Les cahiers de Serge Bonnery

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Un incipit

jeudi 6 mars 2014, par Serge Bonnery

Ce texte a constitué pendant un temps l’incipit du futur roman avant d’être déplacé ailleurs dans le plan du récit maintes fois remanié pour aboutir à une version dont, à dire vrai, je n’ai jamais pensé qu’elle était définitive.
Au point que, relisant le livre aujourd’hui, je me dis que je pourrais, non l’écrire autrement, mais l’ordonner, sûrement, car les fragments dont il est formé offrent des possibilités quasi infinies de (re)composition. Voici. Un incipit.

Au moment où je suis revenu vers l’entrée du village, longeant la route, des nuages couraient dans le ciel, des nuages lourds, gris, affolés par le vent de Cers - il portait des odeurs océanes - et dans les vignes les hommes courbaient la tête en me tournant le dos. Ils se protégeaient, penchés sur les souches, leurs corps étroits dans des vestes serrées. Ils tenaient dans leurs mains gantées de longs ciseaux qu’ils affilaient régulièrement, en s’aidant de pierres à aiguiser logées dans un coffin attaché à leur ceinture (ils portaient tous la même, une large ceinture noire de cuir usé où pendait une scie). Ces hommes avançaient lentement dans les rangées, de cep en cep, coupant les sarments en bataille, sciant parfois un bras noueux, remettant de l’ordre dans une jungle de bois sec enchevêtré. C’était la saison de la taille. Le vent poussait dans les arbres des cris stridents - les mêmes que poussaient les blessés abandonnés, loin des tranchées - il criait entre les branches, roulant au sol les feuilles mortes, les entassant dans les ornières, laissant mourir sur elles un souffle, amoureusement.
La maison était fermée. Silencieuse. Aveugle au jour quand vient pleurer le vent ses blessures de guerres, et devant des papiers chiffonnés, des cartes postales écrites du front, il s’agit (cela n’a l’air de rien, aurait même plutôt l’apparence d’un vide étalé devant soi) d’identifier, classer, ordonner selon une certaine logique. La chronologie par exemple mais, seulement à supposer qu’elle se dégage de ces bouts de rien éparpillés sur la table rustique de la salle à manger où j’ai allumé une lampe à pétrole puisque l’électricité a été coupée depuis longtemps dans la demeure où il fait sombre et froid. Et maintenant, me voici au pied du mur, penché sur la boite en carton où tout a été soigneusement réuni quelques jours après sa mort, hésitant, observant une carte dans ses moindres détails (ce qu’elle montre) puis la retournant (ce qu’elle dit : il n’avait pas une écriture toujours facile à déchiffrer, certains mots, même, étaient effacés. Avec le temps), feuilletant son livret militaire quand, soudain, tombant au sol comme une feuille morte, lentement, un feuillet solitaire (ou un fascicule d’aspect rigide, cartonné et riveté sur ses bords extérieurs) égaré, de couleur verte (un vert flamboyant si je me souviens) sur lequel je lus son

Nom : Mailhol Jean Emile
Né le : 25 juin 1892 à Cazalrenoux
Profession : cult (pour cultivateur sans doute).
Grade : 2 cl (deuxième classe).
Domicilié à : Alzonne.
Canton de : du dit.
Département : Aude.

Ce que cette tentative d’incipit est devenue dans la composition finale du récit : un leitmotiv sur le thème du retour.

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