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Ecriture de l’image, images de l’écriture

vendredi 31 janvier 2014, par Serge Bonnery

« Non plus démon­trer, mais mon­trer », pro­clame le Prix Nobel Claude Simon dans son Discours de Stockholm, pla­çant l’image au coeur de son dis­po­si­tif roma­nesque. Qu’il s’agisse d’un dia­logue entre l’écriture et l’image sous leurs dif­fé­rentes formes (prose, poé­sie, prose poé­tique, pein­ture, des­sin, pho­to­gra­phie, gra­vure, sculp­ture…) ou de la pré­sence de l’image même dans les mots du texte, les deux étaient faits pour se rencontrer. Dans le quo­ti­dien, nous sommes entou­rés d’images qui nous habitent et qui nous font vivre. Comment texte et image continuent-​ils à s’interroger mutuel­le­ment dans la lit­té­ra­ture contem­po­raine ? En quoi le web donne-​t-​il une nou­velle impul­sion à ce dia­logue en mouvement ? Ecriture et image et/​ou écri­ture de l’image et/​ou images de l’écriture est le thème de la dissémination proposée ce mois-ci par la WebAssoAuteurs.
C’est dans ce cadre que j’ai choisi d’inviter une peintre, Anne Slacik, qui entretient de denses relations de travail avec nombre d’écrivains et poètes contemporains ainsi que l’éditeur Jean-Paul Martin (Les Editions de Rivières). L’un et l’autre nous conduisent dans la fabrique des livres d’artistes, espace essentiel dans le dialogue entre poètes et plasticiens.

Anne Slacik : « un élan vers les textes »

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L’Avril violet d’outremer - Peinture d’Anne Slacik (tous droits réservés)

Ainsi qu’elle l’explique dans l’entretien ci-dessous, Anne Slacik vit avec les livres. Les livres sont partout chez elles, dans son atelier, dans sa mémoire. Elle lit pour l’essentiel des livres de poésie qui l’accompagnent jusque dans son travail. Elle réalise de nombreux livres d’artistes avec poètes et écrivains. Dans ses livres peints - c’est ainsi qu’elle les nomme - Anne Slacik porte à son point d’incandescence le dialogue possible entre l’écriture et l’image.


Comment es-tu venue au livre d’artistes ? Dans quelles circonstances ? Avec quel poète as-tu réalisé ton premier livre ?
Oui peindre des livres est important et j’y consacre une partie non négligeable de mon temps. Tout a commencé par des lectures nombreuses puis il est m’est arrivé de rencontrer autour de la peinture ces poètes que je lisais et dont j’achetais les livres. Les choses se sont alors faites très naturellement, il y a 25 ans environ, réalisant mon premier livre avec Bernard Vargaftig, à sa demande. C’était un livre manuscrit par lui et peint à 12 exemplaires, tous nominaux. Nous avons offert tous ces livres à nos amis communs, il y avait là d’autres poètes. C’était en fait une sorte d’acte important. Tout s’est enchaîné ensuite et les poètes mènent aux poètes. Je n’ai jamais cessé de faire des rencontres et donc des livres.

Que recherches-tu personnellement dans cette confrontation écriture-peinture ?
Les mots m’accompagnent dans le travail. Je vais à eux dans le travail, les livres se trouvent partout, dans l’atelier, empilés. Là où je vis aussi, partout il y a des livres. Donc dans les interruptions du travail, je quitte la peinture et je vais prendre des livres et un livre me conduit vers un autre. Je me pose un peu là. Mais ce sont des textes de poètes où les mots, même très peu de mots, peuvent m’accompagner assez longtemps pendant une journée de travail.

Quelle place occupe le livre d’artistes dans ton travail de création ?
C’est quelque chose qui se voit à peine ou beaucoup (je ne sais pas), c’est très intime ou bien c’est dit. Un certain nombre de toiles ont comme titres des textes qui m’ont portée dans le travail, ou sont dédiées à des textes, à des fragments. Dans le travail récent, il y a tout un bloc de travail autour de Mallarmé (le nénuphar blanc) et « la danse idéale des constellations », fragment d’une divagation de Mallarmé (Ballet) mais aussi un grand ensemnle de toiles que j’ai appelées L’Avril (poème d’André du Bouchet), ce sont de très grands formats, résultats d’un vrai engagement de peinture. Il y a aussi des toiles pour Celan, Reverdy, Jean Pierre Faye... et des livres peints se croisent avec ce travail là, en même temps. Cela fonctionne aussi ainsi avec la musique. Au Moulin de Villeneuve, dans la maison de Louis Aragon et Elsa Triolet, j’ai par exemple intitulé l’exposition LONH Peintures, citant une création de Kaija Saariaho, qui elle-même a utilisé ce mot occitan, qui signifie de loin, et qui est un texte de Jacques Roubaud. Tout cela se mêle, est assez complexe mais reste l’élan vers ces textes, ces partitions.

