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Le rêve d’Ophélia (d’après Rimbaud)

dimanche 30 mars 2014, par Serge Bonnery

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Ophelia, de John Everett Millais (1851-1852)

Ophélie avait la peau blanche. Depuis que la guerre avait éclaté, elle errait seule, chaque soir, au bord du fleuve, rêveuse, son regard posé sur les nénuphars attendant d’elle un signe pour onduler, comme un froissement d’aile dans le ciel retombé.
Cette promenade berçait son attente. Enfermée dans le château aux murailles épaisses qui la protégeaient, elle languissait. Partout les combats faisaient rage. Des hommes, par centaines, étaient tués et chaque jour, des femmes, des enfants et des vieillards brûlés aux portes des églises.
Du haut des remparts, elle scrutait les terres retournées d’où montaient des colonnes de fumées noires. Elle suivait du regard le mouvement des troupes.
Mais de si loin, elle ne distinguait personne, pas même son amant parti bouter l’ennemi hors des frontières.

Il avait rencontré Ophélie au bord du fleuve, un après-midi d’été, quand rien encore n’annonçait la bataille. Il s’était approché d’elle. Elle était demeurée silencieuse, ses cheveux d’or coulant sur ses épaules. Ils s’étaient assis. Elle avait replié ses jambes dans l’herbe fraîche des rives. Et elle l’avait écouté, muette, attentive, longuement.
Il lui avait décrit les champs de bataille sur lesquels il s’était plusieurs fois illustré, l’Empereur traversant comme une ombre les plaines où râlaient les mourants que l’on abandonnait.
Elle lui avait donné sa main. Il l’avait saisie pour l’aider à se relever, reprenant ensemble leur marche et sous les saules maintenant, dans le bruissement des branches caressant leurs visages (à travers elles un rayon de soleil mollissait), ils s’étaient promis, le cœur battant, leurs joues s’empourprant, avec les mots maladroits de l’émotion, dans un murmure, comme un bouche à oreille : un éternel amour.

Dès le lendemain, elle l’avait vu pour la dernière fois sur son cheval, un cimier au sommet de son casque, armé de son sabre, élégant, sauvage dans la gestuelle du guerrier, passant le fleuve à gué avant de disparaître dans un nuage. Elle avait entendu les arbustes craquer sur son passage, suivi sa silhouette s’éloignant, deviné un bras lui adressant un signe. Adieu.

Le cheval qu’elle entendait à présent se rapprocher, traversant le fleuve en soulevant des gerbes d’eau, n’était pas celui de son cuirassier. C’était son ordonnance apportant un message. Le canon avait cessé de gronder. Elle était restée de longs mois sans nouvelles. Alors, à la vue du cavalier s’avançant avec timidité, elle avait ressenti en elle un profond tremblement. Ses jambes s’étaient dérobées. Retenant sa respiration, elle avait lu la lettre, sa main ouverte, la feuille de parchemin tombant au sol comme une feuille morte. En lettres épaisses, maladroites, écrites à l’encre noire, la nouvelle, telle une épée, lui transperça le cœur.

Sans un mot, elle avait repris sa marche. L’eau du fleuve était immobile ce soir-là. Rien ne bougeait, ni les nénuphars, ni les branches des arbres : il n’y avait pas de vent.
Ophélie avait pâli et sa blancheur était celle de la mort maintenant. D’un pas fragile, sans bruit, face à l’infini des monts enneigés, elle s’était laissée glisser, lentement, se dénudant comme dans l’accomplissement d’un rite, son corps s’évaporant, des silhouettes de saules pleurant sur son passage.

Au village, on raconte aux enfants qu’Ophélie a dérivé trois jours, trois nuits, dans le silence. On leur raconte qu’un voile blanc, la nuit, descend parfois des tours en ruine du vieux château, longe le fleuve et qu’alors on entend, dans le bois, le galop d’un cheval égaré. Il arrive encore qu’au fil de l’eau, s’écartent les nénuphars sur le souffle d’une onde tandis qu’un vent léger porte une plainte.
Un murmure. Imperceptible. Perdu dans la nuit du temps.

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