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Le jeu subtil de Raimon de Miraval

lundi 10 mars 2014, par Serge Bonnery

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Raimon de Miraval, représenté sur cette miniature en chevalier faidit. Manuscrit du XIIIe siècle, Bibliothèque nationale de France.

La canso Bel m’es qu’ieu cant... est probablement l’une des dernières - sinon la dernière, écrite par le troubadour Raimon de Miraval dont les maigres possessions - le quart d’un château - s’étendaient au nord-est de Carcassonne, en lisière de la Montagne Noire, dans une nature ingrate et qui ne devait guère donner de fruits. Le château de Miraval - dont ne demeurent aujourd’hui que ruines tristes - a été pris par les Croisés de Simon de Montfort peu de temps après la chute de Carcassonne, soit entre l’automne 1209 et, au plus tard, l’année 1211.

Quand il compose cette canso, Raimon de Miraval est donc un chevalier faidit. On nommait ainsi, dans l’Occitanie médiévale, les seigneurs qui, vaincus par les Croisés, avaient été dépossédés de leurs terres. Ils furent nombreux, errants, pour la plupart condamnés à l’exil ainsi qu’on le verra pour Raimon de Miraval.

La période durant laquelle est écrit ce poème est l’une des plus noires de l’histoire médiévale occitane. La Croisade a pénétré en profondeur dans les terres du comté de Toulouse, accomplissant de véritables ravages qui ont pour principal effet de soumettre les populations par le règne de la peur et de l’effroi. Le texte a été écrit avant le 12 septembre 1213, date de la bataille de Muret (de sinistre mémoire). Il s’adresse à l’épouse de Raimon VI comte de Toulouse, suzerain et protecteur de Raimon de Miraval. Aliénor est la sœur du roi Pierre II d’Aragon dont Raimon VI est un vassal.

Dépossédé, seul, sans chevalier ni arme, Raimon de Miraval s’en remet à son protecteur Raimon VI - son Audiart, le senhal [1] par lequel il le désigne dans ses cansos - et à Pierre II d’Aragon qui s’apprête à intervenir en Languedoc si la ville de Toulouse est menacée.

La canso a donc une visée politique. Elle s’inscrit dans le contexte de son temps, trait caractéristique du trobar de Raimon de Miraval dont l’écriture poétique s’appuie sur un langage simple évoquant toujours des situations très concrètes. Contrairement à ses collègues adeptes d’un trobar clus - une poésie fermée, terme employé par René Nelli pour désigner le style de ces troubadours qui déjà inventaient une forme de poésie abstraite [2] - Raimon de Miraval manifeste en permanence le souci d’être entendu et compris par le plus grand nombre de ses contemporains. Cette simplicité n’empêche pas une admirable subtilité dans le propos et une complexité savante, mais qui transparaît seulement dans la composition sans faire obstacle à la compréhension du discours.

Dans ce texte donc, Raimon de Miraval fait l’éloge d’Aliénor, une manière pour lui de s’en remettre - poétiquement et politiquement - à ses protecteurs Raimon VI et Pierre II d’Aragon dans l’espoir de recouvrer son bien en cas de victoire sur Simon de Montfort. Le poète l’exprime clairement dans la dernière strophe de sa canso :

Domn’ades m’avez valgut
Tant que per vos sui chantaire ;
E no-n cugei canso faire
Tro-l fieu vos agues rendut
de Miraval qu’ai perdut.

(Madame, vous m’avez toujours si bien soutenu / Que pour vous je me suis remis à chanter / et pourtant je ne croyais plus faire de chansons / avant de vous avoir rendu le fief / de Miraval que j’ai perdu) [Nous donnons ici le texte occitan et sa traduction établis par René Nelli - in Raimon de Miraval, du jeu subtil à l’amour fou, éditions Verdier, 1980.]]

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Les ruines du château de Miraval-Cabardès. "De Miraval qu’ai perdut..."

La suite dit en qui le faidit Raimon a placé son espoir :

Mas lo rei m’a convengut
Que lo-m rendra de gaire,
E mon Audiart, Belcaire ;
Puois poiran dompnas e drut
Cobrar lo joi qu’an perdut.

(Mais le roi - il s’agit de Pierre II d’Aragon, frère d’Aliénor - m’a promis de me le rendre sous peu / et à mon Audiart, Beaucaire ; / Alors pourront, dames et amants / retrouver le Joy qu’ils ont perdu !).

Raimon de Miraval lie à l’acte politique d’une guerre victorieuse contre les Croisés, la restauration de la civilisation occitane dans ses valeurs de paratge, de convivencia et d’amour courtois, le Joy qui importe plus que tout au troubadour. Dans le poème, le discours politique est d’une grande clarté :

s’adressant au roi dont il vient de faire l’éloge en termes courtois (Cui mois guid’è vest e pais… Que la joie guide, vêt et nourrit…)

Ab que cobre Montagut
E Carcassonn’ el repaire,
Pois er de pretz emperaire ;
E doptaran son escut
Sai Frances e lai Masmut

(Pourvu qu’il recouvre Montégut / et reprenne sa ville de Carcassonne (Pierre II était suzerain du vicomte Trencavel) / il sera alors empereur de Pretz [3] / et redouteront son écu / ici les Français, et là les Mahométans [4]

L’Histoire en a décidé autrement. Le 13 septembre 1213 à Muret, les Languedociens sont défaits et Pierre II d’Aragon - contre tous les usages de la noble chevalerie - est tué par ses adversaires. L’Occitanie entre dans un temps de répression et d’obscurantisme qui pousse les faidits, les troubadours et les cathares - tous les indésirables en somme, du point de vue du dogme catholique romain et de la couronne de France - sur les chemins de l’exil. Raimon de Miraval trouvera refuge à Lerida, en Catalogne, où il terminera sa vie aux environs de 1229.

