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Céret # 2

jeudi 17 octobre 2013, par Serge Bonnery

Céret, Orion étincelant

avec des mots de Mireille Calle-Grüber, Alain Freixe et Claude Simon

Le lapin Picasso dont nous parlions dans le feuilleton précédent, donne à Claude Simon une méthode d’écriture. Celle qui consistera à commencer le travail à partir des objets qui l’entourent. "Dans le vaste rez-de-chaussée de la Californie (exotisme tapageur de ce nom même, évocateur de mirages hollywoodiens, qu’il n’a pas choisi, qu’il a conservé comme par une sorte de sarcastique humour, de dérision (ou simplement d’indifférence), de même que le vieux canapé de cuir, défoncé, d’où s’échappent des touffes de crin et la pile de boîtes en carton étranglées par la ficelle qui les lie, posée sur une chaise de café au milieu du désordre" etc... Ainsi débute, dans Le Jardin des Plantes, la description de l’atelier où Claude Simon est reçu par Picasso en 1956. Nous y sommes, nous aussi, lecteurs, dans cette pièce qui ressemble à un capharnaüm : vieux canapé de cuir défoncé, pile de boîtes, chaise de café... la description se poursuit par l’extérieur de la maison, soleil étincelant sur la luxuriante végétation du jardin au-delà de la baie Belle Epoque aux découpures de volubilis etc...

Quelle image se déploie sous nos yeux ? Celle d’un chaos. Entrant chez Picasso, Claude Simon se retrouve face à un chaos d’objets amoncelés, boîtes en carton, têtes cornues qu’il (Picasso) multiplie, nous promenons nos regards sur les tableaux, céramiques, accumulés dans la pièce, fonds émaillés d’assiettes soufflant dans des flûtes de Pan à côté de molles nymphes endormies, plus loin et, dans le désordre, putains, vieillard voyeur, hétaïres moqueuses et masquées, pampres, bacchanales... Un chaos. Sauf qu’il n’y a pas de chaos chez (dans les livres de) Claude Simon mais la restitution, par l’écriture dont s’est devenu l’objet, d’un chaos auquel a été donné un certain ordre, l’ordre de l’écrit, l’ordre de l’écrit dans la composition générale du roman, l’ordre même sans quoi le roman ne tiendrait pas debout, s’effondrerait, tomberait en poussière car il faut un certain ordre à la matière pour qu’elle soit, tout le travail du romancier consistant à ordonner un tant soit peu le chaos du monde afin de le montrer et ce faisant, lui donner une (un semblant de ?) vie.

Pour Claude Simon, il s’est assurément passé quelque chose d’important en ce mois d’août 1956 à Cannes, dans la villa Californie où Picasso s’est installé un an plus tôt et où l’écrivain qui n’a pas encore publié Le Vent, roman décisif qui verra le jour l’année suivante mais auquel il travaille déjà sûrement, se trouve comme propulsé au milieu d’une prolifération de peintures, dessins, sculptures, céramiques empilés à même le sol ou sur les meubles, véritable fête païenne des sens, des couleurs, des odeurs, des chairs, des corps, baigneuses montagnes, femmes architectures, natures mortes... La peinture (voici par quoi Claude Simon est saisi ce jour du mois d’août 1956 dans la villa Californie de Cannes où Picasso travaille) la peinture non plus comme ascèse mais comme défi, acrobatie, tour de force, ce qu’avec Le Vent, est en train de devenir, précisément, son écriture à lui. Ce qu’elle sera désormais : un défi, une acrobatie, un tour de force. Claude Simon. Acrobate.

