Les cahiers de Serge Bonnery

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Le corps dans tous ses états

vendredi 28 février 2014, par Serge Bonnery

« Écrire le corps est l’un des enjeux les plus pri­mor­diaux auquel se confrontent les auteurs les plus divers. De Monsieur Bloom dans ses cabi­nets au goût de la made­leine de Marcel, en pas­sant par le vieil Achab qui a son mal che­villé au corps, les pro­blèmes de foie de l’homme du sous-​sol, ou encore l’attente fébrile de Julien Sorel devant la porte de Mme de Raynal », écrit Pierre Cendrin dans la présentation du thème de la dissémination de ce mois de février : le corps dans tous ses états.

« Objet his­to­rique, le corps est sou­mis à des normes qui peuvent variées plus ou moins for­te­ment. Châtiments cor­po­rels. Hygiène. Façons de table. Apparence phy­sique conforme, non-​conforme, valo­ri­sée, stig­ma­ti­sée. Corps qui se pare, se cache, entre osten­ta­tion, dis­cré­tion et dif­fé­ren­cia­tion. Corps har­ce­lés, bru­ta­li­sés, frus­trés, malades, dimi­nués, empê­chés, mou­rants. Désir, pas­sion. Corps qui s’aiment, corps dans l’attente de s’aimer, qui se recon­naissent, s’affrontent, se récon­ci­lient, se domestiquent », énumère-t-il.

Allons donc voir du côté des corps…

En commençant par le corps souffrant de Franz Kafka. Laurent Margantin propose de suivre en direct sur le net sa traduction en cours du journal de l’auteur de la Métamorphose, célèbre récit dans lequel - justement - le « héros » est un corps. Diariste, Kafka multiplie dans les pages de son journal les allusions à son corps malade, un corps dont il a honte aussi. [1]
Voici trois extraits du journal de Kafka traduits par Laurent Margantin.

Je suis probablement malade, depuis hier le corps me gratte partout. L’après-midi j’avais un visage si chaud et si multicolore que j’ai craint qu’en me coupant les cheveux le coiffeur qui pouvait me voir constamment moi et mon reflet pense que j’avais une grave maladie. La jonction entre mon estomac et ma bouche est elle aussi en partie troublée, une capsule de la taille d’un florin soit monte et descend, soit reste en bas d’où elle irradie en produisant un effet qui se diffuse, envahit la poitrine à la surface et la comprime légèrement.
Premier cahier, 90

"Imitatrice d’hommes" est en vérité une dénomination qui ne convient pas. Comme elle est plongée dans son caftan, on oublie totalement son corps. C’est uniquement à travers le tressaillement de ses épaules et le roulement de son dos, comme sous l’effet d’une morsure de puce, qu’elle nous rappelle l’existence de son corps. Quoique courtes, ses manches doivent être remontées juste un peu à chaque instant, ce dont le spectateur se promet un grand soulagement pour cette femme qui doit tant chanter et expliquer sur un mode talmudique, et celui-ci fait même attention que ce geste se produise.
Premier cahier, 67

15 août 1911. La période qui vient de s’écouler pendant laquelle je n’ai pas écrit un mot a été très importante pour moi parce qu’aux écoles de natation de Prague, de Königssaal et de Czernoschitz j’ai cessé d’avoir honte de mon corps. Avec quel retard – à vingt-huit ans – je rattrape mon éducation, c’est qu’on appellerait un départ retardé pour une course. Et le préjudice dans un tel malheur ne consiste pas dans le fait de ne pas vaincre ; ce n’est là que le noyau encore visible, clair et sain du malheur qui devient flou et perd toute limite, entraînant celui qui devait contourner le cercle à l’intérieur du cercle. J’ai d’ailleurs remarqué beaucoup d’autres choses en moi pendant cette période qui a été même heureuse pour une petite part, et je vais essayer de les noter pendant les prochains jours.
Premier cahier, 36

