Les cahiers de Serge Bonnery

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"Comme un lion rugissant..."

mercredi 26 février 2014, par Serge Bonnery

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Les représentations de lions et de lionnes abondent dans la sculpture romane médiévale. Ici au Prieuré de Serrabone (Pyrénées-Orientales) où le lion est représenté sur de nombreux piliers.

Le lion est omniprésent dans la littérature et la sculpture à l’époque médiévale. Curieux est d’ailleurs l’intérêt que lui porte l’homme dans l’Occident chrétien. Le lion, en effet, n’est pas présent dans nos forêts. C’est un animal qui vit dans les pays chauds, sur le continent africain, loin, bien loin de nos contrées.
Si loin que cela ? Non, depuis que l’empire romain avait franchi la Méditerranée pour étendre sa puissance à l’autre rive. Et l’on ne tarda pas à introduire le lion en zone occidentale et lui donner l’un des premiers rôles, dans la société romaine antique, aux jeux du cirque. Dans l’arène, le gladiateur devait se mesurer à cette force de la nature, force brute que seule pouvait dompter l’intelligence humaine. Il arriva souvent que cette intelligence là fût prise en défaut, le lion dévorant son glorieux assaillant sous les hourras du public conquis auprès duquel le lion renforçait son image de redoutable guerrier.
Ces joutes ont donné lieu à des représentations imagées sur des bas-reliefs de tombeaux gallo-romains. Certains (celui de Déols par exemple) reproduisent l’animal avec une extrême fidélité. On trouve aussi des représentations du lion sur des objets romains (boîtes à parfum) ou encore des tissus. La rencontre entre le lion et l’artiste de l’époque romane dans l’Occident chrétien se fait ainsi, par le biais de dessins ou de sculptures héritées de l’Antiquité. Ces images ne cesseront de nourrir l’imaginaire de l’homme médiéval.
Très tôt donc, il est tentant de prêter au lion des attitudes, voire des comportements humains. Depuis les fables antiques jusqu’au célèbre Roman de Renart, le lion porte le titre de roi des animaux, ce qui le rend semblable à l’homme. Physiquement, l’animal est imposant. Sa longue crinière, son poitrail ouvert, ses grands yeux dont la portée paraît infinie, ses larges et lourdes pattes posées sur ses victimes lui donnent un air altier, conquérant, dominateur : le lion sera très rapidement associé à la puissance des rois, des princes et des grands seigneurs. Il est guerrier, batailleur, aventurier, indocile, ses lionnes lui sont soumises : la similitude entre le roi des animaux et le roi des hommes est frappante.
Mais un fossé sépare les deux règnes, bien distincts l’un de l’autre. L’homme et le lion, dans l’imaginaire médiéval, se rencontrent lorsque le premier tue le second dans des scènes de combat qui frôlent parfois l’épouvante. Dans ce cas, la rencontre de l’homme et du lion dans la sculpture au Moyen Age exalte la suprématie de l’homme sur l’ensemble de la nature, ce qui n’est jamais qu’une manière de le placer au centre de la Création, dominant tout ce qui l’entoure : conception anthropomorphique de l’Univers qui est la vision chrétienne du monde par excellence.

L’ethnologue catalan Joan Amades, dans son formidable travail de collecte de récits, contes et légendes sur l’origine des bêtes, cite une fable qui explique pourquoi le lion n’habite pas chez l’homme mais vit seulement parmi les bêtes sauvages. Ce récit semble pour partie inspiré par la fable 338 d’Esope connue sous le titre L’archer et le lion. Voici le texte du récit populaire recueilli par Amades :

La fable raconte que là où vit le lion toutes les bêtes sont féroces, mais qu’il avait entendu parler d’une terre où il y avait des bêtes douces et paisibles. Et voilà qu’un jour il voulut voir comment étaient ces bêtes qui n’avaient pas mauvais caractère, prenaient tout du bon côté, et ne se mettaient jamais en colère : il vint donc dans notre pays. Il y trouva toutes les bêtes réunies dans une grande assemblée où elles se plaignaient du grand mal que leur faisaient les chasseurs qui les blessaient et les tuaient à coups de flèches. Quand le lion entendit ces lamentations, il éclata d’un grand rire et dit aux animaux rassemblés que seule la lâcheté leur faisait craindre l’homme ; ils ne devaient pas avoir peur : lui qui était fort et courageux les sauverait des chasseurs les plus vigoureux et les plus intrépides. Le renard dit au lion de ne pas trop se fier à son courage : l’homme étaient bien capable de le vaincre. En entendant le renard exprimer ses doutes, le lion se mit très en colère.
Mais voilà qu’un chasseur, qui se trouvait par là, avait entendu la conversation : il prépara une longue flèche, banda son arbalète en direction du lion et le transperça de part en part. Le lion, blessé à mort, injuriait eu maudissait le renard, ce bon apôtre, qui riait tant qu’il pouvait.
Depuis ce jour, les lions n’ont jamais plus voulu venir sur les terres des bêtes douces et paisibles et, quand ils en entendent parler, ils ont le poil qui se hérisser. Et voilà pourquoi il n’y a pas de lions chez nous.
 [1].

