Les cahiers de Serge Bonnery

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L’écriture de soi

samedi 16 novembre 2013, par Serge Bonnery

Un dialogue à propos des pratiques d’écritures sur internet s’est instauré entre Isabelle Pariente-Butterlin et moi-même que je voudrais relancer ici à propos de la question des journaux intimes et de l’écriture de soi. IPB est l’auteur du site Aux Bords Des Mondes dont la lecture ne cesse de me placer devant mes propres problématiques d’écriture. Ce qui justifie ce dialogue en tant que lieu d’échange et de confrontation d’idées. Quelque chose, dans l’écriture web, est à l’oeuvre, quelque chose qui la distingue mais que j’ai personnellement du mal à définir. Sentir n’est pas comprendre et j’aimerais bien comprendre...

« moi n’a aucune importance »

Lettre ouverte à Isabelle Pariente-Butterlin

sommes-nous d’accord ? : les Bords des Mondes (BdM) ne sont pas un journal intime. pas plus que l’Epervier d’ailleurs. nous ne sommes je crois, ni vous ni moi, dans l’écriture de soi. ce n’est cependant pas moi qui importe, ici. vous, vous revendiquez ce refus en l’écrivant. je cite le mode d’emploi des BdM à propos de la rubrique fictions : « elle s’est imposée », dites vous, « à cause des confusions répétées, entre le je des Bords des Mondes et moi. Moi n’a aucune importance et le je des Bords des Mondes n’est pas moi. J’ai tenté de l’affirmer dans No Ego mais cela n’a pas suffi. Car je récuse comme fausse toute conclusion de ce que je suis à partir de ce qu’on lit aux Bords des Mondes. Le seul je qui soit moi aux Bords des Mondes et celui qui dit "je pense" dans la rubrique "Objectivement". Pour le reste on se trompe, ce qui n’est pas interdit, mais qu’on ne me fasse pas de remarques là-dessus ».

Le je des BdM n’est pas moi : il ne me paraît pas de formulation plus claire possible. pour autant, je crois que quelque chose de l’intime de soi est pris en charge dans votre écriture, non pour son exposition publique mais plutôt pour obtenir une dissolution de cet intime dans les mots mêmes du texte. cela renvoie à votre souci de l’effacement qui, moi, me gêne encore car je ne me suis pas encore avancé jusque là. peur du vide certainement. pourquoi effacer soi ? pourquoi ne pas laisser aux autres/temps le soin de l’effacement ? sont des questions contagieuses que je n’ai pas réglées. Je vous cite, encore : « je vais commencer à effacer ce qui n’a plus lieu d’être aux Bords des Mondes. Ils ne sont pas mes archives. Il faut qu’ils continuent à demeurer en mouvement, à coïncider avec moi, et non qu’ils entassent mes phrases. Écrire et effacer sont deux gestes intimement liés. Peut- être est-ce tout simplement pour moi que le passé est sacré. Et que l’écriture est le présent de la vie et la vie dans sa présence ».

lisant les BdM, je vois se dérouler un fil qui, partant de l’intime de soi, mène à l’intime du monde. cela suppose une lucide mise à distance de soi qui vous place de facto aux antipodes du journal intime, lequel charge au contraire les mots de la part intime de l’auteur, au risque du surpoids qui rend tant de ces entreprises inintéressantes, je veux dire sans valeur littéraire. vos mots à vous, Isabelle, sont allégés de vous-même, ce qui ne veut pas dire que vous ne les traversez pas. cette distance au moi vous situe, à mon sens, dans une écriture des multiples. multiples de moi et multiples du monde tant les linéaments s’entrecroisent pour former l’inépuisable chaos du monde dont claude simon avait fait sa source. les BdM donnent à voir ce qui affleure en passant et sans quoi la structure même serait menacée d’effondrement.

je vous cite une dernière fois : « Il y a les livres » (vous parlez de ceux que vous avez écrits) « mais ils se détachent de moi, ce n’est pas pareil, ils ne sont pas des traces de moi, mais des traces de la pensée, ils peuvent continuer à être en mouvement ailleurs dans le monde, ils se sont détachés de moi, et ils n’ont plus besoin de moi ». ce sont ces mouvements ailleurs dans le monde qui valent. ils sont l’onde, la vibration, l’écho qui errent dans l’espace jusqu’à la rencontre de l’autre et en retour, l’écho, la vibration, l’onde de l’autre qui nous revient. écrire n’est pas s’alourdir de soi. plutôt jeter au vent. la légèreté du sable aux quatre cent trente et quelques autres vents.

