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Marcel Proust au pied de la lettre # 3

jeudi 19 décembre 2013, par Serge Bonnery

"Ne lui dites pas que j’ai du talent"

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René Blum

Un grand service. En cet hiver 1913 - nous sommes au mois de février - Marcel Proust multiplie les interventions pour faire publier son roman qui, à cette époque, comprend "deux volumes de 650 pages chacun" et ne s’appelle pas encore A la recherche du temps perdu. Il s’impatiente. Il trouve que les choses n’avancent pas assez vite. Et il tranche pour une décision radicale : être édité à compte d’auteur.

Vers le 20 février, il écrit à son ami René Blum [1] pour lui demander "un grand service". Il lui a d’abord téléphoné au Gil Blas - le journal où il fait encore profession de critique d’art - ce qui est "assez rare" chez Marcel Proust, "assez rare que je sois en état de téléphoner" lui fait-il remarquer, et "excessivement rare de sortir ou de recevoir". Comme souvent chez Proust, récurrente, la difficulté à établir le contact avec le monde extérieur, une difficulté sans cesse mise en scène dans la correspondance, comme jouée, surjouée parfois, maladive et en contradiction avec l’image du mondain qui est la sienne.

"Une espèce de roman"

Ce grand service que Marcel Proust demande "concerne M. Grasset, l’éditeur" dont René Blum est l’ami. Voici : "Je souhaiterais que M. Grasset publiât, à mes frais, moi payant l’édition et la publicité, un important ouvrage (disons roman, car c’est une espèce de roman) que j’ai terminé".

Disons roman. La future Recherche, dans la tête de son auteur, échappe aux catégories traditionnelles de la littérature. Cet important ouvrage - Marcel Proust a conscience qu’il a écrit quelque chose de significatif - n’est pas un roman à proprement parler mais une espèce de roman. Marcel Proust sait très bien que son livre ne ressemble pas aux romans de Balzac ou de Flaubert, encore moins de Zola (on oublie toujours Zola), qu’il y a un peu de tout cela (par bribes) dans son livre mais autre chose en même temps, d’indéfinissable parce que nouveau, entièrement nouveau et que par commodité l’auteur appelle, euh..., disons roman, provoquant brusquement, dans une lettre à un ami, l’explosion du genre romanesque tel que pratiqué jusqu’ici. Ce disons roman n’est plus un roman (ancien) mais déjà un (nouveau) roman.

"Ce roman" (maintenant, c’est clairement dit dès la phrase qui suit : roman, cela n’a pas pris longtemps pour assimiler la future Recherche à un (nouveau) roman), "ce roman comprendra deux volumes de 650 pages chacun" et "pour faire une concession aux habitudes, je donne un titre différent aux deux volumes et je ne les ferai paraître qu’à dix mois d’intervalle". La question du titre, au mois de février 1913, est loin d’être réglée. Nous nous y intéresserons une prochaine fois. La preuve que le titre n’est pas définitivement arrêté : Proust annonce à René Blum, vers le 20 février 1913, que son disons roman se présentera avec "peut-être en haut de la couverture un titre général", peut-être, il n’est encore sûr de rien, un titre général "comme par exemple, France a fait pour Histoire contemporaine : L’Orme du Mail". Marcel Proust n’en dit pas plus. Ne donne pas le titre général à René Blum. Et pour cause : il hésite, il cherche et, au fond, il n’en sait encore rien lui-même.

Un tombeau

Le titre n’est pas le problème du moment. La question, aujourd’hui, est l’édition. La priorité est de trouver un éditeur. Et vite. Les choses n’ont que trop tardé. Le manuscrit a circulé. A été refusé. Gide n’en a pas voulu pour la NRF. Chez Ollendorf, Humblot l’a reçu, estimant avoir des doutes sur un écrivain qui consacre les trente premières pages de son livre à expliquer comment, se tournant et se retournant dans son lit, il n’arrive pas à s’endormir. Ou quelque chose comme ça, je cite de mémoire. Marcel Proust est lassé. De ces refus. De ces commentaires qui montrent que ses contemporains ne comprennent rien à son livre. Il veut en finir. Ce dont il ne doute pas, lui, c’est, malgré les refus, malgré les critiques, de son disons roman : "Je travaille depuis longtemps à cette oeuvre", confie-t-il à René Blum, "j’y ai mis le meilleur de ma pensée". Et cet aveu : "Elle réclame maintenant un tombeau qui soit achevé avant que le mien soit rempli".

