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Avec Sollers

lundi 9 septembre 2013, par Serge Bonnery

Dans ce parcours de lecture/écriture à partir des Géorgiques de Claude Simon, nous ouvrirons de temps à autre une parenthèse. Je dis de temps à autre car au moment où je parle, j’en ignore la périodicité et je ne sais pas, au fond, au moment de faire, où tout cela va nous mener. Une parenthèse, comme une respiration, un palier, exactement comme on en observe lors d’une longue ascension, pour reprendre souffle et repartir ensuite, d’un (si possible) bon pied.

Voici donc quelques notes à partir d’un entretien entre Claude Simon et Philippe Sollers qui, je le crois, fait encore date. Il eut lieu dans la résidence familiale de Claude Simon, à Salses (Pyrénées-Orientales), et fut publié dans Le Monde des Livres du 19 septembre 1997 à l’occasion de la sortie du Jardin des Plantes aux éditions de Minuit.

Les relations entre Claude Simon et Philippe Sollers remontent à 1960. Philippe Sollers venait de créer la revue Tel Quel. Un texte de Claude Simon intitulé La Poursuite était au sommaire du tout premier numéro paru au Seuil.

"Simplement l’envie d’écrire. Comme un peintre..." (sur le web)

On y revient. On ne s’en séparera pas. Ecrire comme peindre. Déjà évoqué ici même, dans ce feuilleton, ce besoin d’écrire pour décrire. "Ce que j’ai essayé de faire" (dans le Jardin des Plantes), explique Claude Simon à Philippe Sollers, au tout début de leur entretien, est "une description". Claude Simon, il faut ici le dire une fois pour toutes, n’est pas un écrivain balzacien. "A partir du moment, dit Claude Simon, où on ne considère plus le roman comme un enseignement, comme Balzac, un enseignement social, un texte didactique, on arrive, à mon avis, aux moyens de composition qui sont ceux de la peinture, de la musique ou de l’architecture". Nous verrons un peu plus loin en quoi consistent ces moyens.

Mais restons-en là pour l’instant : le roman tel que le conçoit Claude Simon, ce n’est donc pas le roman balzacien, malgré la description ou à cause d’elle dans la mesure où Claude Simon ne lui assigne pas la même fonction que Balzac, où elle n’est pas dotée du même statut. Les romanciers dont Claude Simon se sent le plus proche (il les nomme pour Philippe Sollers) sont : Dostoïevsky (en tête), Conrad, Proust évidemment, Flaubert. Dans l’entretien, il rappelle son attachement à Céline - "Je le place très haut" - Céline qui, à ses yeux, n’était pas un salaud. "En art, ça ne veut rien dire, salaud".

Ecrire, donc, non comme Balzac, mais écrire en mettant en oeuvre, dans le texte, les moyens de la peinture, de la musique et de l’architecture, ce dernier moyen (l’architecture) révélant chez Claude Simon une obsession de la construction, de l’édifice, ainsi qu’en témoigne la minutieuse élaboration de ses livres conçus comme des montages/collages, de la même manière que l’on monte/colle un film à partir des rushes/fragments rassemblés dans un ordre étudié. Moyens qui sont la "répétition d’un même élément, variantes, associations, oppositions, contrastes, etc."

Répéter : voici une clé. Qui ouvre (aussi) la porte des Géorgiques où l’on retrouve - répétées - des scènes déjà vues mais écrites autrement, à partir d’un autre point de vue, d’un autre angle comme dirait un photographe. La répétition est un moyen utilisé dans Le Jardin des Plantes où le lecteur retrouve le cavalier emporté par la débâcle de 1940 de La Route des Flandres, la guerre d’Espagne des Géorgiques etc. La répétition - on dirait le leitmotiv pour un opéra de Wagner - est ce qui lie entre eux les livres, ce qui tisse la toile des livres en les rassemblant pour former un entrelacs et, au bout du compte, constituer : une oeuvre.

"Ecrire consiste à ordonner". C’est Claude Simon, toujours, qui parle. Ordonner. "Combiner des mots". Ordonner, combiner. Des mots "d’une certaine façon", pas n’importe laquelle et pour cela, préparer, classer, coloriser - je dis bien coloriser et non colorier - les séquences, leur attribuer une valeur - dans le sens pictural (relative à la couleur) ou musical du terme (relative à la durée, soit une valeur plus ou moins longue, un soupir, un silence) - de sorte que l’ensemble, ainsi collé bout à bout, fasse pièce. Ordonnés, les mots, "d’une certaine façon", nous venons de le voir et "la meilleure possible", dans une recherche constante du mieux. La recherche du "bon motif", pour reprendre les mots du peintre tels que Claude Simon lui-même les emploie dans l’entretien. Ecrire, "c’est avant tout réussir à faire surgir des images, communiquer des sensations".

Et encore, ceci, au cas où ce ne serait pas encore suffisamment clair pour tout le monde : "Ce n’est pas exprès que cela (le livre) a été fait : ni pour apporter un témoignage ni pour porter un coup. Simplement l’envie d’écrire. Comme un peintre a, avant tout, l’envie de peindre. Disons, pour employer le langage des peintres, que tout cela m’a paru un bon motif".


L’intégralité de l’entretien Claude Simon - Philippe Sollers paru dans Le Monde des Livres du 19 septembre 1997 est à lire ici.

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