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Les Géorgiques # 5

vendredi 16 août 2013, par Serge Bonnery

Histoire d’une feuille qui tombe

Il va sans dire que l’histoire d’une feuille qui tombe paraît sans importance au regard des événements qui, au moment où ces lignes sont écrites (jeudi 15 août à 18 h 27), secouent le monde dans tous les mauvais sens des plus mauvais termes que l’on puisse appliquer à la répression sanglante, où et dans quelque circonstance qu’elle se manifeste. Rien de plus effrayant que les images de ces places dévastées du Caire témoignant du chaos dans lequel s’enfonce l’Egypte sous nos yeux. "Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse", fixait Albert Camus dans son discours de Stockholm, prononcé le 10 décembre 1957, soit très exactement vingt-huit ans avant celui de Claude Simon.

Dans son discours de Stockholm prononcé le 10 décembre 1985, Claude Simon défendait sa conception d’un "engagement de l’écriture" selon lequel "chaque fois qu’elle (l’écriture) change un tant soit peu le rapport que par son langage l’homme entretient avec le monde, contribue dans sa modeste mesure à changer celui-ci". On voit que Claude Simon, non contre mais en écho à Albert Camus, n’avait pas totalement renoncé à se situer - modestement - dans l’ordre de ce changement. Je ne sais rien des relations entre Claude Simon et Albert Camus. C’est un sujet que je n’ai personnellement jamais abordé ni creusé. Mais je note que les deux prix Nobel de littérature partageaient le désir de "jeter des passerelles" entre les hommes, passerelles que les pouvoirs - totalitaires ou capitalistes - s’ingénient encore et toujours à défaire au fur et à mesure de leur édification. A partir de ce postulat (que la littérature peut changer le rapport au monde), l’histoire d’une feuille qui tombe n’est plus si anodine qu’elle voulait bien le laisser paraître au premier abord.

Et donc... écrire comme peindre

Dans le discours de Stockholm, toujours (une source inépuisable sur ses intentions), Claude Simon, contre Breton, Montherlant et d’autres, place la description au centre de son œuvre. "Non plus démontrer mais montrer" : voilà en quoi écrire consiste. Ecrire comme peindre. Montrer le monde pour tenter de le cerner, de le comprendre. Etablir entre lui et nous un pont, une passerelle, un langage qui pose les bases d’un échange constructif. Nous croyons que la violence, qui place l’échange sur un plan négatif et destructeur, est le contraire du langage.

Ecrire comme peindre, donc. Pour montrer le monde et permettre au lecteur de le voir autrement que ce qu’il le voit. C’est pourquoi, dans une description, chaque détail - chaque élément en tant qu’appartenant à une composition qui le dépasse - a son importance. Marcel Proust qui doutait constamment de lui-même - "Suis-je écrivain ?" se demande-t-il en 1908 dans les tout premiers carnets d’esquisses de ce qui deviendra plus tard La Recherche du temps perdu - s’était fixé pour objectif de "trouver la beauté là où je ne m’étais pas figuré qu’elle fût : dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des natures mortes". Pas une construction des Géorgiques qui n’obéisse à cette exigence, pas une qui échappe à cet impératif. Ainsi, quand notre regard est invité à suivre

l’infime froissement d’une feuille se détachant, tombant de branche en branche en molles glissades, se balançant dans l’air immobile comme une plume d’or terni, impondérable, éphémère, s’affalant enfin sans bruit, confondue avec les autres sur le tapis bariolé de rouges et de bistres et commençant aussitôt à pourrir

ce n’est pas une simple feuille d’arbre qui tombe et pourtant, ce n’est rien d’autre que cela. Une "chose des plus usuelles, dans la vie profonde des natures mortes".

Le poids d’un enfant qui meurt

Claude Simon / Jean Paul Sartre : un article d’Alexandre Didier (sur le web)

Dans le Discours de Stockholm, Claude Simon s’oppose à Jean-Paul Sartre au sujet du "poids" (et l’on pourrait entendre "sens") de la littérature. Voici ce que dit Claude Simon : "On a déclaré il y a quelques années, non sans démagogie, par une formule qui porte en elle sa propre contradiction, que face à la mort d’un petit enfant au Biafra, aucun livre ne fait le poids". Cette citation renvoie de manière à peine voilée à la phrase de Sartre dans un article du Monde ("Jean-Paul Sartre s’explique sur Les Mots") paru le 18 avril 1964 : "En face d’un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids". Claude Simon répond : "Si justement, à la différence de celle d’un petit singe, cette mort est un insupportable scandale, c’est parce que cet enfant est un petit d’homme, c’est-à-dire un être doué d’un esprit, d’une conscience, même embryonnaire, susceptible plus tard, s’il survivait, de penser et de parler de sa souffrance, de lire celle des autres, d’en être à son tour ému et, avec un peu de chance, de l’écrire". Autrement dit, si le livre est de quelque poids au monde, c’est parce qu’il pèse (et il n’y a pas d’autre raison que celle-là) le poids de cet enfant qui meurt.


Sur Jean-Paul Sartre et Claude Simon, lire le très intéressant article d’Alexandre Didier - "Quelques réflexions sur les relations de Claude Simon à Jean-Paul Sartre - paru en 2007 dans les Cahiers Claude Simon et repris intégralement sur le site de l’Association des lecteurs de Claude Simon.

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