Et, villa Californie toujours, à propos de Picasso, les souvenirs de Poussin qui le hantent, souvenir iconoclaste de Poussin encore. Nicolas Poussin. Peintre d’histoire, né aux Andelys le 15 juin 1594, mort à Rome le 19 novembre 1665, dont nombre de tableaux sont devenus célèbres, parmi lesquels cette Inspiration du Poète datée de 1629-1630, huile sur toile haute de 182,5 cm et large de 213 cm, conservée au musée du Louvre, où le poète représenté au centre de l’oeuvre, coiffé d’une couronne de lauriers, bras droit reposant sur sa lyre montrant, de l’index de sa main droite, la page du livre blanc sur laquelle le scribe placé à sa gauche tenant une plume dans sa main droite, doit transcrire (transposer, écrire) ce que l’inspiration du poète lui dicte. Claude Simon n’a jamais cru en l’inspiration. C’est même, dans le Discours de Stockholm, une notion qu’il rejette avec un certain agacement. Il n’y croit pas. Il la trouve même dévalorisante. Il lui préfère le travail, le labeur, la peine. Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est à dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture, écrit-il au commencement d’Orion Aveugle, le livre qu’il publie dans la collection Les Sentiers de la Création, chez Skira, et dans lequel le tableau de Nicolas Poussin - Paysage avec Orion aveugle - occupe la place centrale. Le sentier pas à pas, mot après mot et si, dans sentier, vous entendiez chantier, cela donnerait : le chantier pas à pas, mot après mot, non une acrobatie virtuose tombée du ciel, mais un tour de force qui ne doit sa légitimité qu’au travail, au labeur, à la peine. Un tour de force acrobatique dans le sens où il lui faudra toujours veiller à éviter la chute, garder l’équilibre sur les sables mouvants où le voici engagé, rechercher toujours le balancier qui permet de rester droit, d’éviter la chute car, sous les mots, il y a le vide, la faille abyssale des mers profondes.

En peinture, c’est moins l’oeil qui compte que la main. Claude Simon a retenu cela de Picasso. Aussi la main revient-elle souvent dans ses romans, main à plume tournant les pages de registres ou les feuillets de correspondances dans Les Géorgiques, main à charrue qui ordonne les travaux des champs dans Les Géorgiques toujours. Main qui fera l’objet d’un prochain feuilleton, ici même. Main de Picasso au travail, main heureuse d’Arnold Schoenberg. L’art, dans toutes ses formes d’expression, peinture, musique, écriture, sculpture, gravure, l’art est affaire de main.

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Orion aveugle cherchant le soleil - Nicolas Poussin (1658)

Orion Aveugle s’ouvre sur un dessin de Claude Simon représentant sa main écrivant. La main qui, page après page, va nous guider maintenant dans le musée imaginaire de l’auteur. Liste des oeuvres reproduites dans l’ouvrage : Robert Rauschenberg, Charlène (détails - collage) / Fernandez Arman, Petites mains (montage) / Planche anatomique tirée du Larousse Classique Illustré / L’Amazone (photo d’Emil Schultess) / George Brecht, Repository (montage) / Robert Rauschenberg, Canyon (montage) / Intérieur de couverte d’une boîte à cigares / Christophe Colomb bâtit une forteresse (lithographie) / Téléphone mural automatique (photo Marc Wittmer) / Signes du Zodiaque / Picasso, eau-forte numéro 308 / Brassaï, Ciel postiche (montage photographique) / Explosion de la bombe de Vaillant à la chambre des Députés (couverture du Petit Journal) / Tronc de femme disséqué / Jean Dubuffet, Caballero / Nicolas Poussin, Paysage avec Orion aveugle / Louise Nevelson, Cathédrale du ciel (montage) / Montage photographique comprenant les portraits de Marylin Monroe par Andy Warhol et de Che Guevara, les réclames lumineuses de Coca Cola et Canadian Club à Times Square, New York, et la séquence de photos montrant l’assassinat de John F. Kennedy / Tête d’homme.

Le texte du livre est composé (comme une suite musicale est faite de mouvements successifs, chacun affecté d’un rythme et d’un titre particuliers) des descriptions successives de toutes les oeuvres nommées ci-dessus, exploration d’un paysage inépuisable au terme de laquelle, prévient Claude Simon dans le prologue, il peut arriver qu’on se retrouve au même endroit qu’au commencement. Fin-commencement, Orion Aveugle est un voyage dans le temps, confrontation entre l’art de l’espace qu’est la peinture et les arts du temps que sont l’écriture et la musique. A ce moment (au terme du voyage) se sera peut-être fait ce que j’appelle un roman et roman il y aura en effet puisque Les Corps Conducteurs est le roman issu d’Orion Aveugle (sorte de palimpseste d’Orion), roman qui cependant ne racontera pas l’histoire exemplaire de quelque héros ou héroïne, mais cette tout autre histoire qu’est (écoutez bien) l’aventure singulière du narrateur qui ne cesse de chercher, découvrant à tâtons le monde dans et par l’écriture.

Ce prologue est publié en tête d’Orion aveugle, non sous une forme typographiée mais dans l’écriture manuscrite de Claude Simon. Orion est placé sous le signe de la main. Dessin par l’auteur de sa main écrivant. Reproduction de son écriture manuscrite. La main qui travaille. La main qui guide. La main qui cherche. A tâtons. Dans les mots. Le monde dans les mots.

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