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Bel m’es qu’ieu cant...

lundi 10 mars 2014, par Serge Bonnery

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Raimon de Miraval, représenté sur cette miniature en chevalier faidit. Manuscrit du XIIIe siècle, Bibliothèque nationale de France.

Bel m’es qu’ieu cant e condei [1]
Pois l’aur’es dous’ e-l temps gais
E pels vergiers e pels plais
Aug lo retint e-l gabei
Que fan l’auzelet menut
Entre-l blanc e-l vert e-l vaire
Adonc se deuria traire
Cel que vol qu’Amors l’ajut
Vas captenensa de drut

Ieu non soi drutz mas domnei
Ni no-m sent pena ni fais
Ni-m rancur leu ni m’irais
Ni per orgolh no m’esfrei
Pero temensa-m fait mut
Qu’a la bella de bon aire
Non aus mostar ni retraire
Mon cor qu’ill tenc escondut
Tro qu’aia-l sieu conogut

Ses pregar et ses autrei
Son intratz en greu pantais
Com pogues semblar verais
S’ieu sa gran valor desplei
Qu’enquer non a pretz avut
Domna que nasques de maire
Que contra-l sieu valgues gaire
Et si-n sai maint car tengut
Que-l sieus a-l melhor vencut

Ben vol qu’om gen la cortei
E platz li solatz e jais
E no-ill agrad’om savais
Que s’en dersguis ni-s malmei
Mas li pro son ben vengut
A cui fai tan bel vejaire
Que quascus es sos lauzaire
Quan son d’enan lieis mogut
Meils que s’eran siei vendut

Ja non cre qu’ab lieis parei
Beutatz d’autra dompna mais,
Que flors de rosier quan nais
Non es plus fresca de lei
Cors ben fait e gen cregut
Boqu’et oills del mon esclaire
Que Beutatz plus no-i saup faire
Se-i mes tota sa vertut
Que res no l’es remasut

Ja me domna no-s malei
S’ieu a sa merce m’eslais
Qu’ieu non ai cor que m’abais
Ni vas Amor me desrei
Qu’ades ai del mieils volgut
Defors e dins mon repaire
E de lieis non sui gabaire
Que plus no-i ai entendut
Mas gen m’acolh e-m salut

Cansos, vai me dir al rei
Cui jois guid’è vest e pais
Qu’anc no-l trobei en biais
Qu’aital com ieu volh lo vei
Ab que cobre Montagut
E Carcasson’ el repaire
Pois er de pretz emperaire
E doptaran son escut
Sai Frances e lai Masmut

Domn’ades m’avetz valgut
Tant que per vos sui chantaire
E no-n cugei canso faire
Tro-l fieu vos agues rendut
de Miraval qu’ai perdut

Mas lo rei m’a convengut
Que l’o-m rendra ans de gaire
E mon Audiart Belcaire
Puois poiran dompnas e drut
Cobrar lo joi qu’an perdut

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Les ruines du château de Miraval-Cabardès. "De Miraval qu’ai perdut..."

Il me plaît d’aimer et chanter...

Il me plaît d’aimer et chanter
L’air est si doux et le temps gai
Parmi les vergers et les haies
J’entends le gazouillis moqueur
Des oisillons nichés
Entre le vert, le blanc, le vair
Il serait temps que se décide
Celui qui veut appeler Amour à son aide
D’affecter les belles manières de l’amant

Je ne suis pas amant mais je courtise
Je ne ressens dès lors ni peine ni douleur
Ni ne redoute l’orgueil de ma Dame
Pourtant la crainte fait de moi un muet
A cette Dame de haute lignée
Je n’ose dévoiler mon cœur
Tant que le sien m’est inconnu
Je lui cache mes sentiments

Sans la prier pour qu’elle cède [2]
Me voilà bien gêné
Pour chanter sa valeur
Au plus près de sa vérité [3]
Car aucune mortelle ici-bas n’a de prix
A l’égal du sien [4]
Je connais maintes Dames fort estimées
Elles ne lui feront jamais d’ombre [5]

Sensible aux plaisirs et aux joies
Elle veut bien qu’on la courtise
Mais elle répugne au sot
Qui cache ses viles intentions
Aussi seuls les preux sont bienvenus auprès d’elle
Elle les accueille avec tant de grâce
Que tous chantent ses louanges
Si éloignés d’elle soient-ils
Comme réduits en esclavage [6]

Elle est au monde
D’une beauté sans égale
Plus fraîche encore
Que la fleur du rosier quand elle vient d’éclore
Son corps respire la finesse et la grâce [7]
Sa bouche ses yeux illuminent le monde
Jamais Beauté n’eût pu mieux faire
Elle lui a tant donné
Que nulle autre, à ses côtés, ne peut même espérer [8]

