Les cahiers de Serge Bonnery

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Carcassonne # 3

vendredi 31 janvier 2014, par Serge Bonnery

Suite pour Claude Simon

I - Une écriture archipélagique
(avec des mots de Claude Simon et d’Eberhard Grüber)

1.
comme des accrocs d’abord, par places, comme si au-dessous du tissu des prés de bois de champs parallèles s’étendait un autre ciel, symétrique à celui où vole l’avion, plus foncé toutefois, d’un bleu légérement violacé... [1]

Comment se hisser, prendre de la hauteur pour voir ? Enjeu. Comment se glisser maintenant dans le texte ? Se faufiler dans l’entre ? Le blanc des mots. Dans le texte en tant que texture. La syntaxe, ce sont des fils que l’on tire. La phrase...

Mots en -age : tissage / métissage / assemblage / collage.

2.
violacé
ou gris
miroitant dans le contre-jour comme des glaces de métal à l’éclat terne enchâssés dans l’herbe...
 [2]

Je lis et je ne sais pas encore. Si je lis. Ce que je lis. Si je vois ce que je vois. Saurais-je jamais ?

3.
La littérature n’invente rien hors elle-même. [3] Elle ne reprend pas la réalité. La surprend. Les personnages de Proust n’existaient pas avant qu’il les écrive. Qu’il leur donne apparence, chair, âme, sentiments, pensées, paroles. Une épaisseur. L’écriture donne de l’épaisseur au réel pour qu’il soit vu. Une consistance. Sans l’écriture, le réel existerait-il ?

La littérature prend acte du fait que le monde est. Discours de Stockholm. Ni signifiant, ni absurde. Il est. Le monde indubitablement. La littérature fait avec. Pourrait-elle faire sans ? Faire sens... sans ?

4.
(...) accrocs d’abord, par places (...)
effet d’optique les sertissant de lumière comme si non pas trous mais ces flaques de mercure répandu faiblement en relief sur la terre assombrie...
 [4]

Rien n’est donné. Acquis. Arrêté. Nous avançons - Discours de Stockholm - sur des sables mouvants. Nos repères nous fuient. Les traces ne durent pas. C’est pourquoi l’Art ne se répète pas. Il avance. Il passe par-dessus les traces qui s’estompent. Vont s’effaçant. Comme les rêves s’oublient avec le temps. L’Art dépasse. Outrepasse.

5.
Claude Simon ou la liberté du geste scriptural. L’accueil à...

Ecrivant, faire accueil - et non écueil - à ce qui vient dans l’écriture pendant l’écriture. Demeurer dans l’Ouvert. Suffisamment attentif, à l’écoute, tout ouï, tendu vers le oui pour faire accueil à ce qui, dans les mots, par les mots, advient.

6.
comme des accrocs d’abord, par places, comme si au-dessous du tissu des prés de bois de champs parallèles s’étendait un autre ciel, symétrique... [5]

Accrocs. La déchirure. Un archipel est un lieu où terre et mer se déchirent. Etymologiquement, archipel - archipelagos en grec - signifie mer principale.

La partie de la Méditerranée (Littré) située entre la Grèce, la Macédoine et l’Asie constitue un archipel.

Mer principale. Primordiale. Mer primordiale. Archipel. Méditerranée. Notre me(è)r(e) à tous.

7.
L’écriture à son tour forme un archipel sur la page. Selon une typographie et une mise en page recherchées qui ne sont pas sans rappeler les tentatives d’Apollinaire dans Caligrammes.

Une écriture déchirée. Comme une étoffe. Un tissage avec des trous dedans. Trous de mémoire que l’écriture ne comble pas. Une écriture éparse. En archipel.

Les mots - îlots - parsemés sur la mer blanche. La mer de la page blanche. Immense. Là. Primordiale.

8.
et dans le magma de cette écriture archipélagique, le mouvement perpétuel - les sables mouvants / Discours de Stockholm - au rythme des oscillations de la planète. Il s’agit, à partir de ce mouvement, de construire un point d’équilibre, même précaire, incertain, mais un point d’équilibre malgré tout.

Un point d’équilibre en tant que condition du vivant.

Toute la recherche, tout le travail consiste à trouver un point d’équilibre dans l’écriture.

