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Marcel Proust au pied de la lettre # 4

jeudi 19 décembre 2013, par Serge Bonnery

"Une interminable préparation..."

Reprenons. Vers le 20 février 1913, Marcel Proust a écrit à son ami René Blum pour lui demander de convaincre Bernard Grasset de publier son livre - le premier tome de la future Recherche - à compte d’auteur. Et le 24 février à son réveil, Marcel Proust reçoit de René Blum la bonne nouvelle : Grasset accepte. "J’écrirai à M. Grasset ou bien je demanderai à Reynaldo (1) d’aller le voir. Je suis trop endormi encore en ce moment pour penser à cela...", dit Proust qui n’était pas du matin.

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Bernard Grasset

Le lundi 24 février au soir, au 102 boulevard Haussmann, Marcel Proust s’est enfermé. Seul. Il a quelque chose d’important à faire. Ecrire à son éditeur. Il commence par le renseigner sur le plaisir qu’il éprouve à être édité chez lui. Puis il entre tout de suite dans le vif du sujet. Pour Marcel Proust, ce lundi 24 février, le vif du sujet n’est pas le fond de son livre, ce que son livre raconte, ce dont son livre parle, mais plutôt les conditions matérielles de l’édition. Il exprime une crainte : "que ce livre, surtout le premier volume, soit une mauvaise affaire (...), se vende mal". Fort de quoi "mon désir est que vous ne fassiez pour lui aucun frais" et donc "je paierai tous les frais de l’édition, ainsi que la publicité". Marcel Proust entend assumer totalement le risque d’échec du livre qu’il tient à faire paraître, quel qu’en soit le prix. Mieux, s’il s’avère que le livre est un succès (on ne sait jamais), "je désire que vous ayez un tant sur la vente". Seule exigence avancée par Proust : qu’il conserve toujours la propriété de son ouvrage. Marcel Proust qui n’y connaît rien en matière d’édition - "j’ai peur de commettre des erreurs de langage, des impropriétés, voire des hérésies" - demande à Bernard Grasset de traduire sa volonté en "une forme précise et viable". Il lui demande de rédiger un traité qu’il pourra lui renvoyer signé. Ce sera fait le 13 mars 1913. Affaire conclue.

Je ne sais s’il faut accorder plus que cela de l’importance au mot qu’emploie Marcel Proust, lui qui redoute tant en matière de cuisine éditoriale une erreur de langage, mais ce n’est pas le mot contrat qui est écrit dans la lettre du 24 février à Bernard Grasset. C’est le mot traité. Selon le code civil, un contrat est "une convention par laquelle une ou plusieurs personnes s’obligent, envers une ou plusieurs autres, à donner, à faire ou à ne pas faire quelque chose", ce qui convient parfaitement à la situation. Le traité est sensiblement la même chose, à la nuance près que le plus souvent, le mot est utilisé dans le cas où ce ne sont plus des personnes qui s’accordent entre elles sur un fait mais des Etats, des autorités. Et s’il advient que l’une des deux parties signataires du traité soit une personne, l’autre est généralement un Etat ou une administration, en tout cas une autorité. Seule une acception vieillotte du mot - indique le Robert - désigne une convention entre deux personnes. Marcel Proust emploie un mot peut-être déjà vieillot à son époque pour désigner le contrat qui va le lier à Bernard Grasset pour l’édition du premier tome de La Recherche. Mais traité ou contrat, au fond, qu’importe : il va signer. Vite. Car le temps presse. Inutile de s’arrêter sur la nuance d’un mot !

Le temps presse ? C’est peu dire. Proust aurait souhaité "que le premier volume pût paraître en Mai". Nous sommes fin février. Cela laisse deux mois pour fabriquer les placards et corriger les épreuves. 700 pages d’épreuves. "Je crains que ce ne soit matériellement impossible", se raisonne Marcel Proust qui propose - plus réaliste - début Octobre et un second volume en juin 1914. On sait qu’aucune de ces deux dates ne sera respectée.