Que ma Dame ne m’en tienne pas rigueur
Je m’abandonne à sa merci [9]
Je n’ai pas le cœur à m’abaisser
Dans des amours déraisonnables
Ici ou ailleurs
J’ai toujours aspiré au plus haut
Et ce n’est pas lui faire injure
Que de n’attendre d’elle
Qu’un bon accueil et juste un signe

Va, Cansos, porter au roi mes paroles
Dis-lui que seule la joie guide et nourrit
Et que je ne vois en lui que vertu
Qu’il reprenne Montégut [10]
Et sa terre de Carcassonne
Alors il sera empereur de prix [11]
Et ici, devant son écu
Trembleront Français et Mahométans [12]

Ma Dame vous m’avez tant soutenu
Que pour vous je retrouve mon chant [13]
Et pourtant je pensais ne plus composer
Avant d’avoir reconquis pour vous
Le fief de Miraval que j’ai perdu

Mais le roi m’a promis
De me le rendre bientôt
Et à mon Audiart, Beaucaire [14]
Alors Dames et amants
Retrouveront les charmes de la joie perdue [15]

Une lecture-commentaire du texte, sous la forme des razos de l’époque médiévale, est proposée en complément dans les Essais du Génie d’Oc.


C’est avec beaucoup d’humilité que je m’avance à pas incertains sur le terrain de la traduction. Mon intention est née de l’intérêt que je porte à l’exploration des textes au plus près des mots et des rythmes qui les composent.
J’effectue ce travail dans l’ombre protectrice - et j’espère bienveillante par-delà les ombres - d’illustres aînés dont les travaux m’ont tout appris de l’art des troubadours. J’ai nommé en premier lieu René Nelli. A ses côtés, Pierre Bec et Jacques Roubaud pour leurs admirables anthologies. Plus anciens mais tout aussi précieux : Topsfield et Rochegude, géniaux arpenteurs sur des territoires alors encore si peu défrichés.
Enfin, je dois dire ici toute mon admiration pour le maître des langues romanes que fut en son temps François Just Marie Raynouard (1761-1836), auteur du monumental Lexique roman qui nous demeure indispensable pour la compréhension de la langue des troubadours.


[1Nous donnons ici le texte occitan adopté par René Nelli dans son livre Raimon de Miraval du jeu subtil à l’amour fou (éditions Verdier, 1980), lui-même repris des textes donnés dans l’édition Topsfield des Classiques d’Oc (Paris, 1971) et dans Le Parnasse Occitanien d’Henri Pascal de Rochegude (Toulouse 1819).

[2Litt. Dans l’impossibilité de lui adresser la moindre prière pour obtenir d’elle une concession.

[3Litt. Je me trouve en grande gêne / Comment puis-je paraître vrai en dépeignant sa grande valeur.

[4Litt. Car encore n’a eu tel prix / une femme née d’une mère.

[5Il est ici quasi impossible de traduire littéralement pour offrir au lecteur une interprétation juste de l’intention du poète.

[6Litt. Tous sont ses laudateurs / Même lorsqu’ils l’ont quittée / Comme si à elle ils s’étaient vendus.

[7Litt. Corps bien fait et belles proportions.

[8Litt. Beauté n’aurait su faire plus / Elle y a mis toute sa vertu / De sorte qu’il ne reste plus rien pour personne.

[9Litt. Je m’en remets à elle.

[10Le château de Montégut, situé dans la région d’Albi, avait subi le même sort que le château de Miraval. Il avait été pris par Simon de Montfort en 1212.

[11Litt. Un empereur renommé pour sa vertu et son courage.

[12Le 16 juillet 1212, Pierre II avait fait subir une sévère défaite aux Almohades lors de la bataille dite de Las Navas de Tolosa, dans la province de Jaén, en Andalousie.

[13Litt. Que pour vous je redeviens chanteur.

[14Audiart est le senhal par lequel Raimon de Miraval désigne son protecteur et suzerain, Raimon VI comte de Toulouse à qui avait été dépossédé du château de Beaucaire par le Pape l’ayant remis par la suite à Simon de Montfort. Ainsi avait été conçue par Innocent III la rémunération terrestre des Croisés qui défendraient la cause catholique en Languedoc : les terres des vaincus reviendraient au Saint-Siège qui les redistribuerait aux féodaux pour les récompenser de leur engagement. Ici, Raimon de Miraval s’en remet totalement à Pierre II d’Aragon, le seul visiblement à ses yeux en mesure de reconquérir les terres perdues lors de la première vague d’assauts des années 1209-1213.

[15Une fois les Français vaincus, l’Occitanie retrouvera sa splendeur.

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