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Cote 146, poèmes épistolaires d’Apollinaire

mercredi 22 janvier 2014, par Serge Bonnery

Une rapide chronologie, pour savoir où nous sommes. Le 27 septembre 1914, Guillaume Apollinaire rencontre Louise de Coligny-Châtillon (Lou dans ses poèmes). Le 5 décembre, il est incorporé au 38ème régiment d’Artillerie de Nîmes. Le 7 décembre, lors d’une visite qu’elle lui rend à Nîmes, Louise devient la maîtresse du poète. Le 15 décembre, revenue à Nice, Lou prend ses distances. Le 31 décembre, Apollinaire part en permission à Nice pour passer le nouvel an avec Lou. Le 2 janvier 1915, dans le train qui le ramène à Nîmes, il rencontre Madeleine Pagès. Le 28 mars, Apollinaire et Lou se voient pour la dernière fois à Marseille. Sitôt rentré dans sa caserne, Apollinaire demande à être envoyé au front le plus vite possible. C’était le genre de faveur que l’on vous accordait sans sourciller. Le 4 avril, le poète rejoint en Champagne la 45ème batterie de son régiment. A partir du mois de septembre, il participe à la bataille de Champagne.

Pendant cette période, Guillaume Apollinaire fait comme beaucoup de soldats quand ils bénéficient d’un répit : il écrit. Lui n’a pas de famille ni de fiancée à qui raconter son quotidien de soldat. Apollinaire écrit aux femmes dont il est épris. A Lou, qu’il ne se résoud pas à perdre et qui demeure présente dans son souvenir autant que dans son coeur. A Madeleine, repartie à Oran où elle est professeur au lycée de jeunes filles.

Deux poèmes pareillement titrés - Cote 146 - sont destinés au deux amours d’Apollinaire. Les deux ont comme point commun d’être des poèmes épistolaires. On verra, les lisant, que si les deux parlent de guerre et d’amour, ils abordent les thèmes de manière totalement différente.

Le poème à Madeleine raconte des faits de guerre, décrit l’environnement du champ de bataille, fournit des renseignements topographiques. Apollinaire nous entraîne dans la toponymie du lieu. Le village de Perthes-les-Hurlus, à l’épicentre de la bataille, a été rasé par les bombardements. Ses habitants l’on déserté dès les premiers jours de septembre 1914. Il n’a jamais été ni réhabité, ni reconstruit. Il a été rayé de la carte en 1950. La ferme de Beauséjour est l’un des sites où se sont concentrés les combats. La cote désigne une ligne de front. Il arrive qu’elle épouse une courbe d’altitude sur la carte d’état major. Les mouches sont les balles qui sifflent aux oreilles des combattants. Dans leurs correspondances, les Poilus leur attribuent des noms d’emprunt. Pour tromper la vigilance de la censure qui ne tolérait pas que l’on évoquât les réalités saumâtres du front ? Ici, les mouches revêtent la forme d’une métaphore poétique. Dans les textes de Joë Bousquet - tous écrits postérieurement au conflit - il arrive que les balles deviennent des abeilles sifflantes.

Le poème à Lou est une transfiguration. La guerre y apparaît mais en arrière-plan. Elle est le décor dans lequel s’exprime la nostalgie de l’amour qui s’éloigne (« le lointain et puissant projecteur de mon amour... »). Apollinaire n’a pas renoncé à Louise. Il possède un portrait d’elle que ses camarades convoitent par-dessus son épaule. Le poète se représente vivant dans une solitude splénétique. L’amour est spleen mais paraît le protéger des horreurs qui l’entourent. Pour combien de temps ? Document rare : on le voit en train d’écrire dans une position que l’on imagine rudimentaire sinon inconfortable, appuyé à une plaque en fibro ciment.

