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« Avec mes livres, je travaille dans l’audiovisuel »

lundi 10 février 2014, par Serge Bonnery

Après avoir consacré vos trois précédents livres au genre romanesque des « vies » [1], vous voici maintenant face à l’Histoire avec un grand « H ». Qu’est-ce qui a prévalu dans le choix du sujet de « 14 » ?
C’est, au départ, la découverte par hasard de carnets de tranchées, puis un enchaînement de lectures, de recherche d’archives écrites, iconographiques et cinématographiques, bref de documentation, dans le désir d’apprendre plus de choses sur la première guerre mondiale - et d’essayer de mieux comprendre pourquoi et comment elle s’est déroulée. Jusqu’au moment où j’ai eu envie de reprendre un certain nombre de ces éléments dans un cadre romanesque. J’ai aussi lu - outre d’autres carnets de guerre - des romans sur cette période, écrits par des auteurs qui étaient aussi des acteurs de cette guerre (Barbusse, Chevallier, Genevoix, Jünger, Remarque, etc.).

Vos personnages n’occupent plus le devant de la scène. Ils sont des éléments parmi d’autres, composant la trame du récit. Ce changement de statut témoigne-t-il d’une évolution dans votre travail ?
Je ne crois pas que ce soit un tournant particulier, il me semble que c’était plutôt une nécessité liée au statut des personnages dans ce contexte. Si je viens de faire référence aux « acteurs » de cette guerre, ce sont surtout des personnages qui ont été « agis » par elle. Ils sont des instruments de ce conflit : c’est celui-ci qui est forcément au premier plan et qui écrase tout.

Vous apportez, comme toujours, un soin extrême au moindre détail. Qu’espérez-vous y trouver ?
Ce sont simplement des éléments de réalité, des signes ou des indicateurs de vie quotidienne, qu’il me semble parfois utile de préciser. Il m’est toujours nécessaire de varier les angles de vue : du plan d’ensemble au très gros plan, en passant par différents cadrages intermédiaires.

Si l’image est importante dans vos livres, vous réaffirmez aussi dans « 14 » votre attachement au sonore. Quelle fonction y attribuez-vous dans le roman ?
Les sons décrits, mais aussi la sonorité du texte lui-même, sont toujours importants pour moi. Dans un conflit armé si long, si violent, si brutal, la dimension sonore est perpétuelle. Dans les affrontements comme dans les accalmies, les signaux de cet ordre sont incessants. En règle générale, j’essaie toujours de donner à entendre autant qu’à voir. Je pourrais dire que d’une certaine manière, avec mes livres, je travaille dans l’audiovisuel.

Dans les premières lignes du texte, vous adressez un « clin d’œil » au Quatre vingt treize de Victor Hugo. Pourquoi ?
Il y a quelques années, j’ai lu ce roman et un passage du début m’avait beaucoup frappé. En prenant soin de ne pas le relire, j’ai voulu reconstituer selon mon souvenir cet épisode en le situant dans le contexte de la mobilisation, en août 1914. Cette référence à Hugo est - discrètement mais, je crois, assez explicitement - indiquée. De même, j’ai utilisé un adverbe emprunté à Marcel Proust pendant son évocation de la Grande guerre telle qu’elle était vécue à Paris - dans Sodome et Gomorrhe, me semble-t-il. Cela dit, comme j’ai toujours à cœur de citer mes sources, le nom de Proust est cité dans ce chapitre.

Avec le triptyque des « vies », vous avez habitué vos lecteurs à des « séries ». Faut-il, après « 14 », qu’ils s’attendent à un « 18 » ou un « 36 » ou un « 68 »… ?
Dans l’immédiat, je ne crois vraiment pas. Plus tard, sait-on jamais. Nous verrons.

Comme en 14...

« 14 », non comme si nous y étions mais... En 124 pages, Jean Echenoz réussit le tour de force de faire pénétrer son lecteur dans l’intime du conflit qui a bouleversé l’Histoire et précipité le monde dans une nouvelle ère. À travers les destinées de cinq hommes partis au front, cinq trajectoires aléatoires, parmi celles des balles et des obus, le romancier explore, ausculte, palpe les plus imperceptibles soubresauts d’une guerre qui envahit tout, les campagnes, les villes, les rues, les maisons, se glisse sous les vêtements, jusque sous la peau même de ses victimes.
Un certain samedi 2 août vers quatre heures de l’après-midi, une de ces après-midi où il fait bon faire du vélo sous le soleil, un samedi ordinaire en somme, jusqu’à cette sonnerie de cloches virvoltantes du moins... C’est ainsi que, pour les personnages d’Echenoz, comme pour des millions d’hommes et de femmes, tout a soudain basculé. Dès cet instant, le romancier se met en devoir de soulever la chape de la réalité ensanglantée des ravages, pour repérer ce qui, de manière inespérée, survit et résiste à l’enfer des gourbis. Sous la trame des mauvais jours, se tisse alors l’histoire d’une tragédie que seul le souffle de la vie, sous la figure humaine de la naissance, permet de surmonter.

Et pour terminer, le chapitre 6 de "14" en lecture, ici :


Cet entretien a été réalisé à l’automne 2012 dans le cadre des Vendanges littéraires de Rivesaltes, une manifestation au cours de laquelle sont attribués différents prix. Cette année-là, Jean Echenoz a été couronné par le jury des Vendanges pour son livre "14" qui venait tout juste d’être publié aux éditions de Minuit.

A lire aussi : Le projet 14 sur l’Epervier Incassable


[1Entre 2006 et 2010, Jean Echenoz a publié successivement Ravel, Courir (sur Emil Zàtopek) et Des éclairs (sur Nikola Tesla) aux éditions de Minuit.

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