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Lagrasse # 3

mercredi 27 novembre 2013, par Serge Bonnery

La conversation secrète (y revenir, encore)

Y revenir, jusqu’à épuisement des notes, même les illisibles posées, de nuit, dans la pénombre, tandis que sur l’écran défilent les images de Tryptique avec Claude Simon [1], le pull over rouge et les Ray Ban de Jean Ricardou annônant entre ses dents une brève analyse du roman simonien (il faudra retranscrire le texte, me dis-je, mais quand ? pas une minute à moi en ce moment).

 1 - La fabrique du mouvement
Y revenir donc pour tendre l’oreille aux mots de Jean-Paul Goux [2]. Sussurrés, murmurés, lointains, au point que grognements dans la salle et demande insistante (peut-être agacée) plus près du micro s’il vous plaît, plus près. Plus près du texte avec Jean-Paul Goux dont les mots collent aux mots. Pour entendre quoi ? Que le grand pas de Claude Simon est d’avoir libéré le roman du fardeau de l’intrigue. C’est cela, le pas décisif : un roman qui soit autre chose qu’un récit (mais Proust avait déjà ouvert la voie, il suffisait de lui emboîter le pas, où ne se sont guère risqués les écrivains d’après la Recherche (il faut en convenir) jusqu’à Claude Simon et Le Vent, en 1957, tentative de roman qui mise tout sur l’énergie de la syntaxe (puisqu’il n’y a plus d’histoire à raconter, il faut bien trouver autre chose), l’énergie de la syntaxe donc et sa tension continue).
Mais quand on dit qu’il n’y a plus rien à raconter, il faut faire attention : quelque chose se raconte malgré tout dans les romans de Claude Simon. Le vécu. Ce qui se raconte est le vécu d’un narrateur. Ce qu’il s’agit désormais de saisir n’est toutefois plus la part du vécu susceptible de nourrir une trame, d’intéresser le lecteur, de le tenir en haleine selon le procédé classique de construction romanesque mais la totalité du vécu, soit le fait (par exemple la débandade du régiment qui suit l’attaque allemande du printemps 1940) et ce qui l’entoure (les sensations, les tensions), le fait et ce qui le porte, le fait olfactif, visuel, charnel dont seul peut rendre compte une syntaxe appropriée. Exigeante.

Ecrivain intercesseur, Claude Simon communique la force d’écrire. Jean-Paul Goux a entendu sa voix proférante, lyrisme qui n’a rien à voir avec l’agitation des sentiments. Important ce qui se dit, là : l’exigence de vérité sur laquelle repose l’oeuvre de Claude Simon.
Ou encore : que la prose du roman n’est pas le récit, qu’elle est autre chose que le récit mais alors quoi ? Quelle est la nature de cette prose qui ne se confond pas avec le récit ? Qui ne s’y conforme pas mais au contraire l’éloigne, le ravale au rang de simple moyen ? Nonobstant Valéry pour qui, au contraire, le roman était tout entier dans le récit, "l’appel de la suite". Un roman poétique ? 
Ou encore : un roman comme art du temps, porté par une prose du continu, une prose qui fabrique des liaisons, qui lutte contre l’irréversibilité du temps (va-et-vient de la lecture imposé au lecteur), une prose qui se situe du côté de la pulsion de vie (comme on dirait du côté de chez...), qui fabrique du mouvement, de l’épaisseur, du temps pulsé (ses soubresauts, ses coups d’arrêt, ses glissements).

 2 - La mort du récit
Accouru juste après, Yves Ravey [3] vient avouer en public qu’il ne sait jamais, parlant de L’Acacia, quand le livre commence. C’est la mort du récit qui se dit là, devant nous. Qui s’avoue. Le livre - c’est si vrai de L’Acacia - qui ne commence jamais. Et s’il ne commence jamais, comment finirait-il ? La mort du récit. En direct. Et en contrepartie : quand je lis un roman de Claude Simon, je survole le monde entier. D’un coup d’aile, un beau géant des airs...

En voici, des coups d’aile.
Phrase : cheval au galop, champ de bataille. 
Histoire : le monstre qui dévore, la bouche d’ombre. 
Parenthèse : contre l’oubli, phrase entre parenthèses contre l’anéantissement dans la bouche d’ombre de l’Histoire. 
Et cette conviction murmurée : qu’il faut se couper du monde pour regarder le monde. 
S’en éloigner tout en le gardant à bonne distance, à portée de main, mais s’en éloigner juste assez pour ne pas être dévoré, happé. Et pour préserver la parole de son propre effacement.

 3 - Partir maintenant
Y revenir mais en sortir à présent. Mettre un terme, non sans avoir tenté avec l’ethnologue Michel Naepels [4] l’expérience du sensible, essayé de saisir la difficulté de parler au vivant ou avoir vu avec l’historien Patrick Boucheron [5] en quoi Les Géorgiques n’est pas un livre d’Histoire.
Partir maintenant, quitter la place après un dernier verre et dans les lacets de la route, entre vignes et garrigues, voir s’éloigner la silhouette ocre de l’abbaye Sainte-Marie de Lagrasse.
Partir mais sans jamais trop s’éloigner afin de poursuivre la conversation secrète avec les textes de Claude Simon, conversation que Patrick Boucheron entend toujours résonner dans les textes tels qu’ils adviennent, où que l’on soit, entre des murs, entre des vignes. Une épiphanie dans le silence du monde.


[1Tryptique avec Claude Simon, film de Georg Bense, Peter Brugger et Claude Simon. Disponible en DVD avec le livre Les tryptiques de Claude Simon, textes rassemblés par Mireille Calle-Grüber, postface de Pascal Quignard (Presses Sorbonne Nouvelle).

[2Jean-Paul Goux est romancier. Ses livres sont publiés aux éditions Actes Sud. Parmi les dernières parutions : Le séjour à Chenecé (2012), Les Hautes Falaises (2009), L’Embardée (2005). Il est également l’auteur d’un essai sur la prose, "La fabrique du continu", aux éditions Champ Vallon.

[3Yves Ravey est romancier. Ses livres sont publiés aux éditions de Minuit. Parmi les dernières parutions : Enlèvement avec rançon (2010), Un notaire peu ordinaire (2013).

[4Michel Naepels est ethnologue. Il enseigne à l’école des hautes études en sciences sociales. Dernier livre paru : Conjurer la guerre (violence et pouvoir à Houaïlou en Nouvelle-Calédonie) aux éditions de l’EHESS.

[5Patrick Boucheron est historien. Il enseigne à l’université de Paris-I Panthéon Sorbonne. Par les derniers livres parus : L’Entretemps (essai, 2012), Léonard et Machiavel (récit, 2008) aux éditions Verdier.

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