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Lion dans l’église Sainte-Marie de Rieux-Minervois (Aude). Cette sculpture est l’oeuvre du Maître de Cabestany.

Le livre des bêtes de Ramon Llull
Attestée dans la littérature orale, la présence du lion l’est aussi dans la littérature écrite, savante ou populaire. Il est présent dans tous les Bestiaires. En dresser l’inventaire serait ici fastidieux. Arrêtons-nous plutôt sur un texte, le Livre des bêtes du Bienheureux Ramon Llull, qui forme le septième chapitre d’une œuvre imposante, un roman intitulé Felix o Llibre de les Meravelles del Mon, plus connu sous son titre raccourci, le Livre des Merveilles.
Un mot, tout d’abord, sur son auteur : Ramon Llull est né à Majorque en 1232 dans une famille de la noblesse barcelonaise. Il a mené une vie d’aventure, consacrée après l’âge de trente ans à la prédication, l’une de ses grandes occupations étant de convertir les infidèles au christianisme. Pour autant, Ramon Llull n’est pas considéré comme un pilier de l’Eglise. Certaines de ses multiples activités le rendront même parfois suspect aux yeux de l’orthodoxie (il s’était entre autre adonné à l’alchimie et, cherchant toujours à élargir le champ de ses connaissances, n’avait pas délaissé, dit-on, le domaine sulfureux de la magie). Ce qui explique que sa postérité sera controversée.
Quoi qu’il en soit, sa connaissance du latin, de l’arabe, de la philosophie ancienne et de la théologie chrétienne, sa situation géographique même, au carrefour des mondes juif, musulman et chrétien, placent Ramon Llull au cœur des grands débats intellectuels et philosophiques de son temps. En témoigne une œuvre abondante dont une bonne partie - celle écrite en arabe - est malheureusement perdue [2].
Avec le Llibre de les besties (le Livre des bêtes) [3], Ramon Llull veut laisser, à l’attention des princes, un ouvrage capable de les guider dans l’art de gouverner. Il choisit la fiction animale plutôt que le traité savant pour aborder ce sujet, ce qui n’est pas en soi une nouveauté puisqu’on trouve déjà de tels récits dans l’Antiquité, mais ce choix nous éclaire sur les intentions de son auteur qui tient à ce que les leçons qu’il dispense dans son livre soient connues du plus grand nombre. D’où, aussi, le choix de la langue, le livre étant composé en catalan (langue vulgaire par opposition au latin, langue officielle des traités savants).

Le livre des bêtes met en scène les luttes de fractions partisanes au sein d’une communauté et désigne ces luttes comme le principal péril au bon fonctionnement du gouvernement. Llull décrit fidèlement la société médiévale dont il entreprend une critique lucide, la fiction animale lui offrant, sur ce point, une plus grande liberté d’expression. L’ouvrage a un but moral : il s’agit de proposer la réforme des comportements nuisibles à l’équilibre et à l’harmonie du monde en vue de construire la cité, sinon idéale, du moins possible.
L’histoire commence par l’élection du roi lion, laquelle ne se passe pas sans contestation, le Bœuf s’y opposant fermement et proposant la candidature du cheval et pour cause : si le Bœuf ne voit pas d’un très bon œil l’élection du lion, c’est que le lion est carnivore et représente de fait un danger pour les animaux dont il se nourrit, alors que le cheval, herbivore, est inoffensif. C’est Dame Renard qui retourne la situation à l’avantage du lion. Elle ne le fait pas sans arrière-pensée puisque, tout au long du récit, elle cherche à occuper auprès du souverain la place privilégiée du conseiller qui agit dans l’ombre du pouvoir.
Ramon Llull dénonce clairement en Dame Renard la perversité qui discrédite à ses yeux l’exercice du pouvoir dans les cours médiévales et en particulier, se trouvent ici révélées au grand jour, à travers l’intrigue, le mensonge, la trahison, la corruption, le vice et le désordre, toutes les pratiques de nature à saper les bases légitimes de l’autorité. Le Livre des bêtes peut ainsi être lu comme une réflexion philosophique approfondie sur la nature même du pouvoir et la manière d’en user qu’il conviendrait d’écarter en vue de la construction d’une cité idéale.
Le fait que Renard soit une femme est ici révélateur de la manière dont la nature féminine est traitée dans l’Occident chrétien au Moyen Age : l’épisode fatal de la pomme (Eve se saisissant du fruit défendu) assimile pour longtemps la féminité aux puissances malfaisantes. Ce lourd héritage se retrouve aussi dans les sorcières des contes et légendes, par opposition aux enchanteurs mâles qui mettent leur science occulte au service du bien. Mais refermons cette parenthèse…
Le Livre des bêtes de Ramon Llull confirme la place du lion dans l’imaginaire médiéval telle que nous avons tenté de la décrire plus haut : lion-roi représentation du roi-homme, symbole de puissance (Venise en usera à satiété), une puissance essentiellement liée à l’exercice d’un pouvoir temporel mais qui s’enrichira bientôt d’une portée spirituelle liée au symbolisme du lion.

