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Un margis à la manoeuvre (Apollinaire au canon)

mercredi 5 février 2014, par Serge Bonnery

Les recueils de Guillaume Apollinaire fourmillent de poèmes sur la guerre. En particulier les Poèmes à Lou, les Poèmes à Madeleine, Calligrammes. Ecrivant la guerre, le poète ne cherche pas à la conjurer mais à lui donner toute sa réalité dans les mots. Tout se passe comme si le « spectacle » qui s’offre aux yeux d’Apollinaire n’était pas du réel-en-soi et qu’il lui faille, pour le vivre, donner une réalité à ce « spectacle ». Pour y parvenir, le poète use du seul recours à la disposition d’un poète : les mots.

La guerre d’Apollinaire s’inscrit dans deux niveaux de réalité. Un réel « spectaculaire » - c’est ainsi qu’il décrit souvent le fait de guerre, comme un « spectacle », un feu d’artifice, des paysages désolés qui ont l’apparence d’une peinture et dans sa position d’artilleur, c’est comme s’il l’observait d’un balcon, à la jumelle - « Ah Dieu ! que la guerre est jolie ». Et un réel sublimé, porté dans les mots du poème à son point d’incandescence, le seul à partir duquel il peut être vécu et pensé.

Ce n’est pas pour lui donner sens qu’Apollinaire écrit la guerre. C’est pour la vivre de la seule manière dont il sait vivre : en poète. Ce qui ne l’exonère en rien - au contraire - de la gestuelle guerrière à laquelle il se voue avec application. Par devoir. Chez Guillaume Apollinaire, cet engagement se double d’un but - celui d’obtenir une identité, une nationalité - qui pour lui est sans prix.

La quête d’identité dans la guerre : pour Guillaume Apollinaire, cette quête a lieu à la fois sur le théâtre des opérations et dans l’espace du poème.

Les deux poèmes à Madeleine reproduits ci-dessous décrivent des faits de guerre avec précision. Ils participent d’une sorte de geste de la guerre, à la manière des chansons de geste de la poésie médiévale. Le premier - Chef de Pièce - a été envoyé à Madeleine dans une lettre datée du 3 septembre 1915. Le second - Lueurs - quelques jours plus tard, dans une lettre du 10 septembre.

En septembre 1915, Guillaume Apollinaire est brigadier dans la 45e batterie du 38e Régiment d’Artillerie de Campagne (RAC), « son » régiment, celui dans lequel il a réussi à se faire incorporer, à Nîmes, avant de précipiter son départ au front dans la perspective d’une rupture inéluctable avec Lou. La batterie engagée dans la bataille de Champagne occupe une position proche de la cote 146, à la ferme de Beauséjour située dans le voisinage d’un village aujourd’hui disparu, Perthes-les-Hurlus. Les escarmouches sont quotidiennes dans ce secteur. Une « grande chose » se prépare (sur laquelle nous reviendrons) et qui pourrait être - ainsi nommée par Apollinaire dans ses lettres à Madeleine pour échapper à la censure - la prochaine bataille de la Butte du Mesnil qui aura lieu au mois de novembre 1915.

Chef de pièce et Lueurs renseignent de manière très précise sur la vie quotidienne du canonnier et son rôle pendant le bombardement. Apollinaire ne craint pas l’emploi de termes techniques pour décrire avec précision chacun de ses gestes. Dans Lueurs, nous apprenons les gestes du canonnier, nous sommes aussi au spectacle de la guerre - « les fusées dansent, les bombes éclatent... » -, nous entendons « la simple et rude symphonie de la guerre », avant de glisser dans la métaphore - « nous pointons notre cœur », exactement comme on pointe un canon - qui permet au poète de faire toute sa place à l’amour dans l’espace de la guerre. Sûrement pour lui la seule manière de rendre cet enfer vivable et qui fait de Lueurs l’un de ses poèmes de guerre les plus accomplis.

C’est parce que Madeleine lui demande de lui raconter ce qu’il vit (parce que son amour - pour se nourrir, pour ne pas mourir - a besoin de partager un peu de son quotidien), qu’Apollinaire écrit ces poèmes. Pour partager « sa » guerre avec Madeleine, pour que la guerre revête un tant soit peu de réalité aux yeux de Madeleine, Apollinaire a recours au poème.

Voici.

Chef de pièce

Le margis [1] est à sa pièce
Il dort dans son abri à côté du canon
Il vit avec ses servants et partage leur cuistance
Il écrit auprès d’eux à Madeleine
Il joue avec eux tous sept comme des enfants
Il songe à la Grande Chose qui va venir
Il admire le merveilleux enthousiasme des bobosses [2]
Décidément le courage a grandi partout
Et l’on est sûr on est certain de la Grande Chose
Il pensera tout ce temps-là à Madeleine

Lueurs

La montre est à côté de la bougie qui végète derrière un écran fait avec le fer-blanc d’un seau à confiture
Tu tiens de la main gauche le chronomètre que tu déclencheras au moment voulu
De la droite tu te tiens prêt à pointer l’alidade [3] du triangle de visée sur les soudaines lueurs lointaines
Tu pointes cependant que tu déclenches le chronomètre et tu l’arrêtes quand tu entends l’éclatement
Tu notes l’heure le nombre de coups le calibre la dérive le nombre de secondes écoulées entre la lueur et la détonation
Tu regardes sans te détourner tu regardes à travers l’embrasure
Les fusées dansent les bombes éclatent et les lueurs paraissent
Tandis que s’élève la simple et rude symphonie de la guerre
Ainsi dans la vie mon amour nous pointons notre coeur et notre attentive pitié
Vers les lueurs inconnues et hostiles qui ornent l’horizon le peuplent et nous dirigent
Et le poète est cet observateur de la vie et il invente les lueurs innombrables des mystères qu’il faut repérer
Connaître ô Lueurs ô mon très cher amour


[1Maréchal des Logis, en langage argotique

[2Fantassins, en langage argotique

[3L’alidade est une réglette équipée d’un système de visée qui permet d’ajuster le tir

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