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Bernard Grasset

Au moment où il demande à René Blum d’intervenir auprès de Bernard Grasset pour obtenir l’édition de son disons roman à compte d’auteur, Proust met sa mort dans la balance. "Mon état de santé me rend très difficile de m’en occuper". Il ne peut pas s’occuper directement de la demande à Grasset, sa santé ne le lui permet pas, prétend-il. Et parce que le temps presse, il supplie René Blum de lui épargner "ce que tout le monde je le sais me dirait" (mais que personne ne lui a dit puisqu’il n’a encore parlé à personne du compte d’auteur), ceci : "Mais cher ami, Grasset sera enchanté de vous éditer à ses frais à lui et en vous faisant de belles conditions", Proust ne veut pas entendre ça de la bouche de René Blum, et "vous avez trop de talent pour payer votre édition comme un amateur", il ne veut pas l’entendre non plus, il n’y a plus de temps à perdre, compte d’éditeur, compte d’auteur, là n’est plus la question, le livre a déjà été refusé plusieurs fois, il faut maintenant qu’il soit publié, coûte que coûte. La mort rode.

Tout cela, admet Proust, est vrai. "Sauf le talent que j’ignore", glisse-t-il entre parenthèse. Le compte d’auteur a mauvaise presse. Les grands écrivains ne publient pas à compte d’auteur. Le compte d’auteur, c’est bon pour les rimailleurs du dimanche. "Mais je suis très malade" et "j’ai besoin de certitude et de repos". Donc, "si Grasset édite le livre à ses frais, il va le lire, me fera attendre, me proposera des changements, de faire de petits volumes etc.", bref, tout va se compliquer, un temps précieux sera perdu, et ce n’est pas ce que Proust recherche, le temps perdu, il est malade, il faut faire vite, l’éditeur n’a pas besoin de lire le livre, qu’il se contente de le publier. "Ce que je veux, c’est que dans huit jours vous puissiez me dire, c’est une affaire conclue, votre livre paraîtra à telle date. Et cela n’est possible qu’en payant l’édition". Un point c’est tout.

Entre nous

Mais comme souvent avec Proust, les choses sont plus compliquées. Cette décision de publier à compte d’auteur, il l’a prise sous la contrainte. Les refus successifs ne l’ont pas découragé. Il veut que cet ouvrage "très supérieur à ce que j’ai jamais fait" soit imprimé. Il a beaucoup travaillé. Il croit en son travail. Mais il faut que cette décision, si fermement imposée dans la lettre à René Blum, demeure secrète. "J’aimerais que pendant quelque temps ceci reste entre vous, M. Grasset et moi". Ce n’est pas par amour-propre que Proust demande le secret, "je le proclamerai très franchement le moment venu". Mais ce n’est pas le moment. "En ce moment, je crains certaines complications".

En fait, Marcel Proust a été imprudent. Il a mis la charrue avant les boeufs. Il a dit "à certaines personnes qu’un éditeur fort célèbre avait demandé à éditer ce livre à ses frais et à des conditions brillantes pour moi". S’est-il vanté ? Non. Je ne crois pas. Je ne crois pas que se vanter soit le genre de Proust. Il y a simplement cru, à l’édition de son livre (on ne parle plus de roman tout d’un coup mais de livre, le mot roman s’est comme évaporé), tellement cru qu’il a pensé que c’était fait. Et maintenant, il a peur. "Tout le monde croira que j’ai menti (...) Ou bien on me trouvera falot (...) Je vois d’ici Antoine Bibesco [2] téléphonant à M. Grasset que j’ai beaucoup de talent, que c’est à lui de me payer etc...". Bref, "je crois qu’il vaut mieux éviter les complications adventices". Le secret, donc.

Il y a encore autre chose. De compliqué. Marcel Proust craint que le fait de payer ne suffise pas à convaincre un éditeur de publier son livre. "Je ne me rends pas compte si malgré tout ce que j’offre, c’est encore un service à demander à M. Grasset" que d’éditer ce disons roman. Alors, Proust envisage de faire appuyer sa demande par "un homme d’âge", Barrès ou Hervieu, Régnier ou Calmette. Le secret demandé quelques lignes plus haut est en train de voler en éclat. Mais Proust craint en même temps "qu’ils (ces hommes d’âges auxquels il pourrait demander un appui) ne veuillent pas du compte d’auteur", alors complications adventices, "retards, indécisions, incertitudes", et pire, "peut-être refus", alors "nouvelles fatigues, autre éditeur", on n’en sort plus, on ne sort plus de la spirale infernale, de "tout ce que je veux éviter à tout prix", donc pas de demande d’appui ni de recommandation, simplement, Blum, "dites à M. Grasset tout ce que vous penserez pouvoir lui faire dire un oui ferme et irrévocable", l’heure n’est plus au chipotage, et surtout, par pitié, "ne lui dites pas que j’ai du talent".

