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Les Géorgiques # 12

jeudi 19 septembre 2013, par Serge Bonnery

Visage(s) de LSM # 1 - L’aventure du roman

Passées les sept pages de prologue sur lesquelles il y aura un jour à dire, Les Géorgiques s’ouvre sur la figure de LSM, l’un des trois personnages (avec le cavalier emporté dans la débâcle de 1940 et O. engagé dans la guerre d’Espagne) autour desquels se construit la trame du récit.

Il a cinquante ans, est la toute première information que nous livre Claude Simon sur un personnage dont nous ne savons encore rien. Débute alors entre narrateur et lecteur un jeu de chat et de souris des plus excitants sur le plan de la lecture. Nous sommes en effet tenus dans l’ignorance de qui il est question dans cet incipit où l’écrivain rompt avec la phrase longue si caractéristique de son style pour lui substituer une phrase courte - sujet, verbe, complément - imprimant au texte un rythme staccato.

Il est général en chef d’artillerie de l’armée d’Italie. Le portrait qui va se dessiner peu à peu de ce personnage pour l’heure énigmatique se précise. Il réside à Milan. Nous venons de le géolocaliser. Nous le voyons ensuite en costume d’apparat : Il porte une tunique au col et au plastron brodés de dorures.

Puis brusquement, sans crier gare, une rupture : Il a soixante ans. Dix ans ont passé entre cette apparition fugitive du personnage qui, quatre phrases plus haut, n’était âgé que de cinquante ans. Il surveille les travaux d’assèchement de la terrasse de son château. Le voici en action. Mais pas du tout dans son rôle de militaire. S’attendait-on à le voir abattre son sabre pour ordonner le tir des canons en direction d’une mêlée furieuse ? Je ne me souviens pas, ouvrant les premières pages des Géorgiques, m’être attendu à quoi que ce soit. Les relisant, je ne m’attends encore à rien. Je n’imagine pas. Je lis. La réalité est que le texte ne donne pas un seul instant à son lecteur l’occasion de se projeter. Vous êtes pris. Emporté dans le tourbillon des phrases qui vont au galop. Dans la mêlée des mots.

Le personnage, général d’artillerie, n’est pas montré au combat mais commandant à des travaux d’aménagement d’un château. De militaire, le voici (mais dix ans plus tard) architecte. Frileusement enveloppé d’une vieille houppelande. Mais où, cela ? En Italie ? A Milan ? Le texte ne précise pas. La géolocalisation est perdue. Il voit des points noirs. Nous ne voyons plus rien. Le soir il sera mort. Tout est allé très vite. Nous ne sommes toutefois pas au bout de nos peines.

Il a trente ans. Claude Simon ne ménage pas son lecteur, ballotté par tous les temps. Ici brusquement rejeté en arrière. Trente ans plus tôt exactement. A l’opéra. Il porte un tricorne, une tunique bleue pincée à la taille et une épée de salon. Nous le laissons là pour immédiatement le retrouver ambassadeur à Naples sous le Directoire. Puis marié, une première fois en 1781 avec une jeune protestante hollandaise. Le voici à trente huit ans (...) membre de l’Assemblée nationale à la fois dans les départements du Nord et du Tarn. Nous sautons allègrement par dessus les haies que forment les années pour le retrouver durant l’hiver 1807 dirigeant le siège de Stralsund en Poméranie suédoise. Géolocalisation momentanément retrouvée pour ce militaire hyper actif, bougeant sans cesse, qui achète maintenant un cheval à Friedland.

Cet incipit qui ne laisse aucun répit au lecteur s’étend sur toute la page 21 et environ les deux tiers de la page 22 des Géorgiques (éditions de Minuit). Claude Simon y a aboli toute forme de chronologie. Ici, le temps est bousculé, cul par dessus tête. Sur le champ de bataille du roman en train de s’écrire, la mêlée est furieuse. La mêlée des mots pour dresser, à la brosse, un portrait du personnage. Elu à la Convention en 1792. Ordonnant à son intendante Batti de veiller à regarnir les haies d’épine de ce que l’on n’imagine même pas encore être son domaine de Saint-Michel de Vax, dans le Tarn. Cela viendra plus tard. Le puzzle finira par se reconstituer de lui-même. Chaque chose en son temps. Pour l’instant, nous le savons expulsé de Naples, engagé dans l’exploitation de mines de fer de la vallée de l’Aveyron. Et puis, brusquement, comme tombe un couperet : Il vote la mort du roi. Un geste qui ne sera pas sans conséquence sur la suite des événements. Mais n’anticipons pas...