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Lion à Serrabone (Pyrénées-Orientales).

Le symbolisme du lion
Le symbolisme du lion couvre en effet un vaste champ de représentations. Sa richesse provient essentiellement des valeurs contradictoires qui lui sont attachées. Le lion est double.
Sa présence dans le Tétramorphe au sein duquel les animaux représentent les vertus cardinales, atteste d’un aspect bénéfique du lion. Ainsi, il est dit que « le chrétien doit être un lion parce que le lion est l’animal courageux par excellence » et que « le juste sera ferme et sans crainte comme le lion ».
Le lion symbolise l’une des étapes majeures de la vie du Christ : sa résurrection. Le lion passait pour dormir les yeux ouverts, il représentait ainsi la figure du Christ au tombeau, ses yeux ouverts étant le signe de la divinité manifestée. De même, Origène racontait que les lionceaux avaient la particularité de naître mort-nés, leur père leur soufflant dans la gueule pour les ramener à la vie.
De ce fait, le lion symbolise le feu du ciel et du soleil. Son caractère solaire apparaît dans l’iconographie romane par l’association avec la rosace.
Mais s’il incarne le pouvoir, la sagesse et la justice, le lion est aussi le symbole du père, du maître, du souverain qui, ébloui par sa propre puissance et aveuglé par sa propre lumière, peut devenir tyran en se croyant protecteur. Ainsi, du symbole christique, le lion glisse vers la représentation de l’Antéchrist, puisqu’il est aussi celui qui, par aveuglement et ignorance, peut mal user de sa force.
Garant du pouvoir matériel ou spirituel, le lion sert de monture ou de trône à de nombreuses divinités. Il orne le trône de Salomon. Dans la représentation romane, il accompagne les Rois de France ou les évêques.
L’aspect dualiste du symbolisme du lion est marqué par la lecture même qui est faite de son corps : la tête et la partie antérieure correspondent à la nature divine du Christ, la partie postérieure à la nature humaine.
En Egypte, les lions étaient souvent représentés par couple, dos à dos : chacun regardait l’horizon opposé, l’un à l’est, l’autre à l’ouest. Ils symbolisaient les deux horizons et la course du soleil d’une extrémité à l’autre de la terre.

Le lion dans la Bible
La symbolique romane a fortement insisté sur cette représentation par couple. Au Moyen Age, les lions doubles incarnent l’ambiguïté du Christ, bienveillant avec les bons et redoutable avec les méchants, ainsi que le dit Saint-Jérôme. L’origine de ces lions doubles est biblique. On rencontre le lion terrible et symbole de justice dans le chapitre 33 du Deutéronome. Moïse s’adressant à Gad avant de mourir, dit : « Béni soit celui qui met Gad au large ! Comme un lion il s’est installé, déchiquetant l’épaule ou même la tête de sa proie ». Or Gad est « celui qui a mis en œuvre la justice du Seigneur ». Il est encore question du lion dans la description du trône de Salomon. Le lion est associé à Juda dans la Genèse.
A côté de ces aspects forts, la Bible fait apparaître aussi la faiblesse du lion face au serviteur de Dieu dans les Juges, chapitre 14. « Lorsque Samson veut épouser une fille des Philistins, il descend vers la ville de Timna avec son père et sa mère. Alors qu’ils arrivaient aux vignes de Timna, voilà qu’un jeune lion vint en rugissant à sa rencontre. L’esprit du Seigneur pénétra en lui et Samson, sans avoir rien en main, déchira le lion en deux comme on déchire un chevreau (…) Quelques jours après, il revint pour épouser (la femme de Timna) mais il fit un détour pour voir le cadavre du lion : voici qu’il y avait dans la carcasse du lion un essaim d’abeilles et du miel. Il en recueillit dans le creux de sa main et, tout en marchant, il en mangea ». L’explication de cette énigme nous est donnée plus bas, dans le même chapitre où il est dit : « Quoi de plus doux que le miel, quoi de plus fort que le lion ? » Ainsi, la douceur pourrait-elle naître de la force domptée ?
Enfin, l’image du lion satanique s’impose dans la première épître de Saint-Pierre - « Votre adversaire, le diable, rôde autour de vous comme un lion rugissant » - annonçant le lion tel qu’on le rencontrera dans les visions de la révélation apocalyptique.

