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Le Tramway, poème méditerranéen

mardi 25 mars 2014, par Serge Bonnery

Maria Moutot dans l’espace du roman

Ce texte a été écrit dans le prolongement du projet « Le chemin du Tramway en repérages » de la photographe Maria Moutot présenté au Centro Espagnol de Perpignan du 9 au 25 avril 2014.

Quand un roman est aussi ouvert - accueillant à son lecteur - que ceux de Claude Simon, on peut y entrer par portes et fenêtres, au gré du temps et de l’humeur des courants d’air. On peut entrer dans un livre en regardant ses fleurs. Quelle aubaine quand un des premiers mots du texte - Miraflores - y invite. Miraflores - nom espagnol qui, en français, signifie textuellement : Regarde les fleurs - était le nom d’un mas (une propriété viticole dotée, au milieu de ses terres, d’une grande maison de maître et de ses dépendances), en bordure du littoral méditerranéen, entre Perpignan et Canet-en-Roussillon. Le mas de Miraflores était situé dans le voisinage du mas des Aloès où, enfant, Claude Simon se rendait en villégiature. Où, enfant, Claude Simon a vu mourir sa mère comme s’éteignent les bougies dans le noir, à l’ombre des grands arbres verts, immobile dans une liseuse que l’on déménageait du salon vers la terrasse.

« Une quinzaine de kilomètres séparaient la plage de la ville à travers un paysage légèrement bosselé aux pentes recouvertes de vignes, le trajet jalonné (sur la droite en venant de la mer) d’opulentes résidences dont les bâtiments datant du siècle précédent, espacés de deux ou trois kilomètres et plus ou moins cachés par les arbres de leurs parcs, offraient comme un inventaire de ce que la vanité de fortunes récemment acquises ou consolidées avaient pu inspirer à leurs propriétaires ainsi qu’aux architectes qui se pliaient à leurs désirs (ou même les devançaient) à une époque où les ambitions d’une classe provinciale aisée et d’un niveau culturel moyen etc… » (page 14 [1]).

Dès les premières pages du roman, le décor est planté. Un peu comme chez Balzac lorsque le récit débute par une description (et une contextualisation historique) du lieu - la description de la pension Vauquer dans Le Père Goriot par exemple - où va se dérouler l’essentiel de l’intrigue.
« Une quinzaine de kilomètres séparaient la plage de la ville » : c’est dans cet espace, entre deux points qui le délimitent - la ville d’un côté, la mer de l’autre -, lui donnent corps, que Le Tramway circule. Dans cet espace qu’est placé le lecteur, invité à regarder le bleu horizon et les fleurs, au milieu des vignes, des aloès et des pins parasols. Comme nous y invitent aujourd’hui les photographies de Maria Moutot. Nous saurons bientôt que le mas lui-même (le mas des Aloès) est situé à environ quatre kilomètres de la mer, soit exactement dans l’espace du roman. Où Maria a situé son travail. Ses photographies comme incises dans l’espace du roman et nulle part ailleurs.

Le temps dont parle Claude Simon était celui de la richesse et de l’opulence. Nous sommes dans l’entre-deux guerres. La vigne rapporte à nouveau beaucoup d’argent à ceux qui la cultivent. La crise du phylloxéra qui avait ravagé les terroirs du Languedoc-Roussillon en 1907 a été surmontée. Il y a eu dix millions de morts entre temps. Il faut reconstruire. Les propriétaires terriens étaient riches. Ils le sont restés. Et sinon, ils le redeviendront. La Méditerranée dans laquelle Claude Simon ancre son dernier roman est celle des rentiers et des notables qui côtoient la classe ouvrière à la campagne, dans les caves, à l’usine de papiers à cigarette JOB. Entre ces deux groupes sociaux, le tramway joue le rôle de trait d’union. La première image du roman est celle du prolétariat qui emprunte le tramway entre Perpignan et Canet et dont le wattman avec « son mégot collé à la lèvre inférieure » est, aux yeux de l’enfant, un noble représentant.

La Méditerranée : l’immensité dans laquelle s’égrènent l’une après l’autre les pages du livre. Et le mas des Aloès : le point de repère, le tout petit point que l’on devine à peine sur la mappemonde mais où se concentre toute une humanité de souffrance, de peurs, de tendresse, de doutes, d’amours adolescentes et de deuil. Claude Simon donne au livre son ancrage méditerranéen par les images qui s’y déploient. Regardons :

« l’obscur clapotis de l’eau noire sur les flancs de grosses barques restées à se balancer près du bord… » (page 50)

« … les rides soulevées par le vent de terre qui se levait au crépuscule ne luttaient pas au début contre la houle du large se contentant de courir à la surface ou si l’on préfère la peau de la mer escaladant les bosses mouvantes redescendant dans les creux comme les vagues d’assaut d’une armée lilliputienne entreprenant d’envahir une région de collines Parfois une houle un peu plus forte soulevait la lourde barque qui retombait avec un flac faisant rejaillir sur un côté une nappe d’écume griffue qui s’abattait en une pluie de gouttelettes… » (page 73)

« … dans la suffocante tiédeur des nuits de septembre, je pouvais confusément sentir plutôt que voir, m’entourant, les taches noires de ces coquelicots géants disposés alternativement d’un côté et de l’autre de leurs queues velues et pâles serpentant verticalement devant un fond gris-vert… » (page 106)

« … tandis que par la fenêtre parvenaient les bruits nocturnes de la campagne, l’assourdissant tapage des criquets s’interrompant soudain comme pour laisser place aux aboiements des chiens se répondant de loin en loin, d’une ferme à l’autre, furieux, indignés ou plaintifs comme des pleurs d’enfants… » (page 107)

et, les jours de vent, comme si quelqu’un essayait de le forcer, le rêche raclement contre le grillage de la fenêtre de l’extrémité d’une branche du dernier de la rangée de ces arbres un peu sinistres, moitié cyprès, moitié cèdres, qui, le long du mur d’enceinte, abritaient le jardin. » (page 107)

