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Marcel Proust au pied de la lettre # 8

mardi 4 février 2014, par Serge Bonnery

L’allée des Acacias ou la mort des Dieux

« Le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années ».
Marcel Proust
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"... à la hauteur d’une victoria..."

Nous sommes à la fin de Nom de Pays : le nom qui clôt Du côté de chez Swann. C’est la fin de l’automne. L’atmopshère est nostalgique. On imagine une lumière tombante sous un ciel gris. Il pleut.
Pour se rendre à Trianon - on ne sait pas pourquoi il doit se rendre à Trianon - le narrateur passe par le Bois de Boulogne. « C’était l’heure et c’était la saison où le Bois semble peut-être le plus multiple... » Enigmatique, ce multiple. Le narrateur veut peut-être dire que le spectacle qui s’offre à ses yeux est mouvant. Que, selon la saison, le Bois offre des vues différentes. Ce que Marcel Proust va montrer en évoquant le Bois à l’automne, en mai, en été. Le tout se mêlant dans un temps plus cyclique que chronologique, un temps où la nature a pris le pas sur l’Histoire. « Car les arbres continuaient à vivre de leur vie propre... »

La description qui est faite du Bois fait tout de suite penser à une peinture. Un tableau de Gustave Courbet - La forêt en automne - ou de Camille Corot qui a peint beaucoup d’arbres, dont ceux qui entourent la cathédrale de Mantes dans la toile éponyme conservée au musée Saint-Denis de Reims. Mais il en existe d’autres, ailleurs.

Les couleurs : une terre de sienne sombre - « sombres masses lointaines des arbres qui n’avaient pas de feuilles » - l’orangé des marroniers, le vert des feuilles de l’été (les dernières qui persistent encore) et la pleine lumière car « le décorateur n’aurait pas mis de couleur sur le reste » mais laissé la pleine lumière baigner tout le blanc de la toile. Touche de rouge ici, effet de rose là : Marcel Proust procède par touches, à la manière des impressionnistes. Et l’impressionnisme, en littérature, donne ceci :

« Et c’était aussi l’heure. Dans les endroits où les arbres gardaient encore leurs feuilles, ils semblaient subir une altération de leur matière à partir du point où ils étaient touchés par la lumière du soleil, presque horizontale le matin comme elle le redeviendrait quelques heures plus tard au moment où dans le crépuscule commençant, elle s’allume comme une lampe, projette à distance sur le feuillage un reflet artificiel et chaud, et fait flamber les suprêmes feuilles d’un arbre qui reste le candélabre incombustible et terne de son faîte incendié ».

Courbet, Corot... Ce n’est pas exactement à ces peintres-là que songe Marcel Proust tandis qu’il décrit une promenade au Bois de Boulogne. Tout-à-coup dans le texte (ou pour les besoins du texte), lui revient La Création peinte par Michel Ange au plafond de la chapelle Sixtine, plus exactement à partie de la fresque désignée sous le nom de La Création des Astres où sont représentés le soleil et la lune. « ... des sphères de gui (...) rondes comme le soleil et la lune dans La Création de Michel Ange ».

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"... il n’y avait plus que des automobiles... "

On devine - enfin - pourquoi le narrateur emprunte l’allée des Acacias du Bois de Boulogne pour se rendre à Trianon. Il passe par le Bois pour retrouver une image du passé. « ... pris d’un désir de revoir ce que j’avais aimé, aussi ardent que celui qui me poussait bien des années auparavant dans ces mêmes chemins, je voulais avoir de nouveau sous les yeux... » Et nous voici, par une technique d’écriture que le cinéma utilisera plus tard sous le nom de fondu-enchaîné, placés maintenant face à « l’énorme cocher de Mme Swann ».

Ce que le narrateur vient retrouver dans l’allée des Acacias du Bois de Boulogne, c’est le temps où, enfant, accompagné par la servante Françoise, il y croisait Mme Swann avec, en réalité, le secret espoir d’y rencontrer Gilberte dont il était amoureux.

Ce que vient retrouver le narrateur, ce sont des images d’un temps perdu.

Et que voit-il ? Les images d’un temps nouveau. Un temps où les fiacres et les cochers ont été remplacés par « des automobiles conduites par des mécaniciens moustachus qu’accompagnaient de grands valets de pied ». Pour se persuader que le spectacle auquel il lui est donné d’assister dans l’allée des Acacias n’est justement pas un spectacle - une mise en scène - mais la réalité, le narrateur doit changer de point de vue. Ce qu’il fait.

« Je voulais tenir sous les yeux de mon corps pour savoir s’ils étaient aussi charmants que les voyaient les yeux de ma mémoire, de petits chapeaux de femmes si bas qu’ils semblaient une simple couronne ».

Tenir sous les yeux de son corps : à quelle contorsion nous contraint le temps que l’on voudrait retrouver dans les images que notre mémoire en a conservées mais que la réalité ne nous renvoie plus parce qu’elle a changé. Les petits chapeaux « maintenant étaient immenses... », exit les « belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine » et sur la tête de ces messieurs, plus « le chapeau gris d’autrefois ». « Ils sortaient tête nue ». Ce sont toujours d’infimes détails - infimes mais pas insignifiants - qui attestent d’un mouvement, d’un changement d’époque. Prenez le portail Sainte-Anne de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Si vous fixez aujourd’hui votre regard sur lui, uniquement sur lui, vous le verrez exactement comme le voyait Marcel Proust en 1913. Ce qui a changé autour, c’est la foule des touristes qui s’accumule, le vacarme des automobiles, le tremblement des dalles du parvis au passage en sous-sol d’une rame de métro. Pas le portail en lui-même, immuable, comme hors du temps.

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"... je ne trouvais plus le chapeau gris d’autrefois..."

Le spectacle nouveau qui s’offre au regard du narrateur dans l’allée des Acacias du Bois de Boulogne n’est pas loin, à ses yeux, d’approcher le comble du mauvais goût. « Tuniques gréco-saxonnes (...), chiffons liberty semés de fleurs comme un papier peint » à la place des robes de reine de Mme Swann, têtes nues au lieu de chapeaux gris... « Toutes ces parties du spectacle, je n’avais plus de croyance pour leur donner la consistance, l’unité, l’existance ; elles passaient éparses devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elle aucune beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer ».

Autrefois est passé. Et rien ne sera plus comme avant. Dans l’allée des Acacias, c’est tout un pan de la mémoire du narrateur qui s’effondre et qu’il s’agira maintenant de retrouver, de reconstruire. A la fois objet et enjeu du récit. Vital même pour l’homme nouveau. Car ce que Marcel Proust tient pour acquis dans la scène de l’allée des Acacias - et qui remet en cause tout un processus mémoriel nécessitant l’invention d’un autre mode du souvenir - est ni plus, ni moins :

« la mort des Dieux ».

Le texte lu ici est extrait de : Du Côté de Chez Swann, Nom de pays : le nom, pages 414 à 419 de l’édition Pléiade de 1987.

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Messages

  • Article toujours aussi passionnant !
    On croirait un roman !
    Si je peux me permettre mon propre commentaire :
    "Toutes ces parties du spectacle , je n’avais plus de croyance pour leur donner ... l’existence" : il faut " y croire" pour être "d’une époque" ; dès qu’on cesse d’ adhérer à son temps, il ne reste plus qu’à retourner dans le passé, à la recherche du temps perdu, de l’époque où notre adhésion donnait sa cohérence au "spectacle" de la société, et à nos propres sentiments, à notre regard sur le monde.

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