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Les Géorgiques # 11

lundi 16 septembre 2013, par Serge Bonnery

La traversée des saisons

(extrait du texte Triptyque pour Claude Simon à paraître début octobre à la Librairie Torcatis)

... Sur cette terre où vie et mort sont intimement mêlés, le temps historique - chronologique - est happé (pas effacé, non, simplement happé) par un temps plus vaste, celui - cyclique - des jours, des nuits et des saisons et son cortège de régénérescences, un temps de (re)naissance de la matière à partir de la matière même, de terre formée (la matière) et à laquelle elle retournera, comme une fatalité, une inscription ineffaçable sur une pierre. Une loi.

Les Géorgiques est le roman de la révolution en tant que mouvement perpétuel, espace dans lequel les vivants et les morts se côtoient (le lecteur ainsi poussé à les traiter d’égal à égal), où les histoires individuelles s’imbriquent, s’enchevêtrent, se nourrissent, s’éclairent mutuellement, comme si tout était dans tout et que, soudain, ce tout puisse être vu, embrassé et signifié dans sa totalité. Dans le prière d’insérer qu’il rédige pour le livre, Jérôme Lindon, l’éditeur de Claude Simon, note que « l’histoire des Géorgiques traverse les saisons » et que « les grands bouleversements de l’Europe voisinent, ici, avec la récolte des mûriers, le brouillard sur la neige d’une forêt endormie ou la course de deux papillons au-dessus d’un marais l’été ». C’est que l’absorption du temps historique dans le temps universel ne signifie pas la dissolution des événements qui le composent. Les faits sont là, irréversibles, fixés dans l’écriture (comme est figée dans le marbre de sa statue l’imposante figure du général LSM), mais paradoxalement fragiles, instables, car livrés désormais aux caprices de la mémoire. De sorte que ce que rapporte l’écriture n’est plus le fait lui-même mais sa description, son écho, le son qu’il produit, l’onde qu’il répand dans l’univers. « La matière (de l’écriture) en est moins l’événement que le son de la voix, une voix qui n’a cessé de parler depuis l’origine des temps », écrit encore Jérôme Lindon. La voix qu’Orphée continue à faire entendre malgré sa décollation.

Roman jailli des entrailles de la terre, Les Géorgiques perpétue cette voix-là. L’amplifie. Avec ses mots. Ciselés. Polis. Emondés. Façonnés. Ses mots. Passés et repassés au tamis du temps. Ressassés. Comme la mer. Ses vagues. Ses ressacs. Les mots toujours recommencés.

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Figure(s) de LSM (sur le web)
Dans le numéro de la revue La Nouvelle Critique daté juin-juillet 1977, Claude Simon publie un texte qui se rapporte au personnage de LSM dans Les Géorgiques. LSM, souvenons-nous, est ce général d’Empire qui a voté la mort du roi et dont le narrateur du roman a retrouvé les registres et les correspondances, conservés à l’écart, dans un placard dissimulé sous le grand escalier de l’hôtel particulier de son enfance, situation géographique de la mémoire familiale sur laquelle nous reviendrons un jour, sûrement. Car ambiguë.

Ce texte ressemble à des notes préparatoires concernant le personnage de LSM. "L’ambassade à Naples. Sa solitude. Son arrivée de nuit, au milieu des feux de joie pour Aboukir. Le lendemain, en ouvrant ses fenêtres sur le quai de la Chiaia, il découvre la flotte anglaise mouillée dans la rade"... "Et Nelson auquel il a enlevé un oeil au siège de Calvi. Plus la racaille d’émigrés, de favoris, de conseillers, de bravis, de généraux tudesques. Lui là-dedans. Talleyrand qui ne répond pas à ses lettres, fait le mort. Sa harangue..." Où l’on voit le romancier occupé à cumuler sur le papier des éléments biographiques appelés, ensuite, à être disséminés dans le roman pour composer au fil des pages un portrait du général.

On peut lire ces notes publiées dans La Nouvelle Critique sur le site Berlol de Patrick Rebollar où sont rassemblés de nombreux fragments donnés par Claude Simon aux revues.

Et pour demeurer dans l’environnement de LSM, sachez que se tient cette semaine, vendredi 20 septembre, une journée d’études à l’Université Toulouse 2 - Le Mirail sur le thème : "Claude Simon et Lacombe Saint-Michel". Cette journée est organisée par Jean-Yves Laurichesse, professeur à l’UTM, qui écrit notamment dans la présentation : "Il (Claude Simon) a fait de lui (LSM), sous les initiales L. S. M., un personnage central de son roman Les Géorgiques, prenant pour matériau d’écriture la correspondance de son ancêtre, retrouvée dans un placard de l’hôtel particulier de la rue de la Cloche d’Or à Perpignan. Correspondance double puisqu’elle concerne tantôt ses fonctions militaires et politiques à travers toute l’Europe, tantôt la conduite à distance, par l’intermédiaire de son intendante Batti, de son domaine du Tarn, d’où le titre emprunté au célèbre poème de Virgile. Ainsi se trouvent réunis deux grands thèmes de l’œuvre de Claude Simon : la terre et la guerre"...

Cette journée du 20 septembre sera précédée par une rencontre jeudi 19 septembre à 18 h à la Librairie Ombres Blanches de Toulouse autour du volume II des Oeuvres de Claude Simon dans La Pléiade et de l’ouvrage collectif Claude Simon géographe (sous la direction de Jean-Yves Laurichesse aux éditions Classiques Garnier). Le samedi 21 septembre, les participants seront conviés à une excursion à Saint-Michel de Vaux (Tarn) où se dresse encore le château ayant appartenu à Lacombe Saint-Michel et où l’on peut aussi voir, dans le vallon de Callèpe, la pierre tombale de son épouse, Marianne Hasselaër, dont il est question dans le roman.

Le programme complet de ces rendez-vous est en ligne sur le site de L’Association des Lecteurs de Claude Simon.

"Impressions sans valeur"

Quelques mots, encore, sur ces notes préparatoires des Géorgiques, concernant plus particulièrement le personnage de LSM, dans la revue La Nouvelle Critique. On peut y lire ceci, sous la plume de Claude Simon : "La poisseuse puanteur suspendue dans la chaleur de septembre, l’été épuisé : légumes pourris, melons, choux, huile rance, merde. Noires nuées de mouches. Détritus, épluchures, ventres blêmes de poissons morts, ordures qui flottent, montent et descendent mollement sur l’eau le long du quai..."

Ce que permet de mesurer cette note, c’est l’attention toute particulière que Claude Simon accorde à des détails en apparence insignifiants mais dont il s’efforcera d’exploiter, d’épuiser, les ressources descriptives (si maigres soient-elles). Légumes pourris, melons, choux, huile rance, merde, noires nuées de mouches, détritus etc... Rien ne semble devoir échapper à la voracité de l’écriture romanesque telle que la pratique Claude Simon. Une écriture ouverte au monde. A tout ce qui le constitue, le forme, sans exclusive.

Dans un article donné en 1940 aux Cahiers du Sud sous le titre Mauvaises Pensées, Paul Valéry notait ceci : "Tout esprit es façonné par les expériences les plus banales (...) Il entre dans la composition de ta substance mentale plus de quatre-vingt-dix pour cent d’images et d’impressions sans valeur". L’art du romancier consiste, avec Claude Simon, à donner quelque valeur à ces impressions. Le roman peut tout faire sien, jusqu’aux "expériences les plus banales". Quoi de plus banal que l’ennui d’une jeune femme mariée par le hasard des circonstances à un triste médecin et qui mourra dans l’illusion de l’amour...

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