Pour conserver un peu de l’onde de ce pressentiment, je voudrais avec votre permission publier ce texte de vous, extrait de la série EdKDaBdM que l’on peut encore lire sur les BdM dans la rubrique Ce Qui Ronge. Un mot d’explication pour les lecteurs de l’Epervier sur ce titre énigmatique, EdKDaBdM. EdKD est composé des initiales de Erased de Kooning Drawings, titre d’une série d’oeuvres réalisées entre 1951 et 1953 par le peintre américain Robert Rauschenberg. Le propos consistait à situer le trait aux limites de la définition de l’art. Au bord de l’art, en quelque sorte. EdKDaBdM peut donc se lire comme une tentative de restitution, dans l’écriture, d’une expérience plastique de la limite. Au bord de l’art au bord des mondes, dans cet espace indéfinissable qu’est la frontière. (Faut-il ici noter, au regard du travail sur Claude Simon qui se déploie dans l’Epervier, que Robert Rauschenberg fut un artiste proche de l’écrivain, qu’ils entretinrent tous deux d’étroites relations, le second écrivant sur et pour le premier, leurs oeuvres se parlant, se répondant ? Je le souligne, à toutes fins (in)utiles...)

Voici, donc, d’Isabelle Pariente-Butterlin : EdKaBdM IV. 98

Soi, désarçonné,

le monde est un hameçon enfoncé dans nos chairs, profondément, très profondément enfoncé, il ne suffit plus de ne pas bouger, pour n’être pas blessé, pour n’être pas entaillé, cela ne suffit plus, la stratégie est épuisée, tout ce qui nous

entourait

s’est retiré, comme une vague d’absence, dévastatrice, elle, laissant un monde vide, s’est retirée des arêtes, acérées, elles ne sont plus émoussées par rien, elles ne sont plus atténuées par rien, arrondies, par rien, il reste, il demeure, le choc direct du monde contre la peau, et les entailles du monde,

hameçon enfoncé dans nos chairs,

nous tenus, ainsi, au monde, nous, retenus, par les coins, les arêtes, les angles du monde enfoncés dans nos chairs, nous, tenus au monde, incapables de nous en éloigner, incapables d’un pas de côté, plantés là, au milieu du réel comme il est planté,

incisé en nous,

nous incisés dans le réel comme il s’incise dans nos chairs, depuis que plus rien, plus aucune présence ne nous protège du réel brut, je ne connais du réel que le choc frontal, c’est la seule propriété essentielle que je lui reconnaisse, le réel est une incision dans nos chairs, frontale et sans détour, et soi

désarçonné

par la violence du choc, dans ce monde dont rien, plus rien ni personne n’assourdit les contours, les chocs, les bruits, les voix, les fracas, les chaos, monde fracassant, monde accumulant les crissements et les déchirures, et plus rien ni personne, pour assourdir, atténuer, arrondir, attendrir les contours du monde, alors soi

en position de choc frontal

avec le monde. Et sans espoir, sans attente, aucun, que cela cesse un jour, que cela s’amoindrisse, alors soi, désarçonné de la violence du choc frontal avec le monde, et le monde, incisé en soi, et rien ne sert de bouger, de tenter le moindre mouvement pour s’échapper, pour échapper au choc frontal avec le monde,

tout mouvement, toute tentative est une incision de douleur dans les chairs, incision, par soi, du monde dans les chairs, jusqu’à articuler des phrases, jusqu’à ne plus pouvoir faire autrement qu’articuler des phrases.


A lire aussi : N’être pas soi, message d’erreur EdKaBdM IV. 104 / Soi de guingois EdKaBdM IV. 100

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