Les cahiers de Serge Bonnery

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Apollinaire dans la craie des tranchées

samedi 15 février 2014, par Serge Bonnery

Lorsque, le 16 avril 1915, Apollinaire écrit à Lou, il n’a pas totalement renoncé à son amour - « Mon petit Amour, je pense à ta beauté » - même si la jeune femme a pris ses distances tout en conservant les clés de l’appartement du poète à Paris, 202 boulevard Saint-Germain, où, selon ses propres dires, elle mène une vie de patachon. Il est question qu’il lui envoie une bague et une branche de noisetiers prélevée à ses risques et périls sur un talus, face à la tranchée ennemie.

En ce printemps 1915, Guillaume Apollinaire fait l’expérience du front en Champagne. La lettre du 16 avril raconte une sortie dans les tranchées, épreuve dont les artilleurs n’étaient pas exempts. Ce jour-là, la mission du soldat Apollinaire, flanqué de deux poilus, consiste à retrouver l’adjudant observateur de sa batterie dans le dédale des boyaux. Ce militaire avait en charge, ainsi que son nom l’indique, d’effectuer des repérages pour localiser l’ennemi et permettre ainsi à ses troupes d’anticiper les mouvements qui se préparaient.

Ce récit donne lieu à une description imagée où les réseaux de tranchées sont comparés à la Muraille de Chine « mais en creux ». Dans ce paysage tourmenté et décrit d’abord comme « une pâle cité du silence », on entend bientôt siffler les obus - « Zzzzz pan » - et les balles - « Crrrrss » -, sonner une cloche. On se trouve mêlé au quotidien du soldat qui attend l’attaque et trompe son ennui - sa peur aussi - dans des tâches qui paraissent sinon dérisoires, du moins accomplies machinalement. Tel sculpte une femme, tels autres ont transformé un lopin de terre en jardin.

Dans cette lettre, Apollinaire dit échapper de peu à un bombardement, un obus, si on l’en croit, ayant explosé à deux pas de sa position. Le fait atteste de l’inexpérience du soldat qui ne sait quelle attitude adopter au moment de l’attaque. Il se trouve soudain démuni, comme si ce qu’il avait appris en théorie à l’entraînement - si quelque chose de semblable avait pu lui être enseigné - ne lui était plus d’aucune utilité dans sa confrontation avec la réalité de la guerre.

C’est ce 15 avril 1915 et dans des conditions dantesques qu’Apollinaire apprend sa nomination au grade de brigadier par le secrétaire du commandant qu’il croise au hasard de ses pérégrinations dans les boyaux.

Enfin, détail qui ne s’invente pas : le tireur de la pièce dont Apollinaire avait la charge et qui l’accompagne dans son périple s’appelle Braque. Un nom que le poète ne pouvait oublier.

Très réaliste, la description des tranchées finit néanmoins par céder au regard du poète qui trouve dans le spectacle du front où les boyaux s’entremêlent - comme les corps se mêlent dans l’amour ? - une « grâce féminine », une délicatesse qui lui rappelle les « chapeaux à la mode parisienne ». Quant à la mission d’arpenter les boyaux à la recherche de l’adjudant observateur, elle se transforme bientôt en une promenade bucolique au cours de laquelle le soldat cueille toutes sortes de fleurs pour les envoyer à son amante.

« On dirait qu’on fait le Métro… »