Elle est terrible, cette injonction, sous la plume de Marcel Proust. Si terrible qu’il convient de la relire, de la réécouter une seconde fois avec ce qui suit, juste après et qui la rend encore plus terrible : "Ne lui dites pas que j’ai du talent, d’abord parce que ce n’est peut-être pas vrai, ensuite parce qu’il ne faut pas trop décourager les gens dès le commencement". Marcel Proust doute de son talent. Il en a toujours douté. Et en 1913, le doute n’est pas levé. Le sera-t-il un jour ? Et puis, en 1913 déjà, déjà du temps de Proust (mais c’était sûrement vrai aussi avant), le talent comporte un risque : celui de décourager.

Ceci dit, Grasset est intelligent et peut-être, envisage Proust, ne se découragerait-il pas, lui, comme se sont découragés Gide et Humblot. Mais Marcel Proust n’aura pas à faire à Grasset, pas directement en tout cas. Il ne peut pas. Trop malade. Blum se charge de faire la demande. Et pour la suite, "c’est plutôt Reynaldo [3] qui ira le voir pour moi car je ne peux bouger que si difficilement". Tout cela sous le sceau du plus grand secret. La dernière recommandation adressée à René Blum démontre que cette histoire de secret dont doit être entourée l’édition de la future Recherche, à compte d’auteur, est en train de virer à l’obsession : "...voudriez-vous prendre en note de ne pas me téléphoner sur ces choses (ou du moins si vous me téléphonez de n’en parler qu’à moi et si c’est mon valet de chambre qui vous répond de ne pas lui donner d’explications" et, deux précautions valant toujours mieux qu’une, "de mettre un cachet de cire à vos lettres (et M. Grasset aussi)". Comme d’habitude, Proust surjoue. Se prend à ses propres mots. Ne sort pas de ses mots qui le happent. Le voilà allant, venant, avançant d’un pas, reculant de deux, sûr de lui mais craintif comme un oiseau, serein, affolé, instable, en déséquilibre permanent, ou en équilibre si précaire que la menace lui paraît planer partout... Un des titres envisagés pour le disons roman ne fut-il pas "Les intermittences du coeur" ?

Ce roman, il le veut pour mai. MAI. C’est écrit en majuscules dans la lettre à René Blum. Et (nous sommes en février) il veut que, pour tenir les délais qui ne seront pas tenus, la correction des épreuves commence tout de suite. Sait-il qu’il va non réécrire totalement mais en partie, en grande partie, son disons roman, en quelques mois, sait-il qu’il va rajouter du texte au point de devoir se résoudre à publier non plus deux mais finalement trois volumes, sait-il ? Non, il ne sait pas. Encore. Ca va venir. Le travail est loin d’être fini. Il ne fait que commencer. Edité par Grasset à compte d’auteur, Marcel Proust va se lancer, entre le mois de février et la fin de l’été 1913, dans la création de la version définitive des premiers volumes de La Recherche du Temps Perdu qui en comptera sept en tout, tous (à l’exception du premier) publiés à compte d’éditeur.


Source : Correspondance de Marcel Proust, tome XII, texte établi et annoté par Philip Kolb (Plon).


[1René Blum, frère cadet de Léon Blum, a été successivement journaliste e critique d’art au Gil Blas, puis directeur artistique de la Société des grands établissements (les futurs casinos Partouche et Barrière) et, enfin, directeur du théâtre de Monte Carlo. Ayant pris en 1932 la succession de Diaghilev à la tête des ballets de ce théâtre, il crée les Ballets russes de Monte Carlo qui connaissent un grand succès en France, en Europe et aux Etats-Unis. René Blum est mort à Auschwitz en septembre 1942.

[2Le Prince Antoine Bibesco était diplomate roumain en France. Ami de Marcel Proust, il a tenté en vain de faire publier la Recherche par André Gide à la NRF.

[3Reynaldo Hahn, pianiste et compositeur, ami de Marcel Proust.

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