fatz esmenda
Tot al sieu plazer,
E s’anc passiei son voler,
Chantan vais autra fazenda,
A lieys, que de prestz es guitz
Me sui juratz e plevitz
Sos homs litges, marves, de ginolhos
Ab cor loyal e de totz enjans blos.

Dregz es selui mas prenda
Que trop vol saber
So que plus li deu doler,
E drutz qu’ab si dons contenda,
Non es lonjamen jauzitz,
Quar si dona fai ni ditz,
Per eys son pretz, plazer ni joy als pros,
Enujos par, qui d’aquo-l mou tensos.

Non tang qu’ieu midons reprenda
Ni cove per ver,
Ni ja Dieus no-m do poder
Qu’encontra lieys mi defenda ;
Pero si be-m fauc chauzitz
D’aitan son agelositz
Que-l sieu solatz es tan plazens e bos
Qu’a sol mos ops en volgr’aver per dos

Merce-lh qu’el Plus m’atenda
Si cum fetz parer,
Don estau en bon esper ;
Mas tem que-lh bela-m car venda
Lo marabetin marritz,
Que-m det un’abetairitz,
Aissi cum fetz lo sarrazis al tos,
Don pueys l’aucis plus ergulhos.

Dona, merces vos dissenda
Al cor d’un vezer
Que-us mostre lo mieu temer,
E vulhatz qu’a mi s’estenda
Del vostre joy l’esperitz,
Don mos gaugz si’acomplitz ;
Car be sabetz qu’ieu no vuelh als de vos
Mas que-l fis aurs sobredauratz le fos.

Si’m faitz pauc, aquelh petitz
Vos er de ma part grazitz,
E si-m faitz trop, vostr’er atressi-l pros
Quar Miraval e mon cor tenc de vos.

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"Car Miraval et mon cœur, je vous les dois..."

Quand il n’est compris de personne...

Quand il n’est compris de personne
Un chant est sans valeur
Et puisqu’il m’est ici donné de me faire entendre
Qu’on daigne m’écouter avec attention.
Un discours est d’autant mieux perçu qu’on y expose des idées claires et bien ordonnées
De la sorte je m’attache à faire que mes chansons soient comprises.

Si je lui ai déplu en me détournant de son chant
De fin ‘amor j’implore le pardon autant qu’elle le désire.
A elle, la gardienne du Pretz
Je me suis lié par serment
A genou, je suis promptement devenu son homme lige,
Cœur loyal et pur de toute tromperie.

Il est juste qu’il souffre
Celui qui à tout prix cherche à connaître la cause profonde de sa douleur.
Tout amant qui s’oppose à sa Dame ne peut espérer longtemps ses faveurs,
Et si, par ses faits et gestes,
Elle souhaite, elle, acquérir plus de valeur auprès des preux
En leur donnant plaisir et joie,
Il ne convient pas de lui en faire reproche.

Pour ma part,
Je me garde de toute remontrance envers ma Dame
Et que Dieu veuille que jamais je ne me défende d’elle.
Ma politesse ne me rend pas moins jaloux ;
Sa compagnie m’est si douce et plaisante
Que pour moi seul j’en demande le double.

Grâce lui soit rendue si elle m’accorde le Plus
Ainsi qu’elle l’a laissé paraître
En me laissant plein d’espoir.
Mais je crains que ma belle ne me fasse payer au prix fort
Le marabetin maudit qu’une trompeuse me donna ;
Comme fit le Sarrasin indulgent vis à vis du jeune homme
Qu’un autre ensuite, plus orgueilleux, avait acquis le doit d’occire.

Dame, qu’à la seule vision de mes craintes
Votre cœur me donne Merci.
Faites que sur moi se répande
L’essence même de votre Joy
Afin que ma propre joie s’accomplisse,
Car vous savez bien que je ne désire rien tant que vous,
Plus que l’or le plus pur.

Si peu vous me donnerez
Ce peu vous vaudra toute ma gratitude,
Et si vous me donnez plus, tout le bien sera pour vous
Car Miraval et mon cœur, je vous les dois.


Le prix de l’amour : un commentaire de cette canso - sous la forme des razos médiévales - est en ligne dans les Essais du Génie d’Oc.


[1Texte établi par Topsfield dans Les poésies du troubadour Raimon de Miraval, éditions Nizet, 1971) et repris par René Nelli dans Raimon de Miraval du jeu subtil à l’amour fou, éditions Verdier, 1980.

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