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Les écritures clandestines

vendredi 28 mars 2014, par Serge Bonnery

Avant texte

« Il fut une époque (…) où les lumières jaillis­saient de l’obscurité même des réseaux clandestins ». Ces mots de Grégory Hosteins en présentation de sa proposition de dissémination Ecritures clandestines m’ont tout de suite dirigé vers la poésie de Résistance telle qu’elle s’est exprimée - clandestinement - entre juin 1940 et la Libération de l’été 1944.

Voici, pour cette dissémination mensuelle initiée par la WebAssoAuteurs, une plongée dans l’écriture surréaliste et clandestine du poète Robert Rius, assassiné le 21 juillet 1944 par les nazis. Avec l’amicale complicité de sa nièce par alliance, Rose-Hélène Iché, que je remercie vivement d’avoir accepté cet échange, au moment où l’ombre brune plane sur la société française toujours gangrenée par ses tentations vertigineuses.

La Main à Plume, Robert Rius dans l’en-avant de soi

La cinquième dénonciation est la bonne. Le 4 juillet 1944 à Ury, village situé au sud de Paris, à l’orée de la forêt de Fontainebleau, un jeune poète de 30 ans et deux de ses camarades, engagés dans un maquis FTP chargé de préparer l’arrivée de la division Leclerc dans la capitale, sont arrêtés par la gestapo.
Incarcérés à la prison de Fontainebleau, ils y seront sauvagement torturés pendant deux semaines. « Nous savons qu’il n’a pas parlé… », atteste aujourd’hui Rose-Hélène Iché, sur la foi des témoignages recueillis pour la constitution du dossier « Nuit et Brouillard » de Robert Rius.

Le prix du silence, en ce temps d’obscurité, c’est la mort. Le 21 juillet 1944, Robert Rius et une vingtaine d’autres Résistants sont exécutés dans la plaine de Chanfroy, sur la commune d’Arbonne-la-Forêt, où les nazis ont fait creuser au bulldozer une vaste fosse pour enfouir les cadavres des martyrs.

Tout a commencé au printemps 1940 avec l’arrivée des nazis dans Paris. Robert Rius et quelques uns de ses amis trotskystes organisent le départ des intellectuels vers la zone Sud. Beaucoup de surréalistes se regroupent à Marseille, au château Air Bel, autour d’André Breton dont Robert Rius a été le secrétaire. A Marseille, le réseau Varian Fry va entrer en action pour offrir à ces mêmes intellectuels la possibilité de quitter le territoire français et de s’exiler outre-Atlantique pour mener le combat de l’extérieur, ainsi que le fera Breton avec l’exigence et la rigueur que l’on sait.

Robert Rius refuse l’exil. En septembre 1940, il retourne à Paris. « Il franchit la ligne de démarcation en sens inverse… », remarque Rose-Hélène Iché. Plus qu’une trajectoire, c’est un destin qui se dessine. Trois raisons, selon elle, poussent Rius à quitter Marseille : « Paris est sa ville, il ne supporte pas d’y entendre résonner le bruit des bottes ; il est tombé amoureux de ma tante Laurence Iché [1] ; et c’est un combattant dans l’âme qui va très vite s’engager dans la Résistance militaire ».

Robert Rius n’était pas un nouveau venu dans le paysage militant de son temps. En 1938, il avait participé à la création de la Fédération pour un art révolutionnaire et indépendant, la F.I.A.R.I.

Robert Rius est troskyste. Il a lu le texte de la conférence prononcée en mai 1940 à New York par Léon Trotsky et connu sous le titre de « Manifeste d’alarme » qui, souligne Rose-Hélène Iché, « contient des consignes claires quant à l’engagement dans les armées nationales de Résistance contre le nazisme ».

