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Case d’armons, la poésie au front

mardi 18 mars 2014, par Serge Bonnery

Depuis le début du mois d’avril 1915, Guillaume Apollinaire est au front. La 45e batterie du 38e régiment d’artillerie de campagne est engagée en Champagne.

Le 6 avril 1915, la troupe avait été débarquée à Mourmelon-le-Petit. Le secteur où les armées avaient déjà subi de lourdes pertes restait en permanence très agité. On y bombardait chaque jour des positions improbables qui changeaient de main au gré des assauts. Dès son arrivée, Guillaume Apollinaire se retrouve face à la violence de la guerre.

La 45e batterie prend position dans le secteur de Beaumont-sur-Vesles « au beau milieu d’une forêt marécageuse, bordée par le canal de l’Aisne et de la Marne » [1]. Beaumont-sur-Vesles est situé au sud-est de Reims. En traçant sur la carte une ligne droite passant par Reims dans la direction du nord-ouest, on tombe sur le secteur de Vailly-sur-Aisne où Joë Bousquet fut blessé le 27 mai 1918. Sous Vailly coule la Vesles, rivière qui emporta le corps du capitaine de la compagnie dans laquelle Bousquet était engagé, le jésuite Louis Houdard.

« Les 6 et 7 avril, Courmelois, Verzy et Beaumont furent violemment bombardés. Dans la seule journée du 7, Beaumont reçut près de 200 projectiles… » [2] Former le projet d’imprimer un recueil de poèmes dans ces conditions relève de l’exploit. Et pourtant, Guillaume Apollinaire va le mener à terme. Au début du mois de mai, il dispose déjà d’un nombre conséquent de textes. Il écrit souvent ses lettres sous la forme de poèmes envoyés pour la plupart à Lou et à Madeleine. Les amis ne sont pas en reste. Mais certains de ces textes n’ont pas été expédiés.

Imprimer au front n’était pas si rare. Les soldats étaient autorisés par leurs chefs à utiliser pour leur usage privé le matériel destiné en priorité à la diffusion des rapports et autres paperasses militaires. Ainsi furent imprimés de petits livres et surtout des journaux de régiments. Pour son recueil, Apollinaire utilisera un duplicateur à stencil et du papier paraffiné. Il sera aidé dans sa tâche par deux camarades, Bodard et Berthier. Tous deux contribueront aux illustrations et à la calligraphie des textes.

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Frontispice de Case d’armons - Guillaume Apollinaire - 1915

Ainsi est né Case d’armons, le premier recueil des poèmes de guerre de Guillaume Apollinaire, écrit et fabriqué en première ligne, au plus près du feu. Le frontispice de la plaquette tirée à 25 exemplaires porte la mention : « Aux Armées de la République ». Le colophon se présente sous la forme d’un profil de canon de 75 dans lequel Apollinaire a inscrit à la main le numéro de l’exemplaire et ses initiales.

L’exemple numéro 3, conservé à la Bibliothèque Nationale de France et disponible sur le site Gallica, porte une dédicace manuscrite au peintre italien Albert Magnelli dont Apollinaire a fait la connaissance à Paris en 1914. Magnelli se situe dès cette époque à l’avant-garde artistique européenne. En 1915, cet artiste florentin résolument moderne s’engage dans la voie de l’abstraction. « A mon cher ami le florentin Alberto Magnelli dont le goût est sûr comme l’amitié… », dit la dédicace signée avec « le cordial souvenir » du maréchal des logis Guillaume Apollinaire, « aux armées ».

Le titre du recueil - Case d’armons - reprend une expression du jargon militaire qui désigne des caisses de rangement destinées à l’intendance. L’organisation d’une batterie de 75 est prévue pour garantir sa plus parfaite mobilité. Elle doit pouvoir se déplacer rapidement d’un point à un autre, au gré des plans de l’Etat-major. Il faut se représenter une batterie en campagne comme une sorte de « caravane » composée des pièces proprement dites (les canons) et leurs caissons de ravitaillement ainsi que d’un avant-train pour l’intendance (effets, nourriture pour les chevaux etc…) Placées dans cet avant-train, les cases d’armons de droite reçoivent «  les havresacs des conducteurs montés sur les chevaux porteurs (…). La case d’armons de gauche reçoit le havresac du maréchal-des-logis chef de pièce ainsi que l’avoine de route des 6 chevaux de l’attelage » [3]. A cette époque, Apollinaire était maréchal des logis.

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Certains des poèmes - ici Visée - adoptent la forme des futurs calligrammes

Case d’armons rassemble 21 poèmes écrits entre le mois d’avril et le mois de juin 1915 (un des textes imprimés porte en titre la date du 14 juin). Le tirage des 25 exemplaires a eu lieu dans cette période. La plaquette sera reprise ensuite en version imprimée dans le grand recueil Calligrammes.

Le premier poème, Loin du pigeonnier, porte la mention « Au p’tit Lou » qui a été supprimée de l’édition Calligrammes. Ce poème adopte le principe qui vaudra pour les futurs Calligrammes. Certains vers du texte dessinent l’image de ce qu’ils décrivent. Exemple, ici, la couleuvre : le vers « pourquoi la chère couleuvre se love de la mer jusqu’à l’espoir attendri… » serpente sur toute la largeur de la page.