Le lion est un magnifique sujet d’étude dans l’approche du merveilleux médiéval, d’autant plus que, dans la symbolique romane, on le voit très souvent associé ou opposé au dragon, ce monstre caractéristique du merveilleux tel que le cultive la littérature orale. L’origine de ce rapprochement entre lion et dragon est peut-être à rechercher dans le Psaume 90 où il est dit : « Tu fouleras au pied l’aspic, le basilic, le lion et le dragon », un texte qui fait penser à la représentation du trumeau de la cathédrale d’Amiens où l’on voit Dieu foulant au pied quatre monstres.

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Lion sur la façade de la Basilique Saint-Marc à Venise.

Lion et tétramorphe
Clôturons ce tour d’horizon du symbolisme du lion dans les représentations romanes en revenant à sa place centrale dans le Tétramorphe où il apparaît comme la figure essentielle : il est le signe de la victoire sur les forces obscures, sur la chair, qui assurera la résurrection de l’Etre, l’identification avec l’Esprit.
Le Tétramorphe est décrit dans l’Apocalypse sous le nom des Quatre vivants, où Saint-Jean reprend à l’Ancien Testament la vision d’Ezéchiel. Citons le texte de l’Apocalypse : « Au milieu du trône (de Dieu) et l’entourant, quatre animaux couverts d’yeux par-devant et par derrière, Le premier animal ressemblait à un lion, le deuxième à un jeune taureau, le troisième avait comme une face humaine et le quatrième semblait un aigle en plein vol etc… ».
Cette image symbolise l’universalité de la présence divine, les quatre colonnes du trône de Dieu, les quatre évangélistes (le lion est associé à Marc et l’aigle à Jean). Elle est le lieu sacré de la transcendance où s’opère la transmutation finale des corps en esprit.
Au fond, le lion semble nous montrer le chemin par où l’esprit réussit à se libérer de la matière pour accéder à son essence véritable. Comme tout symbole, son ambivalence est le signe qu’il n’est pas de route toute tracée sur le chemin initiatique. En contemplant le lion dans les sculptures des cathédrales, églises ou chapelles romanes, l’homme apprend qu’il doit dompter la force brute car les forces mal utilisées peuvent s’avérer dangereuses pour qui n’a pas cherché à les maîtriser.
Prisonnier d’un filet dont il ne peut se défaire, le lion de la fable sauvé par le rat qui ronge les mailles et le libère ne donne-t-il pas une leçon de sagesse ? Que, ayant toujours besoin d’un plus petit que soi, rien ne sert d’écraser les autres… On rejoint ici les préceptes dans l’art de gouverner les hommes que Ramon Llull tente de transmettre à travers le récit imagé de son Livre des bêtes. Le lion de La Fontaine aurait pu apprendre cette vérité à ses dépens si une telle occasion de mesurer l’utilité du rat, dont il se riait tantôt, ne lui avait été fournie par les circonstances. A chacun de méditer. La merveille, elle, a parlé.


Sources :
Lexique des Symboles (éditions du Zodiaque).
Dictionnaire des Symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Bouquins Laffont).
La fable recueillie par Joan Amades est extraite de : Joan Amades, L’origine des bêtes, petite cosmogonie catalane, éditions Garae/Hésiode.


[1Recueilli par Joan Amades auprès de Moisès Capella à Terrassa en 1918.

[2La plupart des livres de Ramon Llull sont aujourd’hui disponibles grâce au patient et admirable travail de traduction du Perpignanais Patrick Gifreu diffusé par sa propre maison d’édition, les Editions de la Merci auxquelles nous avons consacré un article ici-même.

[3Le livre des bêtes, traduction de Patrick Gifreu, éditions de la Différence.

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Messages

  • Sur l’opposition lion-dragon : au moyen-âge, le dragon est souvent une représentation du paganisme vaincu par le catholicisme, d’où le nombre de légendes dans lesquelles un saint (ou un roi chrétien) terrasse le dragon qui désolait une région ; je pense que c’est dans cette optique qu’il faut se replacer

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