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Joë Bousquet, soldat et poète

dimanche 19 janvier 2014, par Serge Bonnery

« Je suis à la fois le sujet et l’œuvre de ma volonté »
Joë Bousquet. La neige d’un autre âge.

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Joë Bousquet en uniforme de lieutenant - Collection particulière

On sait à peu près tout, aujourd’hui, des circonstances de la blessure reçue par Joe Bousquet le 27 mai 1918 sur le front de l’Aisne, précisément au plateau de Brenelle, proche de Vailly. Ainsi qu’en atteste le journal de marche de son régiment, le 156ème d’infanterie, la percée allemande fut telle ce jour-là que les régiments français qui s’étaient portés en première ligne pour tenter d’endiguer le flot ennemi furent balayés comme fétus de paille.
Le poète lui-même fait au moins à deux reprises le récit détaillé de l’événement qui allait bouleverser sa vie. Il en parle dans « D’une autre vie » [1], le récit autobiographique qu’il rédige à la demande de la photographe Denise Bellon venue à Carcassonne pour réaliser des portraits de lui dans sa chambre. Il fournit nombre d’autres détails dans une lettre à Carlo Suarès [2], datée du 3 mai 1936.
On sait à peu près tout de sa blessure, c’est-à-dire ce que le lieutenant désormais écrivain a bien voulu nous en dire. A l’inverse de nombreux écrivains combattants, Bousquet, en effet, n’a jamais écrit un livre exclusivement consacré à « sa » guerre. Il l’évoque cependant maintes fois, en particulier dans ses correspondances, mais aussi dans les « journaliers », ces cahiers auxquels il confie ses notes les plus personnelles, comme si chaque relation de tel ou tel fait lui offrait l’occasion de revivre cette période de sa vie avec laquelle il entend faire corps. En effet, de même que la blessure demeure toujours au centre de l’homme qui la porte, de même elle prend place au centre de son œuvre d’écrivain, comme un point par lequel il faut sans cesse passer et repasser pour avancer vers l’Etre.

Joe Bousquet prend appui sur sa blessure pour la surmonter et se construire. Elle lui rappelle que l’homme est Un et qu’il doit grandir - s’illimiter, dirait-il - dans le Tout que constitue sa vie.
Ainsi le poète restera toujours attaché au militaire qu’il avait choisi de devenir, à dix-neuf ans, en devançant l’appel sous les drapeaux, le 10 janvier 1916. « Rien de plus prémédité que ce coup de tête », écrit-il à Carlo Suarès. « Je savais où j’allais, les risques qu’il y avait à courir, et je ne trouvais pas d’autre issue à une situation morale qui me semblait chaque jour plus étouffante ».
Bousquet choisit aussi l’arme dans laquelle il désire servir : ce sera l’infanterie, où l’on est le plus exposé au danger. Et c’est encore à sa demande qu’il est incorporé au 156ème RI, un régiment réputé difficile car composé en partie de détenus de droit commun, de « durs à cuire » aux côtés de qui le jeune aspirant - il faut le croire sur parole - se sent rapidement tout à son aise.
Voici un épisode, raconté dans « La neige d’un autre âge » [3], qui en dit long sur son état d’esprit lorsqu’il se trouve en opération. Un jour de juillet 1917, alors qu’il venait de recevoir sa première blessure provoquée par l’explosion d’une grenade, le lieutenant Bouquet fut momentanément relevé du commandement de sa section au profit d’un adjudant qui n’obtint pas l’obéissance de ses hommes. Pire, l’un d’eux tira sur cet adjudant avec l’intention de le tuer mais manqua son coup. L’affaire fit grand bruit dans le secteur. Cependant, le colonel décida d’interdire toute enquête sur cet « incident ». Il demanda simplement à Bousquet d’engueuler ses soldats et voici comment le lieutenant s’adressa à eux : « Le commandant de compagnie m’a informé que l’un de vous était un assassin, ça me dépasse… Mais je retiens qu’il y a, parmi mes soldats, un idiot qui manque son homme à deux mètres… ».

