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Le Génie d’Oc

jeudi 30 janvier 2014, par Serge Bonnery

Avant que les Croisés ne déferlent sur les terres occitanes à partir de 1209, s’était développée sur les possessions du comte de Toulouse qui s’étendaient de l’Aquitaine à la Provence une civilisation originale, portée par une langue qui devait son universalité au talent des poètes – les troubadours – qui la servaient.
La société occitane qui connut son apogée au XIIe siècle reposait sur trois principes fondamentaux : le pretz, le paratge et la convivencia.
Le pretz désignait des vertus chevaleresques telles que l’honneur et le respect de la parole donnée. Il induisait aussi une forme de générosité allant jusqu’à la solidarité envers les plus humbles, tous les hommes étant égaux devant dieu.
Le paratge confirme cet idéal social en lui ajoutant une dimension proprement mystique. Si l’homme et la femme peuvent être considérés comme deux êtres à part entière, ayant accès sensiblement aux mêmes droits, c’est que chacun est dépositaire d’une parcelle de cet Esprit divin qui, emprisonné dans la matière, doit retourner à son essence originelle.
La convivencia est un code social qui place la tolérance au-dessus de toutes les vertus de la vie en communauté.
Les troubadours furent les hérauts de ces « lois » qu’ils illustrèrent dans toutes les formes de leur art poétique. Ils inventèrent la fin amors, l’amour courtois qui fait de la femme, par essence inaccessible, un idéal de pureté. Ce même idéal que, sur le plan religieux, tout homme doit atteindre s’il veut assurer son salut. Mais les troubadours n’étaient pas cathares. Du moins, aucune trace, dans les textes, ne permet d’affirmer que ces poètes épousèrent un jour la foi des hérétiques. Leur conception de l’amour, pour courtoise qu’elle fut, n’en demeurait pas moins charnelle : ainsi que le montre René Nelli dans son précieux ouvrage sur la question, ils définirent les codes d’une érotique qui allait traverser les siècles.
L’Occitanie fut de tout temps, de par sa situation géographique, une terre de passage. Il n’est dès lors pas étonnant que sa civilisation s’enrichît des apports d’autres cultures, du bassin méditerranéen surtout, mais aussi de régions situées plus au nord. La présence des Celtes (900 ans avant J.-C.) laissera des traces que l’on retrouve notamment dans les contes et légendes occitans. Plus près de nous, l’Antiquité grecque, puis romaine, ont déposé des empreintes durables dans la philosophie et l’organisation sociale propres aux Occitans. Les Wisigoths, à un degré moindre, même si beaucoup de noms de villes et de villages (dans l’Aude notamment) témoignent encore de leur occupation. En l’an 500, ils avaient fait de Toulouse la capitale de leur royaume. Juifs et Arabes ont apporté leur science en pays d’Oc. Aux XIe et XIIe siècles, Narbonne accueillit une université qui rivalisait de prestige avec celle de Tolède.
Au XIIIe siècle, avant l’arrivée des Croisés, l’essor de la bourgeoisie est tel que les féodaux doivent partager le pouvoir avec cette nouvelle composante de la société urbaine naissante. Toulouse, Béziers, Narbonne sont administrées par des consuls élus. Ces villes font leurs premiers pas dans l’apprentissage de la démocratie, sous le regard bienveillant de seigneurs qui ne sont plus les seuls maîtres du monde.
Sans tomber dans la caricature d’un tableau idyllique, il n’est pas faux de dire que les Occitans ont bâti une civilisation sur bien des points enviable. D’ailleurs, la convoitise suscitée par le comté toulousain doit bien trouver quelque part son origine. L’ouverture à la Méditerranée – avec tout ce que cette position géographique offre dans le domaine du commerce comme dans celui de la circulation des savoirs – n’est sûrement pas pour rien dans l’affaire.
Sur le plan spirituel, les recherches menées par les historiens et spécialistes des religions, conduisent toutes, à quelques nuances près, à la même conclusion : le catharisme a trouvé en Occitanie une terre propice à son développement pour deux raisons essentielles. 1) L’esprit de tolérance qui règne dans cette région ouverte à tous les vents de l’Histoire. 2) La volonté d’indépendance que manifestent très tôt des seigneurs et des bourgeois jaloux de leurs prérogatives, sur un territoire qu’ils entendent gérer à leur guise. Le pape de Rome et le Roi de France ne l’entendirent pas de cette oreille.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette civilisation déchue ? Elle est morte, si l’on en croit la philosophe Simone Weil. En 1942, elle participe à la rédaction d’un numéro spécial de la revue Les cahiers du Sud consacré au « Génie d’Oc » dont la direction a été confiée à Joë Bousquet, le poète blessé de Carcassonne, et à son ami René Nelli. Dans un article intitulé « En quoi consiste l’inspiration occitanienne », Simone Weil (sous le pseudonyme d’Emile Novis qui dissimule ses origines juives) écrit : « Personne ne peut avoir l’espoir de ressusciter ce pays d’Oc. On l’a, par malheur, trop bien tué ».
C’est juste. Mais la philosophe pétrie de mysticisme ne pouvait imaginer, dans la confusion intellectuelle et morale qui régna durant l’occupation nazie, que l’homme d’Oc pût un jour renaître de ses cendres. Elle ne pouvait anticiper la renaissance d’une conscience occitane sur les plans littéraire, poétique et politique, au milieu des années soixante.
Une légende veut que le dernier parfait cathare Guillaume Bélibaste ait prononcé en 1309 une prophétie selon laquelle « au bout de sept cents ans, le laurier reverdit ». Nul ne peut sérieusement estimer qu’il a retrouvé ses belles feuilles de jadis. Mais si les cathares attirent encore l’attention de l’homme pressé du XXIe siècle, c’est que leur message était d’une portée suffisamment universelle pour résister aux assauts du temps. De même, si les vers des troubadours résonnent encore à nos oreilles, si leurs paroles font encore sens dans nos mondes médiatisés, c’est que leur art a encore à nous dire et nous éclairer.
Les ruines de Peyrepertuse, Termes, Lapradelle-Puilaurens, Montségur et Quéribus, lancées au ciel comme un défi à tous les vents contraires et toutes les nuits de l’Histoire orientent nos regards vers les soleils de l’espoir. Simone Weil a raison : la civilisation d’Oc a vécu. Mais son génie demeure comme un don à l’humanité.


Cette rubrique doit son titre au numéro spécial des Cahiers du Sud paru en 1943 sous la direction de Jean Ballard, Joë Bousquet et René Nelli. Notre propos est de nous inscrire ici dans sa continuité.

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