Comme nous le disions plus haut, les deux poèmes traitent très différemment de la guerre et de l’amour. Néanmoins, certaines similitudes dans leur composition les rapprochent. A commencer par leur titre. Ils évoquent le même lieu - la cote 146 - d’où ils ont vraisemblablement été écrits. Dans les deux textes, les femmes aimées apparaissent en photographie, comme il n’était pas rare que les soldats portent sur eux la photo de leur femme ou de leur fiancée. Enfin, on notera la similiture des deux injonctions formulées dans les textes et qui font référence au son, à la voix : « Ouïs pleurer l’obus... » dans le poème à Madeleine et « Entends jouer cette musique » dans le poème à Lou. Chez Apollinaire, la guerre est souvent décrite par les sons qu’elle émet (ici par exemple : « grave voix de la batterie... » ou encore la typographie de l’ordre « A cheval à cheval... » qui illustre la voix s’éloignant).

Voici les deux poèmes.

Cote 146 (in Poèmes à Madeleine)

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Madeleine Pagès

Plaines Désolation enfer des mouches Fusées le vert le blanc le rouge
Salves de 50 bombes dans les tranchées comme quand à quatre on fait claquer pour en faire sortir la poussière un grand tapis
Trous semblables à des cathédrales gothiques
Rumeur des mouches violentes
Lettres enfermées dans une boîte de cigares venue d’Oran
La corvée d’eau revient avec ses fûts
Et les blessés reviennent seuls par l’innombrable boyau aride
Embranchement du Decauvile
Là-bas on joue à cache-cache
Nous jouons à colin-maillard
Beaux rêves
Madeleine ce qui n’est pas à l’amour est autant de perdu
Vos photos sur mon coeur
Et les mouches métalliques petits astres d’abord
A cheval à cheval à cheval à cheval [1]
O plaine partout des trous où végètent des hommes
O plaine où vont les boyaux comme les traces sur le bout des doigts aux monumentales pierres de Gavrinis
Madeleine votre nom comme une rose incertaine rose des vents ou du rosier
Les conducteurs s’en vont à l’abreuvoir à 7 km d’ici
Perthes Hurlus Beauséjour noms pâles et toi Ville sur Tourbe
Cimetières de soldats croix où le képi pleure
L’ombre est de chairs putréfiées les arbres si rares sont des morts restés debout
Ouïs pleurer l’obus qui passe sur ta tête

Cote 146 (in Poèmes à Lou)

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Louise de Coligny-Châtillon

Plus de fleurs mais d’étranges signes
Gesticulant dans les nuits bleues
Dans une adoration suprême mon beau petit Lou que tout mon être pareil aux nuages bas de juillet s’incline devant ton souvenir
Il est là comme une tête de plâtre blanche éperdument auprès d’un anneau d’or
Dans le fond s’éloignent les voeux qui se retournent quelquefois

Entends jouer cette musique toujours pareille tout le jour
Ma solitude splénétique qu’éclaire seul le lointain
Et puissant projecteur de mon amour
J’entends la grave voix de la grosse artillerie boche
Devant moi dans la direction des boyaux
Il y a un cimetière où l’on a semé quarante-six mille soldats
Quelques semailles dont il faut sans peur attendre la moisson
C’est devant ce site désolé s’il en fut
Que tandis que j’écris ma lettre appuyant mon papier sur une plaque de fibro ciment
Je regarde aussi un portrait en grand chapeau
Et quelques-uns de mes compagnons ont vu ton portrait
Et pensant que je te connaissais
Ils ont demandé
Qui donc est-elle
Et je n’ai pas su que leur répondre
Car je me suis aperçu brusquement
Qu’encore aujourd’hui je ne te connais pas bien
Et toi dans ta photo profonde comme la lumière tu souris toujours


Source : Apollinaire, oeuvres poétiques, Bibliothèque de la Pléiade (édition établie par Marcel Adéma et Michel Décaudin, 1965).


[1ici, la typographie du poème va décroissant pour représenter la voix criant A cheval qui peu à peu s’éloigne de l’endroit où Apollinaire écrit son poème

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