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Marcel Proust au pied de la lettre # 9

mercredi 19 février 2014, par Serge Bonnery

Comme le doigt de Dieu

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Nous vivons tous avec en tête des souvenirs de clochers de villages...

D’aussi loin que je me souvienne, lorsque j’étais autorisé à sortir le dimanche (il fallait pour cela qu’il ne plût pas ni que le moindre souffle de vent ne fît grincer les volets de la maison), nous partions en promenade dans le village selon un trajet qui consistait à en faire le tour par les rues extérieures, le bourg ancien étant construit selon un plan circulaire autour de l’église qui en formait le centre.
De quelque endroit où nous nous trouvions, le clocher nous servait de point de repère. Selon l’angle sous lequel il se montrait à nous, nous étions renseignés sur notre position. Cette masse volumineuse et sombre, d’une pierre couleur de terre délavée, agissait dans la campagne environnante tel un phare que l’on distinguait d’aussi loin que l’on se trouvait car bâti sur un promontoire qui dominait la plaine, de sorte que le village était aisément localisable de partout alentour.

Nous vivons tous avec en tête des souvenirs de clochers de villages qui, soit par leur forme, soit par la musique des cloches résonnant dans un ciel d’hiver, ont accompagné les heures intimes de notre enfance. Le narrateur de La Recherche n’y échappe pas : le souvenir du clocher de Combray reste vif dans sa mémoire qui, « dans les courses qu’on avait à faire », apparaissait au promeneur « sans l’église », par-dessus les toits qu’il dominait, ce qui le rendait « plus émouvant encore ».

La description du clocher de Combray donne lieu à l’une de ces fusions d’images dont Marcel Proust parsème son texte, décuplant ainsi la puissance évocatrice de sa phrase et des mots qui la composent. Voici : nous étions à Combray et nous sommes transportés sans crier gare dans une localité inconnue, près de Balbec, où la flèche gothique du clocher, jaillissant entre « deux charmants hôtels du XVIIIe siècle » est comparée à « la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail » prise, sur la plage, entre « deux beaux galets unis ».

La mémoire se joue des géographies. D’une phrase à l’autre, Marcel Proust déplace son point de vue. De Combray à la Normandie de Balbec, une phrase de transition suffit à relier l’une à l’autre les deux destinations. Cette phrase où il est encore question de représentation mémorielle sous la forme de « vignettes de clochers » , joue le rôle d’agent de liaison qui soude dans le souvenir l’image de deux églises dont le point commun est qu’elles ont l’une et l’autre partie liée à l’enfance du narrateur.

Voici le texte maintenant :

Phrase 1, Combray : « Même dans les courses que nous avions à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. »

Phrase 2, transition (de Combray à la Normandie de Balbec) : « Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère d’art que celles que composaient les tristes rues de Combray. » 

Phrase 3, la Normandie de Balbec, dans une ville que le narrateur ne juge pas utile de nommer : « Je n’oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une manière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail ».

Il n’est pas décisif que la ville où se trouve cette flèche gothique soit nommée. Il est même impératif qu’elle ne le soit pas. Le nom qu’il importe ici de donner, le nom que, dans la phase d’exposition où se trouve encore le récit, doit entendre le lecteur, est celui de Balbec, tant ce lieu de villégiature estivale sera appelé plus tard, dans la Recherche, à nourrir le texte du souvenir proustien.

Dans une esquisse du cahier 6 où s’ébauche l’évocation de l’église Saint-Hilaire de Combray, Proust nomme le clocher de la ville voisine de Balbec dont il parle, ce qui a permis aux chercheurs spécialisés dans l’étude de ses manuscrits de le géolocaliser. Marcel Proust parle de « la flèche de Saint-Gervais » (il avait écrit par erreur Saint-Gervaise). Il s’agit de l’église romane de Falaise, commune située à quelque 90 kilomètres de Trouville, dans l’intérieur des terres, au sud de Caen.