Le point du vivant.

Ce texte aurait pu s’intituler : La parole en archipel, du titre de l’anthologie des poèmes de René Char parue chez Folio Gallimard en 2007. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». [6].

II - Notes de notes
(à partir des notes de Merleau-Ponty)

Le 16 mars 1961 (soit quelques mois avant sa mort brutale survenue le 3 mai), Maurice Merleau-Ponty consacre une séance de son cours au collège de France aux romans de Claude Simon (La Corde Raide, Le Vent, L’Herbe et La Route des France). Dans sa biographie, Mireille Calle-Grüber rapporte la réaction de Claude Simon qui, sortant du cours auquel il venait d’assister en auditeur, avait fait remarquer au philosophe : « Ce Claude Simon dont vous parlez est très intelligent, mais ce n’est pas moi ». Ce que Merleau-Ponty avait confirmé, répondant qu’en effet, ce n’était pas de Claude Simon en tant que tel qu’il venait de parler mais de Claude Simon au travail, écrivant. Non Claude Simon, donc, mais Claude Simon augmenté de ce que son travail avait généré d’autre que lui : ses livres.
Il aurait été prétentieux d’élaborer un texte à partir des notes de Maurice Merleau-Ponty lues par Daniel Mesguich le dimanche 26 janvier à l’autoditorium de Carcassonne dans le cadre de l’exposition Claude Simon présentée à la maison Joë Bousquet.
Simplement donc, ces notes de notes, prises à la volée, pendant la lecture. Sans aucun texte sous les yeux. Tout ouï au texte dit. [[Les Cinq notes sur Claude Simon ont été initialement publiées dans Méditations (numéro 4, hiver 1961). Elles ont été ensuite republiées dans Entretiens et dans la revue Esprit, puis dans Maurice Merleau-Ponty,

1.
Le visible c’est le durable. Ce qui traverse le temps.

Le temps comme magma. La chair du monde.

Feu en transparence dans son foyer de douleur.

2.
Le temps. Présence et non figure. Un autre expérience du temps.
Le temps comme contenu dans l’espace. Le temps élément, ce qui creuse et fait faiblement bouger le monde.
Le temps magma. Sans perspective italienne.
Le temps contaminé par l’espace : à eux deux, ils sont le monde.
Le temps sédimentation. Non sériel. Un présent en emboîtements, un présent qui tiendrait en lui d’autres présents.

3.
Noyau du visible.
Un noyau transtemporel visible au monde. Une sorte d’éternité du visible.
Jamais à l’heure pile. Toujours en avance (ou en retard) sur le présent.
Nous sommes installés au milieu du visible. Et nous ne savons pas.
Les hommes, le temps, l’espace sont faits du même magma.

4.
Quelque chose de plus que la matière : les mots.
Un excès de mots. Un surplus de sens.
Le monde en tant que prolifération de sens. Magma. Chaos de sens.


5.
En quoi consiste la littérature. Quand nous vivons dans le langage, nous ne sommes pas uniquement « je ».

6.
Voir par les mots.
Montrer un fragment de vie. Sa vibration.

7.
On ne décide pas de faire mais de laisser se faire.
En quoi consiste la littérature. Une couleur. Une vibration.
Un visible infini.


Ces notes ont été rédigées d’après les communications et lectures données lors des rencontres organisées les samedi 25 et dimanche 26 janvier par le Centre Joë Bousquet à Carcassonne, dans le cadre de l’exposition Claude Simon. Photographies. Ecriture et image. Maison Joë Bousquet. 13 décembre 2013 - 8 mars 2014.
Sur Claude Simon et Merleau-Ponty, consulter l’important article de Jean Duffy (Claude Simon, Merleau-Ponty et la perception) en ligne sur le site de l’association des lecteurs de Claude Simon.


[1Claude Simon - Archipel - extrait de Archipel et Nord, éditions de Minuit

[2op. cit.

[3Sauf mention contraire, toutes les phrases en italiques sont extraites de la communication d’Eberhard Grüber : « Quand la géographie prend de la hauteur ». Rencontres de Carcassonne. 25 janvier 2014.

[4op. cit.

[5op. cit.

[6René Char

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