Bousquet fut un guerrier dans l’âme. Il conquit rapidement ses galons d’officier, à la faveur d’un coup de main réalisé le 16 avril 1917 dans le secteur de Laon. « Après quelques heures de combat, le détachement auquel j’étais attaché était cerné et les trois officiers qui le commandaient tués l’un après l’autre avec les huit dixièmes de l’effectif », raconte-t-il à Carlo Suarès. « Je pris le commandement du reste. A midi environ, j’avais le dessus, j’étais dégagé et pouvais me porter en avant (…) On m’avait cité à l’ordre de l’armée et décoré en même temps de la médaille militaire (…) Le galon de sous-lieutenant suivit aussitôt. J’étais introduit DE FORCE dans la peau d’un officier fait pour les coups de mains et les opérations dangereuses ».

De force ? Oui, dans le sens où Bousquet - c’est ce qu’il veut signifier ici - s’en remet à la force même des événements auxquels il est confronté.
Le 27 mai 1918 à Vailly, il confie à la bataille le soin de le sortir de l’impasse où son histoire d’amour avec Marthe l’avait conduit. « De toutes les maîtresses qu’on réunissait autour de soi en quelques jours, celle-ci était la plus belle, la plus élégante » [4], se souvient-il. « Sans doute avais-je été sincère dans la promesse que nous avions échangée de nous marier après la guerre ». Mais le mariage n’aura pas lieu. Bousquet, une nouvelle fois à sa propre demande, exactement comme le jour où il a décidé de devancer la date de son appel sous les drapeaux, quitte Marthe et Béziers où ils se sont rencontrés, pour rejoindre le front. « Un beau matin, je n’y ai plus tenu, j’ai écrit au colonel de mon régiment pour qu’il m’évite même le séjour obligatoire au dépôt de la division. Quelques jours après, j’étais dans une compagnie de première ligne ».
Direction Verdun, puis le Mont Kemmel au printemps 1918 et, enfin, dans la nuit du 26 au 27 mai, la route Vailly, non loin du Chemin des Dames. Bousquet y arrive avec, en poche, une lettre de Marthe. « Cette jeune femme m’écrivait que tout était perdu, son père ayant lu mes lettres et qu’il ne me restait plus, si je l’aimais, qu’à rendre publique mon intention de l’épouser. Il me fallait ce REACTIF pour comprendre que j’étais peu fait pour partager sa vie ».
Dans le milieu de matinée, ce 27 mai, l’ordre d’assaut arrive. Conservée jusque-là en réserve, la 3ème compagnie du Ier bataillon, à laquelle appartient le lieutenant Bousquet, reçoit la mission de freiner la progression allemande et de « tenir coûte que coûte » pour couvrir la manœuvre de repli d’un régiment décimé. La bataille se déroule dans la plus grande confusion. L’ennemi, dix fois plus nombreux, surgit de toutes parts. Les balles fusent, tuent les hommes, beaucoup d’hommes. « Et alors, j’ai compris que c’était fini et je suis resté debout », confie-t-il à Carlo Suarès.

Cette position du soldat debout sous le feu, Joe Bousquet ne l’a jamais quittée. Il est demeuré, tout au long de sa vie d’écrivain et de paralysé, dans la situation d’un homme dressé devant son destin, toujours résolu à l’affronter de face, quel qu’en soit le prix, comme si le sens de sa vie en dépendait. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : de même que Bousquet qui s’ennuyait à dix-neuf ans dans sa province choisit la guerre pour redonner du sens à sa vie, de même il deviendra plus tard l’écrivain que l’on sait, pour toujours la même raison.
Ainsi, la blessure du 27 mai 1918 n’annule pas le soldat au profit du poète. Sinon, pourquoi l’écrivain aurait-il mis tant de soin à consigner autant de faits d’armes dans ses écrits ? Joe Bousquet y parle toujours avec précision de son expérience militaire, allant même jusqu’à fournir des détails qui ne sont pas toujours à son avantage sur le plan de la loyauté humaine. N’a-t-il pas ordonné que l’on tuât un lieutenant ennemi qui se présentait en parlementaire devant sa section ? Bousquet voulut, ce jour-là, donner une leçon à l’adjudant qui n’avait pas su se faire obéir en son absence. La « loi de la guerre »…