Malade, Marcel Proust l’était aussi. Il souffrait de crises d’asthme qui le tenaient éloigné de la société dont il avait tant aimé la fréquentation avant de vivre cloîtré dans sa chambre, se consacrant presque exclusivement à la rédaction des sept volumes de son livre : A la recherche du temps perdu.
Marcel Proust a vécu dans un univers médical. Son père, Adrien Proust, était un éminent professeur de médecine, hygiéniste. Et son frère, Robert, qui se chargera d’éditer après sa mort la correspondance de l’écrivain, était également médecin.
Christine Genin [2] a consacré un article à La culture médicale de Marcel Proust dans lequel cette chercheuse et lectrice attentive tente d’éclairer la relation complexe de l’auteur de La Recherche à sa réalité physique. Cet article a été publié dans le catalogue de l’exposition Marcel Proust. L’écriture et les arts (éditions Gallimard) présentée à la Bibliothèque Nationale de France de novembre 1999 à février 2000.
On peut le ligne en ligne, ici.

Il existe des similitudes frappantes entre les conditions de vie de Marcel Proust et de Joë Bousquet. Tous deux étaient fils de médecin et outre son père, médecin généraliste apprécié dans la bourgeoisie carcassonnaise, Bousquet fut suivi médicalement par son cousin, Adrien Gally, avec qui il avait partagé une enfance puis une jeunesse tumultueuses. Des médecins partout, donc, dans l’entourage des deux écrivains.
Blessé le 27 mai 1918 sur le front de l’Aisne, à Vailly, lors d’une offensive allemande, Joë Bousquet est demeuré paralysé des membres inférieurs. Il a vécu l’essentiel de son temps, jusqu’à sa mort le 28 septembre 1950, alité dans sa chambre aux volets clos du 53 rue de Verdun à Carcassonne.
Je ne crois pas que l’on puisse être aujourd’hui lecteur de Joë Bousquet en ignorant (ou en feignant d’ignorer) la souffrance physique qu’endurait le poète. Une souffrance qui le tenait régulièrement éloigné de ses travaux d’écriture. Une lettre à Poisson d’Or [3] du 17 octobre 1938 donne une petite idée du quotidien de cet ancien lieutenant d’infanterie mutilé à l’âge de 20 ans.

« Petite fille,
un jour, quand mes forces seront revenues, je te raconterai avec détails la longue lutte que, tout le grand mois de septembre, j’ai menée contre la mort, veillé toutes les nuits, en proie à un délire continuel, sauvé enfin par les soins de mon père et ceux de mon cousin Gally qui passait toutes les nuits à mon chevet. Un après-midi, enfin, un prêtre est venu essayer de me confesser. Il ne m’a pas arraché une syllabe mais, fait singulier, je ne sais pas s’il ne m’a pas convaincu à retardement que mon inspiration et ma mystique exigeaient cet acte de foi à l’issue de ma vie. Car, le congédiant, je lui disais : « Pas encore ! » et non « jamais ! ». Roulé en chien de fusil, les épaules secouées par un hoquet, je l’entendais me dire en hésitant : « Il ne faut pas pleurer ». Et, de la main, faisant un signe de refus, je ranimais les derniers souvenirs de la vie perdue : une femme blonde à mon côté dans la nuit d’une ville éteinte par la dernière guerre… »