Mais poursuivons. Si les images de flèches et clochers surplombant les toits des maisons ou hôtels particuliers gravées dans la mémoire du narrateur ne sont rien, comparées à la charge émotionnelle contenue dans le souvenir de Combray, c’est qu’aucune, indique le narrateur, « ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie ». Voilà pourquoi, entre autre, ce n’est pas l’église de Balbec qui a été évoquée plus haut. Celle-là en effet (mais nous le saurons plus tard dans le livre) tiendra sous sa dépendance une partie de la vie adolescente du narrateur. Ce n’est pas le cas de l’église romane de Falaise - elle n’est qu’une « vignette » - et même si les hôtels particuliers qui l’enserrent sont « chers et vénérables » au narrateur, sa puissance affective est sans commune mesure avec Combray qui agit en lui « comme en un être sans équivalent ».

La puissance affective du clocher de Combray est parfaitement montrée dans la grande phrase qui suit. De quelque endroit où se situe le promeneur, « c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout », levé « comme un doigt de Dieu ». Si puissante, la charge, qu’elle est susceptible de maintenir le narrateur, où qu’il se trouve, « dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris » mal connu, « pendant des heures », dans une parfaite immobilité, comme saisi à la vue de « tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent » érigé « comme un point de repère », pourvu « que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue » du clocher de Combray. Les vertus de la madeleine appliquées à l’architecture sacrée…

La grande phrase en question produit un effet de travelling comme plus tard au cinéma. Lecteurs, nous tournons avec le narrateur autour du clocher de Combray qui nous apparaît sous ses différentes facettes, changeantes selon le point de vue où nous sommes placés. Voyons :
« … à cinq heures (…) à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ».
en entrant demander des nouvelles de Mme Sazerat « on suivit des yeux cette ligne redevenue basse après la descente de son autre versant ».
en se dirigeant vers la gare « on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles ».
des bords de la Vivonne, cette fois, non plus le clocher mais « l’abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective ».

La phrase maintenant, pour le plaisir, dans son entier.

« Qu’on le vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; que si, au contraire, on voulait entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivit des yeux cette ligne redevenue basse après la descente dans son autre versant en sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher ; soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution ; ou que, des bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée par la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait pour lancer sa flèche au cœur du ciel : c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le confondisse pour cela avec elle ».

Comme le doigt de Dieu : c’est tout dire.

Nous vivons tous avec en tête des souvenirs de clochers de villages qui, soit par leur forme, soit par la musique des cloches résonnant dans un ciel d’hiver, ont accompagné les heures intimes de notre enfance. Ils continuent d’agir en nous comme des phares. D’où que nous regardions, ils sont là, à portée d’yeux, dans un imaginaire sans lequel il nous serait peut-être impossible de nous situer dans le monde.

Reconnaissance à Marcel Proust de nous avoir ainsi rendus à nos souvenirs familiers.


Source : Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, édition de La Pléiade 1987 (tome 1). Le texte auquel il est fait référence ici se trouve dans Du côté de chez Swann, au deuxième chapitre de la première partie, Combray. Pages 64 à 66 dans la pagination de La Pléiade.

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Forum

Messages

  • Chapô lanaliz
    comme l’on pourrait lire sur d’autres forums !
    En ce qui me concerne, la lecture de votre texte a fait ressurgir dans ma mémoire le clocher de Pia, qui ne m’était pas apparu très spontanément lors de mes lectures de Proust (il est vrai que la légende du célèbre âne le dépoétise quelque peu)
    Jean-Jacques Carrère

    • Je ne suis pas si sûr que la légende de l’âne dépoétise le lieu... Au contraire, peut-être est-ce ce qui le rend universel à nos yeux. Savez-vous que la même légende court pour d’autres clochers ou tours dans notre région ? Je pense, du côté de chez moi, dans l’Aude, à Trausse-Minervois où cette histoire d’âne a fait grand bruit...

  • Bonsoir
    Tombant sur ce site presque par hasard (mais il n’y a pas de hasard), j’avais commencé ma lecture par le chapitre 9 (très proustien de commencer par la fin, non ?). Après avoir lu l’ensemble, je tenais à vous remercier pour la mise en ligne de ce travail très excitant pour l’esprit. Un travail de titan, d’ailleurs, vu la longueur et la densité de l’oeuvre. Jusqu’à quel chapitre comptez-vous aller ?
    nb : j’apprécie particulièrement la notion de fondu-enchaîné que vous utilisez : en effet la délicatesse et la poésie de Proust donnent à ses associations d’idées la douceur du fondu-enchaîné : tout le contraire du coq à l’âne ... de Pia, bien sûr, nous y revenons.

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