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Anne Slacik avec Régine Detambel

Anne Slacik expose régulièrement dans toute la France et à l’étranger. Elle a plusieurs fois exposé dans des maisons d’écrivains : chez Louis Aragon et Elsa Slacik, à la Maison Joë Bousquet de Carcassonne, récemment au musée Rimbaud de Charleville. Le travail d’Anne Slacik (peintures et livres peints) est aussi visible dans l’espace virtuel de l’artiste.

Jean-Paul Martin : dans les pas de Pierre-André Benoît

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Livres exposés des Editions de Rivières

A l’orée de Rivières, petit village du Gard, s’élève une vaste demeure qui fut la propriété de Pierre-André Benoit, plus connu sous le nom de PAB. Peintre, typographe, poète, Pierre-André Benoit s’est livré durant toute son existence à la fabrication de livres réunissant les contributions de grands peintres et poètes de son temps quand il ne prenait pas ses propres écrits et créations plastiques comme matière de ces tout petits ouvrages qu’il appelait « les minuscules ». Jean-Paul Martin, cousin de Pierre-André Benoit, n’est pas seulement l’héritier de la maison. Il a aussi hérité de PAB le goût pour des livres singuliers, tirés à peu d’exemplaires. Les livres des éditions de Rivières sont autant d’espaces ouverts où s’exprime une relation vivante de l’écriture et des images. Dans « l’après PAB », les éditions de Rivières poursuivent ce si précieux dialogue entre artistes. Jean-Paul Martin nous raconte une expérience qui l’a conduit « à admettre comme une évidence que poésie et peinture sont indissociables ».

Comment sont nées les éditions de Rivières ?
En 2003, lors du dixième anniversaire de la mort de Pierre-André Benoît - PAB est décédé en janvier 1993 - un hommage lui a été rendu au musée d’Alès qui porte son nom. Je disposais, dans les archives de PAB qui m’étaient revenues, d’une multitude de poèmes. Pour des raisons très personnelles et familiales, j’ai alors décidé de faire un livre avec certains de ces textes. Un livre pour moi seul et mon entourage, qui n’était pas du tout destiné à être diffusé. Mais je ne voulais pas de ces poèmes sur des feuilles volantes. J’ai donc réalisé une mise en page, aussi simple que possible, et ainsi était le livre. C’est sous cette forme qu’Anne Slacik l’a vu. Elle a tout de suite manifesté le désir de l’illustrer. Ce qui a été fait. Voilà comment sont nées les éditions de Rivières. A l’origine, c’était du bricolage...

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Oeuvre de Sylvère pour les Editions de Rivières

Anne Slacik est la première artiste peintre du catalogue des Rivières. D’autres sont ensuite arrivés très vite...
Anne, en effet, fut la première. Sylvère est venu tout de suite après, et ainsi de suite. Puis, un premier poète s’est mêlé au jeu. Il s’agit de Michel Butor, qui a travaillé avec Anne Slacik. Ce fut la première infidélité des Rivières aux textes de PAB que j’ai quand même continué à publier. De son vivant, Pierre-André Benoît était reconnu, dans les milieux artistiques, comme typographe et éditeur, créateur de livres dirons-nous. Mais son rêve aurait été d’être reconnu comme poète. C’est pourquoi il est important que les Rivières continuent à publier ses textes. Car désormais, PAB est reconnu comme tel, lui qui aura finalement été le poète du XXe siècle le plus illustré par ses contemporains : Braque, Picasso etc... Les éditions de Rivières se situent dans la continuité de la trajectoire de Pierre-André Benoît. Les poètes d’aujourd’hui sont illustrés par leurs contemporains. Ces créateurs travaillent dans l’après-PAB, éclairés par l’œuvre de PAB et de ses amis peintres.

Entrons, si vous le voulez bien, dans « l’arrière-cuisine » des éditions. Comment se conçoit un livre des éditions de Rivières ?
Je fonctionne par amitié et affinités. Les circonstances font que j’accepte des projets de livres qui ne sont pas forcément les miens. Ces projets sont souvent le fruit d’une rencontre. Je mets un peintre en présence d’un poète et le travail se réalise. Quand je reçois par exemple des textes de poètes, je cherche auprès de quel peintre ces textes pourraient avoir une résonance et je fais mes propositions. Je travaille à partir d’une connaissance personnelle des artistes et de leurs œuvres. Je peux me tromper, mais si c’est le cas, les peintres n’osent pas me le dire. Ils font, malgré tout. Ils prennent ma proposition comme une contrainte, un défi ! Ce qui est important pour la réussite du livre, c’est la confrontation. Car dans une rencontre, il y a ce que l’on croit deviner, mais aussi le silence, le non-dit sur quoi le livre prend forme. Mon expérience m’a conduit à admettre comme une évidence que poésie et peinture sont indissociables. On met des mots sur des images ou des images sur des mots : c’est une histoire sans fin...