Rien ne nous y autorise à ce stade de la lecture qui nous laisse pantois. Aussi épuisés que cet homme doué de la capacité phénoménale de se trouver en plusieurs lieux dans un même temps (celui de la lecture), de faire plusieurs choses à la fois (dans le domaine militaire ou domestique), d’avoir cinquante puis trente ans (quelle chance...). Bref, à n’en pas douter : un personnage exceptionnel. Hors du commun. Voilà, précisément, ce que veut nous dire le texte. Que nous sommes, dès l’incipit du livre, placés face à un homme d’exception. Sinon, à quoi bon avoir bousculé tous les codes traditionnels du roman ? Avoir provoqué leur désintégration dans un mouvement endiablé ? Non, aucun doute n’est possible : autour de ce personnage dont le nom nous importe peu pour l’instant, il se passe quelque chose. Quelque chose de remarquable. Auquel nous sommes forcés - contraints ? - d’assister. En spectateurs sidérés. Comme à l’opéra.

Car pendant que nous sommes confortablement installés dans notre fauteuil de velours vert (ou rouge), le livre entre les mains, entourés de silence et de soleil levant, lui entre au Comité de salut public, règle le cérémonial de la visite de l’empereur dans le royaume d’Italie, sauve, en pleine Terreur, une royaliste qu’il épousera en secondes noces, se collette en Corse avec les insurgés paolistes, est blessé à la jambe (ça devait finir par arriver) à Farinole et, enfin, est capturé en mer par un corsaire turc. Quelle débauche ! Quelle aventure !

Derrière les deux premières pages des Géorgiques, une autre aventure commence, tout aussi exaltante que la vie débridée de ce général d’artillerie : la lecture. Son plaisir. La jubilation que procure le simple fait d’être emporté par la vague d’un texte qui vous a pris au collet et dont vous savez déjà - ce que vous lisez ne vous donne aucune assurance sur la suite, ce ne sont que bribes, lambeaux cousus les uns aux autres mais vous savez - que vous n’en sortirez pas indemne. Rendez-vous 477 pages plus loin. La traversée commence.

Les Géorgiques n’est pas un roman d’aventure. Ce livre, c’est l’aventure du roman.

Tous les passages en italiques sont des citations extraites des deux premières pages des Géorgiques.

Comme à l’opéra

... vivant dans ce Milan dont ses fonctions font de lui l’un des premiers personnages comme il le ferait dans une quelconque préfecture militaire de province, Dunkerque, Mayence ou Toulouse. Il vient de faire la plus grande révolution de l’Histoire et ne croit plus à rien, sert docilement le despote dont seul à présent le maintien au pouvoir le protège de la vengeance des Bourbons, se borne à accomplir chaque jour le travail fastidieux pour lequel il est payé, vérifiant les comptes des fournisseurs aux armées, se livrant à d’épuisantes tournées d’inspection, dénonçant les escroqueries des fonderies et les vols dans les arsenaux. Il déplore la médiocrité des spectacles qui se donnent là et où, dit-il, "il faut se boucher les oreilles et parfois fermer les yeux", se plaignant que les acteurs célèbres de Paris comme Talma ou Mademoiselle George ("ces astres", écrit-il) ne viennent s’y produire que rarement, peu sensible semble-t-il aux fastes de la Scala où son rang l’oblige à se montrer, accompagné (ou traîné) par la fausse Joséphine suivie de son petit nègre. Il regarde d’un oeil froid le brillant parterre, les épaules nues des éblouissantes comtesses italiennes qui fascinent le jeune Stendhal arrivé avec l’Intendance, évaluant en termes de marchés d’aciers, de contrats de forges et de fournitures avariées les diadèmes et les colliers payés par leurs vieux maris aux interminables titres de noblesse, occupés de minuscules intrigues politiques et mercantiles...
Extrait des Géorgiques, éditions de Minuit, pages 222-223

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