La relation au corps souffrant hante l’écriture de Joë Bousquet et sera d’une grande influence sur son érotique, telle qu’elle s’exprime par exemple dans Le Cahier Noir (éditions Albin Michel) ou les Lettres à Ginette (éditions Albin Michel également).
Pour (sur)vivre, Joë Bousquet a dû dépasser sa propre blessure. Il ne pouvait réaliser ce dépassement que dans l’invention d’une vie au-delà du corps qui le maintenait dans la souffrance et l’empêchait de retrouver la plénitude de son être. Il y est parvenu par les voies de la poésie, sa langue lui tenant lieu de corps.
L’écriture de Joë Bousquet témoigne d’un corps à corps incessant contre la mort, comme sur le champ de bataille qu’il n’a peut-être jamais quitté. Un corps-langage à corps avec les mots contre la mort des corps et des mots. Mot-mort : les phonèmes sont si voisins.
« Depuis des semaines, fatigué, hébété, j’attends de retrouver mes forces », écrit-il à Poisson d’Or dans la même lettre. Et ceci, encore : « Dès maintenant, je sais qu’elles (mes forces) se renouvelleront dans un être changé, purifié ».

Terminons ce parcours de lecture du côté de la Rome Antique et de ses poètes qui ne répugnaient pas, dans leurs compositions, à l’évocation des corps, parfois très crues. Témoin cette épode (la douzième) d’Horace, dans une traduction de Danielle Carlès qui propose de redécouvrir sur son site Fons Bandusiae, la poésie et la littérature latines dont elle est une spécialiste avisée. J’en profite pour signaler que Danielle Carlès participe, avec d’autres traducteurs, au projet Virgile de Marie Cosnay - que nous avons accueillie ici-même lors d’une précédente dissémination - qui consiste en une nouvelle traduction de l’Enéide.

Mais voici l’épode « La Femme Eléphant ». Horace tel qu’en lui-même, notre contemporain de toute éternité.

Que prétends-tu, femme bien faite pour les noirs éléphants ?
Pourquoi m’envoies-tu des cadeaux, des messages,
à moi, jeune homme sans vigueur, et qui n’a pas le nez bouché ?
Oui, moi seul ai le flair si aiguisé que je sens la présence
d’un polype ou le bouc atroce qui loge sous tes aisselles velues,
mieux qu’un chien haletant détecte la cachette d’un pourceau.
Quelle sueur se dégage de tous ses membres rancis et
quelle mauvaise odeur, si le pénis se relâche,
et qu’elle s’active pour apaiser sa rage inassouvie, quand son blanc
détrempé ne tient plus, ni la couleur du fard
à base de fiente de crocodile et que dans son rut bestial
elle fait tomber le ciel de lit et les couvertures,
ou encore quand elle s’attaque à mon dégoût avec des mots rageurs :
« Avec Inachia tu n’es pas si mou qu’avec moi !
Inachia, tu peux trois fois dans la nuit, pour moi toujours
au premier effort tu te ramollis. Que la male mort emporte
Lesbie, je cherchais un taureau et elle m’a conseillé un impuissant !
Dire qu’Amyntas de Coos était tout à moi,
et son membre plus fermement planté sur son aine infatigable
qu’un jeune arbre sur la colline !
Ces toisons de laine deux fois teintes à la pourpre de Tyr
pour qui étaient-elles impatiemment préparées ? Pour toi bien sûr,
pour qu’aucun autre convive de ton âge ne soit
plus choyé par sa femme que toi.
Oh que je suis malheureuse, tu me fuis comme la brebis s’effraie
des loups voraces et la chèvre des lions ! »


Les disséminations sont une initiative proposée chaque dernier vendredi du mois par la WebAssoAuteurs dans le cadre de ses activités de partage de contenus littéraires sur internet.


[1Kafka souffrait d’une tuberculose du larynx. Il donnait également des signes d’hypocondrie et de dépression qui se traduisaient physiquement sous la forme de migraines, d’insomnies et d’irruption de furoncles. Né le 3 juillet 1883 à Prague, Kafka est décédé le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling en Autriche, à l’âge de 40 ans.

[2Ancienne élève de l’ENS de Saint-Cloud et agrégée de lettres, Christine Genin travaille aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France.

[3Poisson d’Or était le nom donné par Bousquet à une femme aimée. Sa correspondance avec Germaine est publiée dans la collection L’Imaginaire des éditions Gallimard

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