Robert Rius est poète. Dès son arrivée à Paris, ce natif des Pyrénées-Orientales [2] qui a partagé un temps les frasques du groupe de jeunes perpignanais rassemblés autour de la figure quelque peu sulfureuse d’Albert Bausil [3] a rejoint le groupe surréaliste au sein duquel il se révèle un poète talentueux. Se prêtant aux jeux surréalistes avec enthousiasme, il est l’inventeur, avec Breton, Péret, Tanguy et Remedios Varo, du jeu dit du « dessin communiqué ».

Poète, surréaliste, trotskyste : avec les armes qu’il prendra très vite en s’engageant militairement, la Résistance de Robert Rius passe par les mots. Dès l’hiver 1940-1941, il crée à Paris son groupe, La Main à Plume (en hommage à Rimbaud), et se lance dans la publication d’une revue clandestine. Le premier numéro paraît au mois de mai 1941. « Il était imprimé depuis le mois de mars mais une vague d’arrestations avait marqué un coup d’arrêt momentané dans la diffusion des publications clandestines », raconte Rose-Hélène Iché.

Le premier numéro de La Main à Plume se présente sous la forme d’un demi-format de 16 pages, pratique à transporter sous le manteau et pratique aussi pour déjouer les pièges de la censure qui, à cette époque, ne s’intéresse pas encore de trop près aux publications de petit format. Editorial militant, textes en prose, poèmes, illustrations : La Main à Plume offre un large panorama de l’activité poétique et artistique de Résistance qui se développe à Paris, dans la clandestinité. Une trentaine de plaquettes individuelles, cinq plaquettes collectives : en tout, entre mai 1941 et juin 1944, sortiront des presses de La Main à Plume une quarantaine de publications - dont les Pages Libres de La Main à Plume, une petite collection purement surréaliste - qui constituent l’un des corpus les plus originaux de la littérature de Résistance. Le poème Liberté de Paul Eluard a été publié pour la première fois par La Main à Plume en 1942.

Robert Rius et son groupe ont couru mille dangers pour assurer la publication et la diffusion de leur revue, dans un Paris de plus en plus surveillé où le danger pouvait venir autant de la censure ou des dénonciateurs que des imprimeurs qui devaient justifier de l’utilisation du papier dont les stocks étaient contingentés. Plusieurs fois, Robert Rius a été dénoncé et menacé d’arrestation à cause des publications de La Main à Plume.

Un texte de Robert Rius [4] donne la mesure du sens que revêt pour cet homme encore jeune l’engagement poétique de Résistance. Il s’agit de « Avis aux poëtes » [5] dont la version authentique demeure inédite. Rose-Hélène Iché nous en dit quelques mots : « C’est un texte dans lequel Rius attaque les poètes de salon qui ne prennent pas les armes. Pour lui, la place de l’intellectuel est à côté du peuple. L’intellectuel doit mourir en soldat car il est aussi un soldat ».
Pour Robert Rius, l’écriture clandestine fut un acte fondamental de Résistance.

Ce précieux document montre une réunion du groupe de La Main à Plume au domicile parisien de Robert Rius, au printemps 1943.
De gauche à droite : Laurence Iché, J.-V. Manuel (Manuel Viola), Robert Rius, Marie-Antoinette et Jean Simonpoli. (© Archives Rose-Hélène Iché).

Robert Rius, une association

La mémoire de Robert Rius est aujourd’hui portée par quelques passionnés rassemblés autour de Monique Laguens, Rose-Hélène Iché, Olivier Bot et Nicolas Pujol, au sein de l’Association pour la mémoire de Robert Rius dont le siège social est à Collioure.

L’Association publie les Cahiers Robert Rius dont deux numéros sont parus à ce jour. Le premier rassemble des contributions et poèmes évoquant la trajectoire révolutionnaire du poète (textes de Christophe Dauphin, Jacques Quéralt, Catherine Prade, Olivier Bot et Rose-Hélène Iché). Le second est entièrement consacré au peintre Jacques Hérold, ami de Robert Rius. Il rassemble des textes et des dessins inédits de l’artiste, dont des Fragments biographiques dans lesquels Hérold évoque la mémoire de son jeune ami et leur participation à une autre aventure poétique clandestine de la même période : Les Cahiers de Poésie.