Sans fin et sans limite, dirait-on, puisque les Rivières ont déjà réalisé plus de 1 000 livres ! Cette accumulation qui donne le vertige fait partie intégrante de votre projet. Elle lui donne sens. Mais pouvez-nous nous expliquer la raison de cette frénésie de création ?
Oui, plus de 1 000 titres à ce jour, c’est énorme ! La raison, c’est la maladie dont j’ai été atteint. Elle m’a obligé, pour la vaincre, à penser à autre chose, à faire autre chose que m’occuper exclusivement d’elle. Les livres ont joué le rôle de médicament. C’est la stricte vérité. C’est pourquoi j’aime bien l’idée de livre-médicament. Pour moi, ce n’est pas un concept mais une réalité. Et il m’est arrivé de travailler avec des artistes qui, malades comme moi, se retrouvaient dans le même circuit de difficulté. Chaque fois, j’ai retrouvé la même volonté d’avancer, de faire, de multiplier les réalisations pour sortir de la menace que la maladie fait planer autour d’elle. Puis il y a un autre élément : PAB aimait travailler vite. Avec René Char, il pouvait faire un livre en moins d’une semaine. PAB créait toujours des livres très simples, rapidement réalisables. Les Rivières ont gardé cette spontanéité, cette rapidité d’exécution. Et pour PAB aussi, les livres étaient une forme de compensation. Les livres comblaient un manque. PAB était très entouré par sa famille et ses proches. S’il a pu faire ce qu’il voulait, s’il a joui d’une aussi grande liberté, c’est grâce à sa famille qui l’a soutenu quand il ne gagnait pas d’argent. La solidarité a joué pleinement pour lui. Mais c’est quelqu’un qui vivait dans un grand désert sentimental. Alors, les livres furent aussi, pour lui, une sorte de médicament contre cette solitude sentimentale. Il a cherché à combler un manque affectif dans l’amitié des peintres et des poètes.

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Texte de Gaston Puel - Peinture de PAB

Parmi les poètes publiés aux Rivières, Gaston Puel occupe une place importante, avec de nombreux livres. Que pouvez-vous nous dire sur cette complicité ?
C’est vrai, Gaston Puel occupe une place prépondérante au catalogue des Rivières, aux côtés de Michel Butor et de BTN. L’une des raisons est qu’il a été un ami de PAB et que, de ce fait, il appartient à l’histoire de Pierre-André Benoît. Il m’importe donc qu’il joue aujourd’hui son rôle dans l’après PAB. Et puis, je ne suis pas un papillon : j’aime bien faire le tour d’une question, creuser, approfondir une relation, de sorte que, mis bout à bout, les livres réalisés soient significatifs. Avec Gaston Puel, la complicité s’est construite sur la base d’un travail très intense : 65 livres aujourd’hui au catalogue. Il était intéressant de confronter le poète Gaston Puel à des peintres de la nouvelle génération. Il a joué le jeu. L’aventure continue.

Il est un lieu primordial dans la vie des éditions, c’est la maison de Pierre-André Benoît à Rivières, près d’Alès. C’est l’épicentre de votre géographie éditoriale ?
La maison de Rivières a joué un rôle important dans la vie de PAB. Il l’avait achetée en 1971, après la mort de sa mère. Peu de temps après, il y eut l’exposition au musée Fabre de Montpellier qui contribua à faire connaître son travail éditorial. Alors PAB a commencé à bien vendre ses livres et il a pu restaurer la maison où il s’est installé pour travailler. Aujourd’hui, il n’y a plus rien de cette époque, PAB ayant tout donné, avant sa mort, au musée d’Alès et à la Bibliothèque Nationale. Mais je ne sais pas pourquoi, j’ai décidé de conserver ce lieu quand j’en ai hérité. Et aujourd’hui, il est devenu le lieu des rencontres entre peintres et poètes que nous recevons lorsque nous nous y installons, l’été. C’est à Rivières, lors de ces rencontres, que se forment la plupart des projets de livres. Le lieu est donc central dans le processus de création.

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Le passant - Texte et peinture de Gaston Puel aux Editions de Rivières
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Messages

  • Je lis. Je relis. je me souviens au musée de saint-Denis de la salle réservée aux livres d’artistes d’Anne Slacik. Ceux dans les vitrines, ceux accrochés au plafond. Je me souviens aussi de cet très beau livre où Bernard Noël fait l’inverse : écrire à partie de ses peintures.
    Dans les deux cas je trouve ces rapprochements ensorcelants de beauté mais créés dans la faille de l’entre-deux. Il y a écrire. Il y a peindre. Quand l’un s’appuie sur la création de l’autre il y a une danse d’approche, séduction et dérobade. Comme l’huile et l’eau, qui peuvent se superposer mais pas se mêler. Ce sont deux langages différents. Ce qui leur est commun : l’approche de l’indicible, du secret, de l’innommable. En poésie et en amitié, ils se rencontrent, forant la croute du visible pour aller vers l’invisible. Quand on a un de ces livres en mains on est enivré de beauté mais on suit deux créateurs pas un...

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