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Cent ans...

jeudi 10 octobre 2013, par Serge Bonnery

Venir au monde (10 octobre 1913 - 10 octobre 2013)

On ne vient pas de nulle part. On n’est pas l’enfant de personne.
Claude Eugène Henri Simon est né le 10 octobre 1913 à Tananarive où, le 25 avril 1912, le capitaine Louis Simon, son père, a pris ses quartiers au deuxième régiment de tiarilleurs malgaches. Antoine Louis Eugène Simon était né le 27 juillet 1874 aux Planches, hameau situé près d’Arbois, dans le Jura. Suzane Joséphine Louise Denamiel, sa mère, était née quant à elle à Perpignan, trois ans plus tard, le 8 novembre 1877. Ils s’étaient mariés le 8 février 1910.

On ne naît pas de rien. Claude Simon avait une famille. Plutôt grande. Quelles que soient ses branches, l’arbre généalogique de Claude Simon est vivace. Un bel acacia. Et pourtant. A sa naissance, Claude Simon porte « le nom d’un mort ». Un premier enfant était né du jeune couple, « prénommé Claude, déjà. Mort du croup ». Selon sa biographe, Mireille Calle-Grüber, « le fait est inconnu ». L’état-civil de Madagascar ne fait pas mention de cet événement. « Est-ce oubli ? Est-ce perte ? », se demande-t-elle. Toute trace perdue, le fait n’est pas moins réel. « Il porte à sa ,naissance le nom d’un mort. Usurpation d’identité », écrit Claude Simon lui-même dans une notre personnelle datée du 7 mars 1981. Mireille Calle-Grüber, qui a bien connu et côtoyé Claude Simon pendant les dernières années de sa vie, souligne : « Longtemps, la pensée de ce frère dont il porte le nom l’aura hanté ».

Cet enfant mort-né dont personne ne parle, c’est un secret de famille. Nous verrons dans un futur épisode de ce feuilleton qu’il n’est pas le seul. Un autre, au moins, dont il est fait récit dans Les Géorgiques, hante la mémoire familiale du « clan » Simon.

Chez Claude Simon, la mort a précédé la vie. Et la vie va trop vite confronter l’enfant à la mort. 27 août 1914. Notez bien cette date, elle est presque incroyable. 27 août 1914. Il y a moins de vingt jours que se sont ouvertes les hostilités marquant le début effectif de la Première guerre mondiale. Louis Simon a rejoint au début du mois son 24e régiment d’infanterie coloniale stationné à Perpignan et il est tué, le 27 août 1914, parmi les tout premiers soldats fauchés dans la boucherie dont personne, encore, ne se doute. 27 août 1914. Claude Simon avait dix mois. Elevé par sa mère, sa grand mère, et la soeur de sa mère, il n’a pas connu son père. Il est - si l’on ose s’exprimer ainsi - le produit d’un matriarcat. Et c’est encore loin d’être fini. La mort toujours rôde. Frappe à nouveau. La mère,cette fois. Emportée par un cancer le 5 mai 1925. Ca commence à faire beaucoup. Claude Simon est orphelin à douze ans.

Il n’a pas suffisamment vu (visualisé) son père pour s’en souvenir. Il n’a pu retenir que « le récit héroïque » qu’on lui a fait de sa mort. Et de sa mère, il gardera toujours l’image d’une femme chétive et souffrante, vêtue de noir. « Ainsi dès les commencements, écrit Mireille Calle-Grüber dans sa biographie de l’écrivain, Claude Simon aura été l’enfant des temps d’urgence, de la vie brève arrachée à la mort ». L’enfant qui a vu la mort (de sa mère) et le théâtre de la mort (de son père) lorsque, rappelle Mireille Calle-Grüber, « sa mère l’entraîne à sa suite, sitôt la guerre finie, dans une région de ruine et de dévastation, aux confins de la France et de la Belgique, dans les parages de Stenay, Laneuville-sur-Meuse puis vers la forêt de Jaulnay, à la recherche de la tombe de l’époux et du père ». Je vous renvoie à la lecture des premières pages - saisissantes - de L’Acacia. Elles se passent de commentaire. Voici.

Elles allaient d’un village à l’autre, et dans chacun (ou du moins ce qu’il en restait) d’une maison à l’autre, parfois une ferme en plein champ qu’on leur indiquait, qu’elles gagnaient en se tordant les pieds dans les mauvais chemins, leurs chaussures de ville souillées d’une boue jaune que l’une des deux soeurs parfois essuyait maladroitement à l’aide d’une touffe d’herbe, tenant de l’autre main son gant noir, penchée comme une servante, parlant d’une voix grondeuse à la veuve qui posait avec impatience son pied sur une pierre ou une borne, la laissant faire tandis qu’elle continuait à scruter avidement des yeux le paysage, les prés détrempés, les champs que depuis cnq ans aucune charrue n’avait retournés, les bois om subsistait ici et là une tache de vert, parfois un arbre seul, parfois seulement une branche sur laquelle avaient repoussé quelques rameaux crevant l’écroce déchiquetée. Etc...
Claude Simon, L’Acacia, éditions de Minuit (1989).

Je me demande comment personne - je veux dire aucun cinéaste - n’a jamais eu l’idée de filmer ça. D’acheter les droits et de faire un film avec ça. Peut-être parce que les images de cinéma ne seraient qu’un amoindrissement comparées à la puissance évocatrice du texte, à la force de la description ? Peut-être. Je ne suis pas cinéaste. Je ne peux pas savoir.