16 avril 1915
Mon Lou,
je suis donc retourné aux tranchées de fantassins pour service. Je devais trouver l’adjudant observateur que naturellement n’ai pas pu trouver après l’avoir cherché pendant six heures dans les tranchées sans arrêter de marcher de boyau en boyau.
Je me suis rendu compte aujourd’hui de ce que sont ces tranchées : Muraille de Chine, plus frêle que cette muraille de Chine dont on se moquait tant dans les récits de voyage où j’en ai lu la description.
Voici donc, ma chérie, mon odyssée dans cette pâle cité du silence, de la monotonie.
Je suis parti à pied à huit heures, le matin, passé aux positions de notre batterie prendre les ordres. Dormegnie, le conducteur non monté de ma pièce, me rejoint pour que je le fasse entrer avec moi dans les tranchées. Le secrétaire du commandant qui passe en sens inverse me montre ma nomination de brigadier. Le tireur de ma pièce, nommé Braque, veut m’expliquer où se tient l’adjudant, mais il s’embrouille si bien qu’il finit par venir avec nous. En route, nous nous arrêtons pour examiner des tas d’obus non éclatés, de tous les calibres. Enfin nous joignons une batterie d’un autre régiment. On installe les 75. Zzzzz pan, un obus explosif éclate à 4 mètres de nous : un 88 autrichien. Tout le monde court, sauf nous qui ne savons que faire car nous ne connaissons pas les gars de cette batterie où nous nous trouvons. Zzzz pan, second obus à deux pas. Heureusement que les éclats restent dans le trou ou bien vont je ne sais où. Enfin, on n’a reçu que de la terre et des branches. Les gars de la batterie inconnue nous appellent à leur tanière. Nous y allons. Ces servants sont de l’Orne, tous Normands. Les obus tombent successivement. Puis silence. On repart. Les tranchées blanchoient dans la plaine. On dirait qu’on fait le Métro. Nous arrivons aux tranchées et entrons dans le premier boyau. 2 mètres de haut, 1 mètre de large. Jusqu’à un mètre et demi depuis le sol, c’est de la craie : blanc de neige. Tout cela est d’une propreté minutieusement extraordinaire. Pas un fétu de paille, pas un papier. Tous les 4 ou 5 mètres, un garage semi-circulaire permet à un homme de se mettre de côté, afin de laisser passer ceux qui viennent en sens contraire. En face, se trouve un puisard. Les boyaux ont des noms : Boulevart [1] Bonaparte, Boulevart Allemand, Boulevart Mort aux Boches, Boyau Fabert, Boyau Gabrielle, Boyau de la Rose, Boyau de la Marquise, Boyau des Foireux. Tout cela s’entrecroise infiniment. C’est, je te l’ai dit, la muraille de Chine, mais en creux. C’est un vrai dédale. Minos avec sa tête de vache s’y croirait dans son labyrinthe, qui était carré somme toute, mais pas d’Ariane, les Arianes sont complètement absentes.
(…)
Très peu de soldats. Parfois une sentinelle près des créneaux. Parfois dans un trou on voit des pieds, poilus dont on voit les pieds et qui dorment. Parfois un type avec un seau de confiture ou avec un seau de vin. Et les boyaux s’entrecroisent. Une balle siffle, Crrrrss, puis 7 ou 8 sifflent ensemble. Au bord d’un trou un sergent lit un volume des oeuvres de Walter Scott. Kilomètres, kilomètres ! Les créneaux de première ligne sont des boîtes de bois mince, sans cul ni couvercle autour desquelles on a mis de petits sacs de terre. J’ai vu aussi une ardoise percée d’un trou. Mais toujours ces créneaux laissent voir que la cloison est mince entre nous et les Boches. C’est frêle et cela a du chic. C’est fait avec rien. Il y a là de la grâce, ma foi, oui, de la grâce féminine. C’est quelque chose comme un chapeau délicat à la mode parisienne. Solide, non pas, léger, léger. Les soldats sont rares. L’un d’eux fait sécher au soleil une chape de mouton. Nous prenons un boyau très peu creux ; on fait un kilomètre à 4 pattes. Puis un boyau profond, devant un bois de bouleaux et de noisetiers. Je saute sur le talus pour te cueillir une branche de noisetier devant les tranchées de première ligne, te l’enverrai avec la bague. Je trouve aussi une violette ci-incluse. Je te l’envoie avec d’autres fleurs ou plantes trouvées dans les tranchées. Cette équipée me vaut une petite éraflure au front et une engueulade verte d’un adjudant d’infanterie. Enfin, nous arrivons au milieu des hussards. Je cherche notre adjudant où il doit être : un poste d’écoute à 30 mètres des Boches. On ne le trouve pas. Un poilu sculpte une femme à poil dans la craie des tranchées, cette nudité immaculée est d’un pompier lamentable. Une cloche (une sonnaille comme les vaches en ont en Suisse est suspendue dans un angle). Dessus on a dessiné à la craie un membre génital. Sur les sacs des créneaux, on lit : « On les aura ! », « Quand même », etc., etc. Je ne trouve pas mon adjudant du 38e. A 4 heures, je me décide à m’en revenir avec les deux poilus et ma cargaison de fleurs et de plantes, brins d’églantier, de noisetier, pimprenelle, myosotis, aconit, pâquerettes, etc. Un poilu qui polit une bague d’aluminium nous raconte que, depuis deux jours, les Boches envoient des bombes pleines de tessons de bouteille. On revient par le boyau de la Marquise qui mène à l’arrière. Il y a un puits très profond, des commodités effrayantes. Des poilus se débarbouillent, s’épouillent, etc. Hors des tranchées, quelques-uns cultivent un bizarre petit bout de jardin planté par eux ou leurs prédécesseurs.
Voilà le voyage, mon petit Lou. On est revenu par le bois. Aux positions de tir de la batterie on a mangé et bu et nous avons repris le chemin de nos demeures (…)
Je t’écris dans la forêt. Le soleil joue sur le papier et un bel insecte vert se promène sur la table. Loulou, mon cheval, qui est si gentil est derrière moi qui fait des grâces sous l’abri de roseaux. Mon petit Amour, je pense à ta beauté. La nuit, j’ai ton étoile. Le jour, on espère le vaguemestre, les lettres sont rares. Je ne sais pourquoi on fait si mal la poste pour les Armées…


Source : Apollinaire, Lettres à Lou, L’imaginaire Gallimard.


[1l’orthographe boulevart n’est pas une faute, on la rencontre parfois encore à la fin du XIXe siècle. Ainsi dans Rimbaud : « Boulevart sans mouvement ni commerce… »

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