La canso Bel m’es qu’ieu cant... est donc un chant d’espoir : celui de la victoire des Occitans et de la renaissance de la civilisation dont l’église romaine alliée au pouvoir séculier du Roi de France - Miraval l’a bien compris - veulent la destruction.

Cet espoir, le poète le chante dans la louange à sa Dame, par essence inaccessible. Il n’était pas question, ici, d’introduire la moindre ambigüité dans le discours amoureux. Miraval s’adresse à l’épouse de son Audiart, sœur du roi protecteur : rien, dans le texte, ne doit pouvoir être interprété comme une avance. C’est ici que le jeu subtil de Raimon de Miraval fait merveille :

Ieu non soi drutz mas domnei

(Amant véritable, je ne le suis pas : je rends mes devoirs !)

énonce le poète dès la deuxième strophe de sa canso. Ici : le style clair. Mais bientôt :

Qu’a la bella de bon aire
Non aus mostar ni retraire
Mon cor qu’ill tenc escondut
Tro qu’aia-l sieu conogut.

(A cette belle dame de si haute lignée / je n’ose montrer ni déclarer / mes sentiments ; et je les lui tiens cachés / jusqu’à ce que j’aie connu les siens).

Toute la subtilité consiste à faire entendre que le poète éprouve des sentiments pour sa Dame (sinon, à quoi bon l’honorer à travers une canso ?) sans jamais les énoncer ouvertement pour éviter de blesser le mari protecteur auquel Miraval s’en remet pour ses affaires terrestres.

Voici le poète avouant la difficulté :

Son intratz en greu pantais
Com pogues semblar verais
S’ieu sa gran valor desplei

(Je n’en suis pas moins plongé dans un grand embarras : / Je ne sais comment faire pour ne pas paraître en dessous de la vérité, en faisant le tableau de sa grande valeur).

Tout ce discours en creux va permettre à Miraval de faire l’éloge d’Aliénor - et de lui dire subtilement son amour - sans paraître discourtois et en prenant soin de ne pas attenter à son honneur. S’ensuivra, une fois énoncées clairement toutes les précautions, la strophe dédiée à l’éloge de la beauté physique de la Dame. Exaltation lyrique du corps qui annonce l’inspiration épicurienne de Ronsard.

Ja non cre qu’ab lieis parei
Beutatz d’autre dompna mais,
Que flors de rosier quan nais
Non es plus fresca de lei…

(Je ne crois pas qu’à côté de la sienne / La beauté d’aucune autre dame puisse paraître avec plus d’éclat / La fleur du rosier, quand elle vient d’éclore / n’a pas plus de fraîcheur que son teint).

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La nature s’éveille. "E pels vergiers e pels plais..."

Revenons au tout début du poème. La canso commence par une strophe dédiée à la nature s’éveillant. Le temps est gai, on entend le gazouillis des oiseaux dans les bosquets, les couleurs - le vert, le blanc - sont chantantes, l’amour peut éclore à tout instant…

Bel m’es qu’ieu cant e coindei
Pois l’aur’es dous’ e-l temps gais,
E pels vergiers e pels plais
Aug lo retient e-l gabei
que fan l’auzelet menut…

(Il me plaît de chanter et de me montrer aimable, / puisque l’air est doux et le temps gai, / et que par les vergers et par les haies, / j’entends le gazouillement moqueur / des petits oiseaux… )

La nature est omniprésente dans la poétique des troubadours qui ancraient leur art dans les lieux où ils vivaient. Ces poètes dont certains, du fait de la dépossession de leurs biens, sont devenus des errants, étaient proche de la nature dans laquelle ils voyaient l’image de la Création. L’homme médiéval se pensait comme un élément à part entière de cette Création qu’il se devait de respecter puisqu’elle était à ses yeux d’essence divine.
Les cathares introduiront en Languedoc un autre rapport à la nature : ils voyaient en elle l’œuvre du Mal et ne lui conféraient de ce fait aucune dimension sacrée. Ici, Raimon de Miraval n’adopte pas cette vision du monde.

Le texte intégral de la canso Bel m’es qu’ieu cant... est dans la rubrique Trobar, accompagné de ma proposition de traduction/adaptation.


[1Le senhal est une figure réthorique utilisée par les troubadours pour désigner la Dame aimée dont le nom devait être caché pour ne pas attenter à son honneur. Par extension, le senhal est aussi utilisé pour nommer des proches ou amis. Raimon de Miraval a choisi le senhal Audiart pour désigner son suzerain Raimon VI de Toulouse. Joë Bousquet a aussi utilisé cette figure pour préserver les noms des femmes souvent mariées dont il était amoureux et avec qui il entretenait des conversations et/ou des correspondances amoureuses : c’est ainsi que nous croisons dans ses livres la blanche par amour, poisson d’or, iris...

[2René Nelli analyse ces tendances de la poésie des troubadours et en mesure l’étendue jusque dans la poésie du XXe siècle dans un essai, « Poésie ouverte, poésie fermée » publié aux éditions des Cahiers du Sud en 1947 et qui n’a - hélas - jamais été réédité.

[3Avec le Paratge et la Convivencia, le Pretz est l’une des trois valeurs fondatrices de la civilisation d’Oc. Il désigne l’honneur chevaleresque et la noblesse de cœur

[4Le 16 juillet 1212, Pierre II avait fait subir une sévère défaite aux Almohades lors de la bataille dite de Las Navas de Tolosa, dans la province de Jaén, en Andalousie.

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