Les cahiers de Serge Bonnery

Accueil > Les livres > Une patience > Le thème du retour (un incipit remanié)

Le thème du retour (un incipit remanié)

jeudi 6 mars 2014, par Serge Bonnery

La première version d’une tentative d’incipit telle que présentée ici n’est pas restée lettre morte. Elle a fini par constituer - remaniée - une sorte de leitmotiv exploité à deux reprises dans le récit.
Le thème du retour - Lorsqu’il est revenu… dans la première exposition puis Quand je suis revenu... dans la seconde - met en parallèle la trajectoire de l’arrière-grand-père soldat avec celle du narrateur revenant sur les lieux de son enfance à ses côtés.
Voici.

Première exposition (page 48)

Lorsqu’il est revenu, des nuages couraient dans le ciel, des nuages lourds, gris, affolés par le vent de Cers qui répandait au sol ses odeurs océanes. On avait terminé les vendanges depuis longtemps. Et dans les vignes, les hommes du village, les quelques trop vieux qui n’étaient pas partis, courbaient la tête, penchés sur les souches, les mains gantées, leurs corps serrés dans des vestes étroites. Ils avançaient le travail comme ils pouvaient, aiguisant leurs ciseaux en s’aidant de pierres logées dans un coffin attaché à leur ceinture, parfois à bout de souffle, attendant le retour des mobilisés et se disant quand est-ce qu’on en aura fini, il est temps maintenant.
C’était la saison de la taille. Ils allaient et venaient dans les rangées. S’affairaient. Le vent poussait dans les arbres des cris stridents et, marchant sous les platanes, sur la route déserte, il croyait entendre les pleurs des blessés gémissant, abandonnés, loin des tranchées, tendant la main vers des camarades figés, peut-être morts mais qu’ils croyaient vivants.
Janvier s’en allait lentement. De cep en cep, les hommes, dos au vent, coupaient les sarments en bataille que, derrière eux, des femmes ramassaient. Elles étaient, ces femmes, vêtues de noir, humblement, un châle sur la tête les protégeant du froid. Elles confectionnaient leurs fagots en silence, méticuleusement.
Quand il est rentré, face à la porte en fer forgé, de couleur vert sombre, il lui a semblé qu’on etc…

Deuxième exposition (page 64)

Quand je suis revenu, longeant la route, des nuages couraient dans le ciel, des nuages lourds, gris, affolés par le vent de Cers – il portait des odeurs océanes – et dans les vignes les hommes courbaient la tête en me tournant le dos. Ils se protégeaient, penchés sur les souches, leurs corps étroits dans des vestes serrées. Ils tenaient dans leurs mains gantées de longs ciseaux qu’ils affilaient régulièrement, en s’aidant de pierres à aiguiser logées dans un coffin attaché à leur ceinture (ils portaient tous la même, une large ceinture noire de cuir usé où pendait une scie). Ces hommes avançaient lentement dans les rangées, de cep en cep, coupant les sarments en bataille, sciant parfois un bras noueux, remettant de l’ordre dans une jungle de bois sec enchevêtré. C’était la saison de la taille. Le vent poussait dans les arbres des cris stridents – les mêmes que poussaient les blessés abandonnés, loin des tranchées – il criait entre les branches, parfois ses cris se transformaient en sifflements, roulant au sol les feuilles mortes, les entassant dans les ornières, laissant mourir sur elles un souffle, amoureusement.
En traversant le jardin, mes pieds se sont enfoncés dans le gravier. La porte, une porte en fer forgé, n’avait pas changé. Elle était toujours de couleur vert sombre. La peinture s’écaillait. Tombait par plaques. Face à la poignée, lourde, tremblante, j’ai retrouvé un à un, instinctivement, les gestes d’autrefois, m’arc-boutant sur mes jambes, remontant mon genou gauche, l’appuyant fortement à un endroit précis, juste sous la serrure, et poussant de toutes mes forces, ma main droite tournant la clé, j’ai rouvert la porte des souvenirs. Ses gonds ont grincé, ils ont toujours grincé.
A l’intérieur, etc…


La pagination est celle de l’édition de Une Patience disponible aux éditions de L’Amourier

< >

Forum

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.