Le second poème, Reconnaissance, est dédié « A Melle Pagès ». Il s’agit de Madeleine dont Apollinaire est tombé amoureux début 1915 dans le train qui, de Nice où il était allé rejoindre Lou, le ramène à son casernement de Nîmes. La mention se fait plus discrète dans la version Calligrammes où elle a été transformée en « A Mademoiselle P… ». Enfin, un poème portant comme illustration calligraphiée dans le texte une étoile dans un cœur s’intitule Madeleine.

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Carte postale - A Jean Royère

Certains des poèmes se présentent sous la forme de cartes postales dont une est adressée à Jean Royère, l’ami peintre et poète avec qui Apollinaire entretiendra une abondante correspondance pendant la guerre. « Nous sommes bien… », dit-il à son ami et il faut le croire car un des poèmes de Case d’armons intitulé Fête ne laisse planer aucun doute sur l’enthousiasme d’Apollinaire au combat.

Deux poèmes sont dédiés à Berthier et Bodard, les artilleurs qui ont aidé à la fabrication du livre.

Nous avons déjà donné ici un texte extrait de Case d’armons intitulé Guerre. Voici La nuit d’avril 1915 et Fête, deux poèmes où la guerre se trouve comme métamorphosée dans les mots.

La nuit d’avril 1915 ébauche une érotique de la guerre telle qu’on la verra se déployer dans les textes futurs. Ici, les obus ne sont pas loin de représenter les seins d’une femme (une métaphore qui reviendra par la suite comme un leitmotiv). Quant à la rime « aphrodisiaque / paradisiaque », elle est on ne peut plus explicite. De même, le cœur dessiné à l’encre bleue qui clôt le texte dans la version originale est ambigu : on peut aussi bien y voir le sexe d’une femme.

Le poème Fête est dans la même veine d’inspiration. Au début de La nuit…, « le ciel est étoilé par les obus… », Fête confirme que l’on assiste à un « feu d’artifice ». Ici les obus deviennent explicitement des seins qui « tendent leur bout insolemment » face auxquels le « revolver au cran d’arrêt » que le poète « regarde avec indifférence » laisse peu de doute sur la nature véritable de l’arme !

Jeune lecteur de Case d’armons, je me souviens être demeuré en extase devant ces deux octosyllabes :

« Les obus caressent le mol / Parfum nocturne où tu reposes ».

Les relisant, je sais qu’ils sont demeurés pour moi définitivement la poésie. Si en effet la poésie consiste en une traversée du réel pour atteindre une représentation plus vaste que le réel-en-soi, ces deux poèmes de Guillaume Apollinaire en sont la parfaite et merveilleuse illustration.

La nuit d’avril 1915

Le ciel est étoilé par les obus des Boches
La forêt merveilleuse où je vis donne un bal
La mitrailleuse joue un air à triples-croches
Mais avez-vous le mot
Eh ! oui le mot fatal
Aux créneaux Aux créneaux Laissez là les pioches

Comme un astre éperdu qui cherche ses saisons
Cœur obus éclaté tu sifflais ta romance
Et tes mille soleils ont vidé les caissons
Que les dieux de mes yeux remplissent en silence

Nous vous aimons ô vie et nous vous agaçons

Les obus miaulaient un amour à mourir
Un amour qui se meurt est plus doux que les autres
Ton souffle nage au fleuve où le sang va tarir
Les obus miaulaient
Entend chanter les nôtres
Pourpre amour salué par ceux qui vont périr

Le printemps tout mouillé la veilleuse l’attaque
Il pleut mon âme il pleut mais il pleut des yeux morts

Ulysse que de jours pour rentrer dans Ithaque [4]
Couche-toi sur la paille et songe un beau remords
Qui pur effet de l’art soit aphrodisiaque

Mais
orgues
aux fétus de la paille où tu dors
L’hymne de l’avenir est paradisiaque

Fête

Feu d’artifice en acier
Qu’il est charmant cet éclairage
Artifice d’artificier
Mêler quelque grâce au courage

Deux fusants
Rose éclatement
Comme deux seins que l’on dégrafe
Tendent leurs bouts insolemment
IL SUT AIMER
quelle épitaphe

Un poète dans la forêt
Regarde avec indifférence
Son revolver au cran d’arrêt
Des roses mourir d’espérance

Il songe aux roses de Saadi [5]
Et soudain sa tête se penche
Car une rose lui redit
La molle courbe d’une hanche

L’air est plein d’un terrible alcool
Filtré des étoiles mi-closes
Les obus caressent le mol
Parfum nocturne où tu reposes
Mortification des roses


Sources :
Laurence Campa, Guillaume Apollinaire (biographie), éditions Gallimard.
Bibliothèque nationale de France, site Gallica pour l’exemplaire commenté.
Guillaume Apollinaire, Oeuvres Poétiques, édition Bibliothèque de la Pléiade.


[1Laurence Campa, Guillaume Apollinaire (biographie), éditions Gallimard.

[2Laurence Campa, op. cit.

[3Site internet consacré au canon de 75 : http://canonde75.free.fr/avant_train.htm

[4Dans l’exemplaire 3 de la version originale, ce vers figure une première fois entre parenthèses au bas de la carte postale à Jean Royère

[5Saadi est un poète persan du XIIIe siècle, auteur d’un cycle de contes, le Gôlestan, Le jardin (ou l’empire) des Roses dans la traduction française la plus communément admise. Les roses de Saadi est aussi le titre d’un poème de Marceline Desbordes-Valmore : J’ai voulu ce matin te rapporter des roses…

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