Claude Simon est né il y a cent ans dans un siècle qui ne pouvait plus mal commencer. Un siècle qui a débuté par un sacrifice qui effare encore aujourd’hui par son ampleur : dix millions de morts. Et ça n’allait pas s’améliorer par la suite. Loin s’en faut. Enfant, Claude Simon a eu à connaître la mort. Elle l’a précédé. Elle l’a suivi. Puis poursuivi. Jusque dans les Flandres, au printemps de 1940, où, sur son cheval pris d’assaut par les chars, son régiment débandé, il a bien failli à son tour y laisser la peau. C’est miracle s’il a réchappé de cet invraisemblable traquenard, jeté en pâture à l’ennemi, transformé en chair à canon. De cet événement, il gardera toujours la mémoire bien sûr, mais soutenue, renforcée par une colère sourde, rentrée, un énorme ressentiment à l’encontre d’un Etat-Major qu’il mettra plus tard en accusation dans ses livres, démontrant au grand jour l’incurie de ses chefs jusqu’à en faire des assassins purs et simples.

Claude Simon a connu et côtoyé la mort parce que le XXe siècle est celui de la mort. Dix millions en 14-18. Plus de dix-sept millions en 39-45 auxquels doivent être ajoutées les victimes par millions des camps de la mort. De la Shoah. Et celles des guerres coloniales (Vietnam, Indochine, Algérie...), des Balkans (j’en oublie sûrement) et les millions des goulags. Un champ de ruines, ce siècle, qui fut aussi celui des wagons à bestiaux et des camps.

Comment s’extirper de cette gangue ? Comment survivre à cet enfer des temps ? Il n’existe pas de recette miracle, applicable à tous sans distinction. Chacun cherche la sienne. Plus ou moins maladroitement. Tâtonne. Jorge Semprun raconte dans un livre très émouvant - L’écriture ou la vie - comment, lui, a fini par trouver la clé qui entrait dans la bonne serrure et ouvrait la porte. Claude Simon a-t-il fait la paix avec son siècle en écrivant ? Lui seul sait. Mais je veux croire, au regard de l’oeuvre accomplie, qu’il est parvenu à surmonter son néant. C’est parce que je crois cela que, selon moi, les romans de Claude Simon rassemblés forment un don à l’humanité, peut-être l’un des dons les plus précieux qu’un écrivain ait pu faire, avec son seul stylo et ses fines pages blanches de format A4, à l’humanité.

Je tenais à dire cela, en ce jour centenaire. Que ce n’est pas le monde qui a accueilli Claude Simon mais Claude Simon qui est venu au monde. Que son oeuvre n’est pas un don du ciel. Fruit, au contraire, d’un lourd et long travail, elle est un don fait à l’homme de son identité retrouvée. Un don fait à l’homme pour qu’il demeure debout, quelles que soient les circonstances qu’il soit appelé à affronter. Une oeuvre à hauteur d’homme.

Et pour cette oeuvre là, si rare, si belle, que j’aime tant, un seul mot à Claude Simon, par-delà le temps : merci.
Pour clore cette évocation, des mots à partager. De Claude Simon.

Les aubes grisâtres

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L’hôtel Codet, rue de la Cloche d’Or à Perpignan, où Claude Simon vécut enfant.

Puis un jour nouveau se levait, cristallin lui aussi, irisé et boréal pendant la période où le froid sembla se stabiliser, comme parvenu à ses propres limites, comme expulsant de lui-même par sa seule densité tout ce qui (nuages, brouillards) pouvait lui faire obstacle : et ensuite, simplement les aubes grisâtres, ternes, dans lesquelles se dessinaient peu à peu, émergeaient de la nuit, se précisaient, les masses confuses des bois, des arbres dans les vergers, des maisons, le paysage silencieux et blanc avec sa ceinture de forêts mauves, lilas, ardoise, brunes ou rien que noires comme un lugubre horizon de deuil, selon les heures, les ciels, les crépuscules. Parfois passaient des migrations d’oies sauvages, formées en triangles, sous le plafond bas des nuages chargés de neige, survolant les collines à lents coups d’ailes, disparaissant au loin, au-dessus de l’horizon où pointaient ça et là les clochers des hameaux désertés par leurs habitants...

Un peu de poussière de bois

... plus tard, quand on ouvrit le caveau pour un autre enterrement, les fossoyeurs dirent qu’elle était étendue là, visible dans son cercueil disjoint, à côté de celui de son père, son visage réduit à de durs replis de parchemin racorni couronnés de cheveux gris - et ils racontèrent que lorsque, pour faire de la place, on entreprit de bouger les cercueils, le plus vieux s’était pour ainsi dire désagrégé, n’avait laissé entre leurs mains qu’un peu de poussière de bois, de sorte qu’ils transférèrent tant bien que mal le faux pasteur baptiste (l’amateur de pulpeuses Andromèdes) ou du moins ce qu’il en restait (sa redingote, racontèrent-ils, intacte aussi, et son pantalon gris-perle à sous-pieds) dans celui de la vieille dame, saucissonnant le tout à l’aide d’une corde, si bien que le père et la fille se trouvèrent enfin réunis dans une sorte d’incestueux et macabre accouplement sous forme de deux crânes et quelques baguettes ou cerceaux de calcaire contenus (ramassés, rassemblés comme on fait le ménage, fourrés au hasard) dans leurs défroques d’apparat faites d’imputrescible serge et d’imputrescible soie comme celle de...
Claude Simon, extraits des Géorgiques, éditions de Minuit (1985).


Sources : "Claude Simon, une vie à écrire" de Mireille Calle-Grüber (éditions du Seuil) / Chronologie in "Oeuvres" de Claude Simon, volume II, Bibliothèque de La Pléiade.

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