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Les Géorgiques # 13

lundi 23 septembre 2013, par Serge Bonnery

Et dire que je le voulais mien...

(extrait de Triptyque pour Claude Simon, à paraître en octobre à la librairie Torcatis)

J’ai voulu habiter ce livre, vivre avec, l’emporter partout avec moi, au travail, dans la rue, en montagne, au restaurant, l’ouvrir au hasard de ses pages, l’occuper, oui, je dis bien l’occuper (pas au sens où l’on peut encore entendre ce verbe désignant dans notre mémoire collective - pour combien de temps ? - l’occupation nazie après la débâcle de 1940 mais plutôt dans le sens d’y entrer, d’y trouver un logement pour ma personne futile, éparse, éphémère), et l’occupant, donc, tomber sur la plupart des occupants du wagon regard(a)nt le photographe et deux exhib(a)nt ostensiblement leurs fusils qu’ils tiennent inclinés, les longs canons pointant vers le ciel à l’extérieur des fenêtres. Ils ont tous d’épaisses chevelures etc... cette phrase m’intimant - ce n’est déjà plus moi, lecteur, qui commande - l’ordre d’en retenir l’écho, étouffé par le crissement des pneumatiques sur l’asphalte des routes, fondant sous la pression des chaleurs de l’été, de la soustraire - la phrase - à la cacophonie du temps, la hisser au sommet d’une montagne (le Canigou, le Saint-Barthélémy, que sais-je...), pour enfin entendre sa voix dans le silence et dormir avec, à l’abri, dans la couverture, sous l’acacia, à la belle étoile, ou plus tard sous la couette, près de la cheminée, puis la remettre au monde, intacte - comme si aucun œil ne s’y était jamais posé dessus - et la livrer pure, immaculée, au concert des klaxons, à l’invective des grincheux, aux plumes rondes des thuriféraires, pour tester sa capacité de résistance, puiser en elle les raisons de ne pas tout laisser, là, en plan, à l’abandon. Démuni.

Mais. Au bout de ce décompte - plutôt mécompte - je dois l’admettre, me résigner, abdiquer - ce qu’en soi je ne vis pas du tout comme une défaite, au contraire -, c’est ce livre, Les Géorgiques, qui m’a habité, pris, transporté, jeté dans les wagons à bestiaux où tant d’hommes, de femmes, d’enfants, vieux, nourrissons, furent entassés, numérotés, séparés - les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, les enfants, les vieillards ailleurs ou nulle part, morts ou si peu vifs, c’est tout comme - tous dé-nommés, et pour finir assassinés, c’est ce livre qui m’a poussé vers les soldats conduits au sacrifice par des états-majors imbéciles, sous les vivats inconscients de la foule, en 1914, 15, 16, 17, 18 et 1939, 40, ce livre qui m’a heurté, bousculé, piétiné, poussé hors de mon champ de vision, laissé - ni nu, ni vêtu mais dépourvu - au bord d’une route, quelque part dans les Flandres, en un lieu inconnu, plus tard dans les environs d’Ablain-Saint-Nazaire où la chair d’un mien bisaïeul fut jetée en pâture au canon, engluée dans la boue des tranchées, le cheval tenu bride courte, un œil, toujours, sur le chargement d’obus de 75 qu’en tant que conducteur il charroyait vers la ligne de feu. Ce livre - pour revenir à lui - m’a tordu dans tous les sens, exactement de la manière dont un fil de fer barbelé s’enchevêtre dans l’étau de ses chevaux de frise - pulvérisé, rendu à l’âme qui, en moi, se trouvait dans l’attente de naître, sans que - pour être tout-à-fait honnête - je n’en susse rien. Comme malgré moi. A rebours. Et dire que je le voulais mien.

Les attentions barbares

De toutes les longues phrases de Claude Simon que j’ai apprises à aimer, pas seulement dans Les Géorgiques mais aussi dans d’autres de ses romans (La Route des Flandres, Le vent, Le palace, Histoire etc.), ces phrases que l’on marque d’un post-it jaune pour être sûr de pouvoir y revenir, celle qui débute à la page 110 des Géorgiques est parmi mes préférées. Je l’ai lue, relue, tournée dans tous les sens, en avant, en arrière (oui, en arrière, ou pour mieux dire à rebours, c’est-à-dire en remontant de la fin qui se situe page 117 pour revenir à la page 110. C’est très dérangeant, cet exercice de lecture, mais cela permet de voir des mots, des expressions qui seraient, je crois, plus difficilement identifiables dans une lecture "normale"), je ne la connais pas par coeur mais c’est tout comme.