« respirant les senteurs des pins et des figuiers mêlées à quoi s’ajoutait, à l’époque des vendanges, celle, épaisse et un peu gluante, du moût en fermentation qui imprégnait l’air immobile et tiède de l’été moribond où, au crépuscule, passaient dans l’allée les charrettes chargées des dernières comportes avec, à l’arrière, les petites cueilleuses impubères dont les jambes pendantes dorées par le soleil et tachées de mauve par les raisins se balançaient comme une frange couleur de fleurs et de rires ». (page 108)

Le Tramway est le poème méditerranéen de Claude Simon. Sentir plutôt que voir, mais surtout voir et sentir : tous les moyens de l’écriture sont ici mobilisés pour saisir les lignes courbes des horizons et des corps, les odeurs et les sons. Le clapotis de l’eau noire, les rides soulevées par le vent, la peau de la mer escaladant les bosses mouvantes, le flac faisant rejaillir l’écume, la tiédeur des nuits de septembre, les queues velues et pâles des coquelicots géants - la description ici des coquelicots est celle non d’un champ au printemps comme dans les tableaux de Monet mais du papier peint de la chambre où dort l’enfant, image/dessin insérée dans l’image/texte et finissant par se fondre à elle -, l’assourdissant tapage des criquets, les aboiements des chiens, le raclement des branches contre le grillage les jours de vent, les senteurs de pins et de figuiers, celle gluante (la senteur gluante) du moût en fermentation et dans l’air tiède, les jambes dorées des petites cueilleuses impubères se balançant « comme une frange couleur de fleurs et de rires » … composent une authentique symphonie. Ici résonne et s’amplifie dans la puissance évocatrice des mots ce précisément à quoi Claude Simon est demeuré attentif durant toute sa vie d’écrivain et qui constitue le corps même de ses romans : le chant du monde.

On pourrait multiplier encore les exemples de la luxuriance d’un texte à l’unisson des lumières crues de l’été où le ciel du bleu vire au blanc : « le résineux parfum des pins dans le somnolent après-midi, le somnolent silence du jardin dont la brise de mer faisait parfois palpiter les légers feuillages de ses mimosas au-dessus des bordures d’iris aux feuilles semblables à des yatagans, aux fleurs mauve pâle, ses épaisses touffes de lauriers roses… » (page 121) « Une impénétrable et luxuriante végétation d’aloès et de figuiers de Barbarie poussant aux flancs de la colline… » (page 128) et, enfin, les oliviers qui en toute fin du livre, dans l’ultime paragraphe composé à la manière d’une coda, annoncent la fin des temps.

« … personne ne ramassait les olives tombées de l’arbre et dont les pulpes écrasées parsemaient de taches noires les trois marches de briques (…) personne non plus, sauf les enfants, ne faisait attention aux figues trop mûres, à la peau ratatinée et ridée, presque noire, à la chair éclatée, pourpre, granuleuse et sucrée, éparpillées quelques mètres plus loin parmi les touffes d’herbe encore vertes du pré roussi par l’été et qu’il fallait dans l’odorant et lourd parfum des larges feuilles disputer aux fourmis… », lorsque s’empare du texte ce sentiment d’abandon, de nature rendue à la nature, de fin de monde… « comme si quelque chose de plus que l’été n’en finissait pas d’agoniser dans l’étouffante immobilité de l’air », et le linceul qui maintenant recouvre (comme on recouvre de draps blancs découpés dans des tissus rêches les meubles, fauteuils et canapés dans les maisons que l’on ferme pour un temps longs) « les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d’eau croupie ». Face à quoi ne résiste plus désormais - seul au monde - que « l’impalpable et protecteur brouillard de la mémoire ».

Le Tramway poème méditerranéen, poème aussi de la fin - non des temps - mais d’un temps qui va s’effritant comme les jours se délitent, les prés roussis et les corps, celui de la mère mourante, dans l’odeur âcre des bougies quand elles touchent au terme de leur combustion,
le tramway, dans ses incessants allers-retours entre Perpignan et Canet, composant un mouvement semblable à celui d’une pendule, rythmant la vie de l’enfant (le mas, c’était la vacance des mois d’été et le roman recense page après page les signes de ce temps),
quelque chose encore de l’immobilité qui précède l’advenir dans les images de Maria Moutot,
ce qu’elles disent, ces photographies, de ce qui n’est pas encore (la poussière, les draps blancs sur les canapés), de ce qui pourrait mais on ne sait pas,
l’inexorable effacement contre lequel ne pourra rien, pas même le retour immuable et cyclique des saisons, toute la littérature du monde,
sauf à dire que seul demeure « le parfum lourd et entêtant des fleurs, la fade odeur de cire fondue » dont on a entouré le cercueil,
et dans l’image,
à l’intérieur de l’image,
dans le creux que forme en nous l’infime part de ce qui n’est pas encore et pourrait ne jamais venir,
toute la fragilité de l’instant.


Pour mener à terme la construction de l’exposition qui sera présentée du 9 au 25 avril au Centro Espagnol, 26 rue Jeanne d’Arc à Perpignan, Maria Moutot a lancé une souscription via le site de financement participatif (crowdfunding) KissKissBankBank. Vos soutiens contribueront à la réussite de ce projet et en feront une magnifique expérience de partage.

Toutes les photographies sont de Maria Moutot, extraites de son exposition/installation « Le chemin du Tramway en repérages ». Tous droits réservés.


[1La pagination donnée ici en repère est celle de l’édition originale du Tramway aux éditions de Minuit

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