Les Cahiers Robert Rius sont disponibles à la Librairie-Galerie Racine, 23 rue Racine à Paris (6). On peut également se les procurer en écrivant à l’Association pour la mémoire de Robert Rius par l’intermédiaire du site internet ou à l’adresse postale suivante :
9 avenue de la République, 66 190 Collioure.

Robert Rius, un poème

Enfin, pour clore cette dissémination sur les écritures clandestines, voici un poème de Robert Rius. Je remercie Rose-Hélène Iché de m’avoir confié ce texte paru dans le recueil Frappe de l’écho, dernière publication (le 26 mai 1940 exactement) des Editions Surréalistes avant l’Occupation. Le titre, à lui seul, dit le destin du poète assassiné.

Une vague de vie, par Robert Rius

Étoile blanchâtre
des dimanches aux chairs vives
escalade de désirs
le sillage de ta voix
fait mousser des furolles nues

Tu éblouis la pâleur des tropiques

Tu terrasses l’envie de mordre
aux versants de ta bouche azurée

J’ai suivi la courbe de tes hanches
élastiques
soleil des lumières
flèche des soirs de mai
ton remous nageait
dans le jeu des feuilles de marronniers

L’éclair ramifié de tes dents
échauffait la vie hallucinante
de boire à souhait pour goutter ton délire
les voluptés de ta peau
récif des frissons de corail

Je t’érige la statue du désir


[1Laurence Iché est la fille du sculpteur René Iché, lui-même Résistant très actif au sein du groupe du Musée de l’Homme puis du réseau Cohors-Asturies. Robert Rius et Laurence Iché se sont mariés en juin 1941.

[2Robert Rius est né le 25 février 1914 à Château-Roussillon, près de Perpignan, là même où la légende raconte que fut assassiné le troubadour catalan Guilhem de Cabestany par le mari jaloux de la châtelaine qu’il courtisait dans ses cansos.

[3L’un des noms de Résistance de Robert Rius fut Gall qui, en catalan, signifie coq, en référence au Coq Catalan, le journal d’Albert Bausil publié à Perpignan. Albert Bausil a été l’initiateur à la poésie de toute une génération dans laquelle avait aussi grandi Charles Trénet. L’engagement anti nazi de Bausil était sans ambigüité. L’un des derniers numéros du Coq Catalan portait à sa Une le titre suivant : « Monsieur Hitler, je ne sais pas si je me fais bien comprendre, mais JE VOUS EMMERDE ».

[4Les textes et poèmes de Robert Rius sont aujourd’hui malheureusement presque introuvables mais l’Association pour la mémoire de Robert Rius a en projet l’édition des œuvres complètes du poète. Nous formons le vœu que ce projet trouve les moyens de se réaliser afin que soit remise en circulation une parole poétique de Résistance dont nous savons qu’elle est en mesure d’éclairer utilement notre monde contemporain.

[5Ce texte devait être publié en juin 1944 dans le numéro de La Main à Plume consacré au thème de L’Objet rassemblant des contributions de Breton, Hérold, Malet, Marien, Péret ainsi que des illustrations de Brauner, Brielle, Duchamp, Ernst, Magritte, Matta, Miro, Man Ray ou Tanguy. Les maquettes du numéro n’ont jamais été terminées. L’authenticité du texte transcrit dans l’ouvrage « Le surréalisme sous l’Occupation » (La table ronde, 1981) est contestée par l’Association pour la mémoire de Robert Rius. Par chance, un collectionneur a mis la main sur l’original il y a quelques années et la comparaison avec la version publiée montre des différences notables. L’Association fera connaître prochainement cet écrit de la toute première importance pour prendre la mesure de ce que fut l’engagement de Rius et la poésie de Résistance.

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