Dans cette lettre du 24 février, Marcel Proust ne dit mot sur le contenu de son livre. Tout juste consent-il ceci qui renseigne finalement assez peu : "Mon second volume que nous publierons dans les mêmes conditions sera peut-être d’une meilleure vente car il est infiniment plus narratif et peut-être aussi parce qu’il est fort indécent. (...) Le premier n’est qu’une interminable préparation". Voilà Proust. Au détour d’un paragraphe où il n’est encore question que de choses très matérielles (traité ou contrat, typographie, nous allons y revenir...) il lâche à son futur éditeur (aucun traité ni contrat n’est encore signé) que le livre qu’il lui demande d’éditer n’est qu’une "interminable préparation". Grasset doit aussi comprendre que le texte qu’il va bientôt avoir sous les yeux n’est pas très narratif puisque le volume suivant le sera "infiniment plus". Comment Bernard Grasset ne s’est-il pas découragé ? Le compte d’auteur, dont il avait répandu l’usage, a de ces vertus...

Cette lettre du lundi soir 24 février nous renseigne aussi (de manière détournée) sur la bibliothèque de Marcel Proust qui, pour donner quelque indication typographique en vue de la composition de son ouvrage, cite en exemple L’éducation sentimentale de Fasquelle (édition assez bonne concernant le nombre de lignes par page mais dont il n’aime pas la typographie), Guerre et Paix de Tolstoï (toujours chez Fasquelle) la Double Maîtresse d’Henri de Régnier au Mercure de France (pour les caractères d’imprimerie) ou encore les Editions de la Nouvelle Revue Française pour Charles-Louis Philippe. Il fera aussi référence (une référence insistante au point de le prendre pour modèle - typographique - de son projet) à Travail de Zola chez Eugène Fasquelle (Bibliothèque Charpentier), encore. Zola, modèle de Proust. Typographiquement.

Pour son livre à lui, Marcel Proust veut des pages qui "contiennent beaucoup de lignes et les lignes beaucoup de lettres" mais seulement "dans la mesure où cela ne nuira pas à la clarté (...) d’un volume (qui) ne soit pas trop volumineux". Exigeant ? Il paie, non ? Sur le plan de la réalisation, Bernard Grasset n’est pas au bout de ses peines. Dans une lettre datée peu avant le 11 mars (1913 toujours), Proust tente : "Peut-être trouverez-vous 37 lignes excessif. Peut-être pourrait-on s’arrêter à 36. Ou si vous jugez que c’est trop, rester à 35..." Proust a compté (lettre à Grasset peu après le 24 février) L’Education sentimentale de Fasquelle : 37 lignes par page. Alors que la page de Travail de Zola n’en rassemble que 35. Ce même courrier peu après le 24 février contient une longue réflexion sur la forme que doit prendre l’objet livre. "Je crois qu’un livre de 900 pages est trop effrayant pour le public", craint Proust. Il calcule : en se basant sur Travail de Zola, soit "35 lignes par page et 45 lettres par ligne" (mais il essaie déjà de gagner "36 lignes et 50 lettres"), "je crois que nous n’atteindrions pas 700 pages", ce qui lui paraît plus raisonnable.

Le 14 mars, dans une lettre qu’il adresse à René Blum pour lui annoncer qu’un accord a été trouvé avec Grasset, Marcel Proust tient pour acquise l’idée d’un premier volume long de 700 pages. 700 pages à 35 lignes avec 45 lettres par ligne, cela donne un texte de (tenez-vous bien) 1 102 500 lettres. Et si chaque page compte 36 lignes de 50 lettres, le volume monte à 1 260 000 lettres. Peu après le 24 février, Proust doute cependant que deux volumes soient suffisants pour contenir le livre tel qu’il l’a conçu. Parce que ce qui doit être dit dans le premier volume risque de ne pas tenir dans les 700 pages imparties afin de ne pas décourager le lecteur "et comme le second volume déjà très long se trouverait surchargé de ce qui manquerait au premier, on pourrait envisager la possibilité de faire deux volumes du second", glisse-t-il à Grasset. Timidement. Car malgré tout, il ne désespère pas d’épuiser l’oeuvre en deux volumes. Enfin, il ne sait pas. Il marche sur la pointe des pieds. Il résume et écoutez car c’est édifiant :

