Les cahiers de Serge Bonnery

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Un incipit abandonné (le thème du retour) # 1

lundi 14 avril 2014, par Serge Bonnery

Une Patience est un livre qui mêle une évocation de la guerre de 14-18 à une mémoire d’enfance. Le thème du retour dans la grande maison de famille où le narrateur a vécu, enfant, en compagnie de son arrière-grand père, est l’un des principaux points d’ancrage de la fiction.
Le début du récit a été réécrit plusieurs fois. Cette scène raconte une visite de la maison par le narrateur accompagné d’un agent immobilier.
On devinera bientôt qu’il s’agit en réalité de la maison d’enfance du narrateur qui a été vendue et qu’il souhaite maintenant racheter (métaphoriquement, se réapproprier). La réappropriation de lieux de l’enfance est un thème majeur du roman.
Cet incipit a par la suite été abandonné dans la version définitive. Compte-tenu de la longueur du texte, je le donne ici en trois fragments, selon l’ordre dans lequel ils avaient été écrits avant d’être rassemblés.

et c’est pourquoi je suis revenu. L’agent immobilier qui m’accompagnait, un homme bien en chair dans son costume trois pièces, prenant un accent pointu lorsqu’il m’adressait la parole, n’avait cessé de me vanter, dans son bureau, les mérites de la maison que je voulais acheter. Son bureau était étroit, peu éclairé, dans une rue sans lumière que le soleil jamais ne devait atteindre. Il fumait un cigare qui empestait, penché vers l’arrière, sur un fauteuil branlant, ses bras posés sur des accoudoirs en cuir d’imitation, la tête contre la cloison salie à hauteur de ses cheveux gluants. Sur la table s’amoncelaient des paperasses. Il devait réaliser un exploit pour se loger dans ce coin sans rien renverser autour de lui. Collé, moi aussi, sur le mur d’en face (ce réduit tout en longueur se présentait comme un couloir), je demandai : je voudrais visiter (en parlant de la maison). Il me répondit : allons-y.
Il m’amena dans sa voiture. Montez, je vous reconduirai ensuite. Vous allez voir, elle est superbe. Et en effet, elle l’était. Il me conduisit jusqu’à la porte (en traversant le jardin, nos pieds s’enfonçaient dans le gravier). Une porte en fer forgé. De couleur verte. La peinture s’écaillait. Tombait par plaques. Ce n’est rien, un coup de peinture et le tour est joué. Ne faites pas attention. Je n’avais vu que la poignée, lourde, tremblante, ses gonds qui allaient grincer comme autrefois (ils ont toujours grincé), l’agent essayant maladroitement d’introduire la clé dans la serrure et ne parvenant pas à actionner le pêne. Attendez : laissez-moi faire. Je vais essayer. L’agent : il y a un truc pour ouvrir cette porte. Je ne m’y ferai jamais. Moi : regardez, il faut soulever légèrement la poignée et (joignant le geste à la parole, m’arc-boutant sur mes jambes, remontant mon genou gauche, l’appuyant fortement à un endroit précis, juste sous la serrure) pousser un bon coup avec le genou tout en tournant la clé (alors ma main droite actionna la clé). L’agent : vous savez ouvrir cette porte ? Ce n’est pas possible, je n’ai jamais réussi du premier coup et pourtant, des portes, j’en ouvre, croyez-moi, c’est un peu mon (sa voix s’éloignant, je n’écoutais plus car là, derrière,
dans le hall d’entrée sans fenêtre, sa silhouette longue, légèrement courbée, la main appuyée sur sa canne, ses jambes écartées, s’avançant, ouvrant ses bras, me souriant (je le revois, à le toucher), glissant une pièce de cinq francs dans ma poche et murmurant à mon oreille tu iras t’acheter des bonbons. Moi silencieux, tendant mes lèvres, étirant mon cou pour m’approcher de sa joue et enfin l’embrassant. Lui : ne le dis à personne, c’est un secret entre nous puis il passait sa main dans mes cheveux et caressait ma joue tandis que je filais, le contournant, m’arrêtant devant le piano adossé au mur, l’ouvrant, posant mes doigts sur le clavier, je préférais les touches blanches plus larges, plus accessibles, aux noires étroites, en retrait et puis jouant deux ou trois notes, à la volée, puis le délaissant.
L’agent : métier, c’est mon métier (étonné) mais ça alors, c’est la première fois. Moi : une chance. L’agent : comment avez-vous dit ? Moi : j’ai dit une chance. J’ai eu la chance d’ouvrir du premier coup. L’agent (vendeur) : il n’y a pas de lumière dans cette pièce, j’admets qu’elle est un peu froide, sans fenêtre évidemment, elle paraît froide. C’est exactement ce que m’a dit hier la personne à qui je faisais visiter. Elle a immédiatement refusé. Trop grande, m’a-t-elle dit. Enfin, ce n’était pas le genre de ce qu’elle recherchait. Et moi (impatient) : allons. J’avançai. Il emboîta le pas. Excusez-moi, lui dis-je, j’allais vous précéder. L’agent : vous connaissez cette maison ? Moi (évasif) : oui, enfin non, on ne peut pas le dire tout à fait comme ça, mais c’est sans importance. Et l’agent (à nouveau vendeur) : ne faîtes pas attention. L’humidité, c’est normal dans une maison fermée depuis Moi : quinze ans. L’agent : comment savez-vous cela ? Moi : une chance. J’ai dit ça au hasard.

(à suivre)

Une Patience est disponible en version papier aux éditons de L’Amourier

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