Je sais que, là, vont surgir - écoutez bien - "les oreilles rabattues des casquettes encadrant des visages cireux" qui annoncent un cortège funèbre composé "de l’escadron, la troupe, les paysans, les comptables ou les vendeurs de magasins affublés d’uniformes (vous noterez : pas habillés ni revêtus mais affublés, comme on affuble des épouvantails dans les champs pour faire fuir les oiseaux dévastateurs de récoltes), armés, casqués, bottés et hissés sur des chevaux de guerre", lequel cortège contraste avec les officiers rencontrés quelques lignes auparavant "dans leurs chambres bien chauffées où, sur la table, les manuels du service en campagne et les lettres inachevées aux aristocratiques fiancées cachaient..." quoi ? Des photographies "aguicheuses" dit pudiquement Claude Simon mais tout le monde a compris qu’il s’agit de photos pornographiques qui, même elles, portent la marque indélébile de la hiérarchie militaire, "celles réservées aux simples soldats" étant "imprimées sur un mauvais papier et à l’aide d’une encre bistre et bon marché" tandis que "celles des officiers" sont "en technicolor et sur papier couché". Cette partie de phrase dit, à elle seule, le ressentiment que garde Claude Simon de cette si courte guerre dont il fut acteur malgré lui, lorsque son régiment de cavalerie s’est vu littéralement désintégré lors de la percée allemande dans les Flandres, épisode sur lequel il revient longuement dans Les Géorgiques et qui, auparavant, avait occupé l’essentiel de La route des Flandres. Vous ne trouverez, dans aucun de ses livres, un mot pour sauver l’honneur des officiers et de l’Etat-major que Claude Simon accuse. Il ne leur pardonnera jamais d’avoir sacrifié son régiment et lui avec.

D’ailleurs, que mangeaient-ils, ces officiers gantés de blanc ? Certainement pas le rata de la troupe nourrie "de choses innommables, infectes" mais que Claude Simon - en tant que romancier - nommera malgré tout. Ce sont "quartiers de boeufs congelés dix ans plus tôt en Argentine datés d’un tampon violet sur leur graisse jaune, le riz gluant". Et que dire des soins à elle (la troupe) prodigués ? "Des vaccins pour chevaux" (vous avez bien lu), "des médicaments de chevaux - mais enfin des médicaments". Vous ne rêvez pas. Vous avez bien lu. Comment ne pas en vouloir à cette hiérarchie militaire si dédaigneuse, hautaine, campée sur ses certitudes et - tout de même - responsable - qu’elle le veuille ou non - de la déroute du printemps 1940 ? Comment ne pas éprouver de la rancoeur contre ces officiers qui vous ont traité "comme ces condamnés à mort qui font l’objet d’une sollicitude vigilante du personnel des quartiers cellulaires et au chevet desquels on convoque à l’occasion les plus hautes autorités médicales pour les conserver en vie à seule fin de pouvoir, le jour venu, traînés par deux aides-bourreaux ou à cheval sur des carnes les conduire dans une aube grise ou par une radieuse matinée de printemps à ce pour quoi on les a maintenus aptes à respirer : souffrir et saigner..." Vous la lisez comme moi, la rancune de Claude Simon, dans cet "aptes à respirer". Ils n’ont pas, les soldats condamnés à mort par les inopérants manuels de campagne, été maintenus en vie mais seulement "aptes à respirer". Cela suffisait amplement à la besogne pour laquelle ils avaient été désignés. Un sacrifice.

Un peu plus loin dans la même phrase, pages 114 et 115, ceci, comme l’histoire d’une apparition. "...et alors se tenant là, debout dans l’avare lumière, encore entouré de froid (comme une sorte de chappe, d’ogive, lui-même ogival dans son vaste manteau plissé, ou plutôt médiéval, le visage invisible sous la visière de son casque, engoncé dans ses buffleteries glacées, le drap glacé, semblable à lui seul à quelque forteresse, quelque machine de guerre ou quelque animal à carapace, une tortue, un obus posé verticalement, gourd, raide, avec..." et maintenant, voici : "...avec, comme une sorte d’attribut phallique (comme ces coquilles que portent les boxeurs, sauf que lui la portait sur le côté...", vous ne voyez pas encore de quoi il s’agit mais continuons "...comme si en même temps qu’on l’avait pour ainsi dire castré, privé de ses organes naturels recroquevillés de froid dans son caleçon douteux, on l’avait, en compensation, doté d’un organe supplémentaire" d’accord mais lequel ? un organe "facile à saisir sans se débraguetter, d’une incomparable puissance et enrobé (testicules et pénis) d’un cuir rougeâtre qui en épousait sommairement, d’une façon à la fois pudique et obscène, les formes meurtrières)", mais quoi, quoi à la fin ? "son étui à révolver". Nous y sommes : vous l’avez vu comme moi, ce dérisoire chef de poste (car c’est d’un chef qu’il s’agit, un petit chef à ranger peut-être lui aussi au rang des victimes mais incarnant, symbolisant, là, LE chef), avec ses tout petits organes recroquevillés et, en lieu et place d’un membre dressé, prêt au combat, un étui à révolver comme unique symbole de virilité, virilité de façade car pour ce qui est de l’impuissance à endiguer l’attaque ennemie, ils se sont posés là, les chefs du régiment et au-dessus d’eux, les chefs de l’Etat-major avec leurs organes recroquevillés et leurs photos pornographiques en technicolor. De là à dire que les officiers n’avaient rien dans les pantalons, il n’y a qu’un pas. De quoi, vraiment, leur en vouloir, aux gradés que Claude Simon a vus à l’oeuvre, entre l’automne 1939 et le printemps 1940. Plongés dans leurs manuels, comme si la guerre s’apprenait dans les livres. Oui, de quoi leur en vouloir, surtout quand on sait aujourd’hui ce qui est advenu. Après.

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