"Donc, voulez-vous ceci : un volume analogue à Travail, mais un peu plus long (d’environ 700 pages), en me donnant la faculté de faire deux volumes avec le second (dans ce cas trois en tout) soit que le premier volume de 700 pages n’ait pas épuisé le manuscrit que j’appelais premier volume ; soit que l’ayant épuisé, cependant le second volume se trouve, une fois mis au net (maintenant que je vois le premier vous sembler si long !) dépasser mes prévisions. (Mais à vrai dire je ne le crois pas et je pense que deux volumes analogues à Travail, de 700 pages chaque, épuiseront l’oeuvre.)".

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Du côté de chez Swann - Epreuves (BNF Gallica)

La vérité ? Au moment de signer le traité avec Bernard Grasset pour son livre qui sera finalement vendu 3,50 francs car il souhaite un prix accessible, Marcel Proust ne sait pas où il va. Juste une parenthèse, à propos du prix, pour écouter ce que Proust en dit : "Mon intérêt pécuniaire, écrit-il à Grasset, est moins important pour moi que la pénétration de ma pensée dans le plus grand nombre de cerveaux susceptibles de la recevoir". Proust veut être édité et lu par le plus grand nombre de lecteurs possibles. Quel qu’en soit le prix. Revenons donc à l’édition : 35, 36 voire 37 lignes (non, 37 c’est trop, mais pourquoi pas 36 ? s’interroge-t-il le 11 mars) ; deux ou trois volumes, deux sûrement mais si j’avais parlé d’une ligne de plus par page (nous sommes toujours le 11 mars) c’est parce qu’en corrigeant les premières épreuves, surtout du début (ah.. cette interminable préparation) je peux faire certains remaniements qui allongeraient légèrement. Au moment de se lancer dans l’édition de La Recherche du Temps Perdu dont il n’a pas encore terminé l’écriture (sachant que ce travail se poursuit sur épreuves), Proust ne sait vraiment pas où il va. Le lundi 24 février au soir, il n’a même pas encore arrêté un titre pour le livre dont il demande la sortie pour le mois de Mai : "J’avais mis provisoirement un titre particulier pour le premier volume. Mais il me semble que le mieux serait de l’appeler Le Temps Perdu Première partie et l’autre Le Temps Perdu Deuxième partie puisque en réalité c’est un seul ouvrage" dont Proust apprend à son éditeur, au détour d’une phrase, l’air de rien pour ainsi dire, que "l’autre partie, celle qui paraîtrait dix mois après, n’existe encore qu’en brouillons illisibles".

Autrement dit : tous ces calculs alambiqués sur le nombre de lignes, le nombre de lettres par ligne, ne sont que de vagues spéculations puisque le livre qu’il tente de faire arithmétiquement rentrer dans deux voire trois volumes n’existe encore qu’en brouillons illisibles. La vérité est que Marcel Proust, au moment de publier le premier volume de La Recherche du Temps Perdu, ne sait pas où il va. Il a l’intuition de son livre. Une extraordinaire intuition. Mais il a encore du mal à le voir réellement. Il ne sait pas ce que lui réservent certains remaniements. Nous oui, nous savons. Nous savons qu’ils donneront finalement sept tomes. Car Proust a procédé par écartement. Il a ouvert les pages de son livre et les a écartées pour permettre à sa phrase de se déployer. La Recherche est un le livre qui n’a cessé de s’étirer en longueur au fil de sa composition. A La Recherche du Temps Perdu est un livre en mouvement. Un livre en expansion. Un livre infini. Un livre infiniment vivant.


(1) Il s’agit du pianiste et compositeur Reynaldo Hahn, ami de Proust.

Source : Correspondance de Marcel Proust, 1913, tome XII. Texte établi et annoté par Philip Kolb. Editions Plon.

Ressource internet : sur le site de la Bibliothèque nationale de France, un diaporama des premières épreuves du livre

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