Pour autant, Joe Bousquet ne vit pas dans le souvenir nostalgique de la guerre. Ses écrits montrent plutôt combien il demeure présent au cœur même des combats qu’il a menés et dont la blessure est devenue, bien plus qu’un témoignage, la réalité. A-t-il jamais quitté le champ de bataille ? Ou l’a-t-il seulement transposé ?
Au mois de mars 1942, a lieu, dans la chambre du 53 rue de Verdun, une rencontre capitale. Joë Bousquet y reçoit la visite de Simone Weil. On sait pour quelle raison précise la philosophe fit le voyage de Marseille à Carcassonne. A cette époque, Simone Weil, dans l’attente d’un départ pour New York qui ne l’enchante pas, élabore un projet de formation d’infirmières appelées à intervenir directement en première ligne pour porter secours aux blessés. Elle souhaite présenter aux autorités un projet acceptable et, pour cela, elle doit obtenir des informations de la part d’un militaire rompu au quotidien de la guerre. C’est l’ancien officier, fort de son expérience, que Simone Weil vient visiter sur son lit de douleur.
Jean Ballard, le directeur des cahiers du Sud, l’y a vivement incitée, certain que Joe Bousquet pourra lui fournir les renseignements dont elle a besoin. Simone Weil sait aussi que Bousquet est poète et qu’il prépare pour les Cahiers du Sud un numéro important sur le « Génie d’Oc » dans lequel elle signera deux textes, sous le pseudonyme d’Emile Novis.
On devine, grâce à la brève correspondance qu’ils échangèrent entre avril et mai 1942 [5], le contenu de leur conversation qui fut d’une haute portée morale et philosophique. Dans cette correspondance, Joe Bousquet parle à plusieurs reprises de son vécu sur les champs de bataille : « Avant l’attaque du 16 avril 1917 à laquelle j’allais prendre part en qualité d’aspirant d’infanterie, je fus longuement chapitré par mon commandant de compagnie. J’allais voir que ce Jésuite lieutenant (Louis Houdard) était l’officier le plus brave et le plus saint de la division d’attaque où j’avais ma place. Il venait de me donner des ordres minutieux pour l’exécution d’un coup de main que je devais tenter en fin d’attaque. Ordres durs, sages où tout devait être prévu (…). Houdard, soudain, s’avise que j’en suis à ma première attaque ; et, avec beaucoup de vivacité : « une recommandation ! Défense formelle aux combattants de s’arrêter auprès des blessés. Rien n’autorise un soldat qui se bat à recueillir les plaintes ou les recommandations d’un soldat qui meurt. Ce contact avec la loi de la guerre me parut plus terrible que la bataille elle-même ». [6]
Au cours de cette rencontre ô combien intense sur le plan spirituel, Simone Weil ne sépare par le poète du soldat. Elle a très vite compris que l’un et l’autre ne font qu’un, car c’est ainsi que Bousquet se dévoile, dans la totalité de son être. « Vous avez ce privilège parmi tous que pour vous l’état actuel du monde est une réalité. (…) Vous, depuis vingt ans, VOUS REFAITES PAR LA PENSEE CE DESTIN qui avait pris et lâché tant de gens, QUI VOUS A PRIS POUR TOUJOURS… », lui répond-elle le 12 mai 1942.
Dans sa lettre du 2 mai, Joe Bousquet avait aussi rapporté à Simone Weil cet enseignement qu’il tenait de son capitaine, Louis Houdard : « Le soldat qui attaque, me dit-il, appartient à sa mission, à son devoir, IL NE S’APPARTIENT PAS ».
A Houdard, toujours lui, venu le visiter au soir du 27 mai 1918 : « Je lui ai demandé si j’avais fait tout ce qu’il attendait de moi » [7]. Bousquet a retenu la leçon. La « loi de la guerre », toujours…
Le poète, plus tard, n’a pas cherché à s’appartenir davantage que le soldat au cœur de la bataille. Il le dit à Simone Weil : « Je cherche ma vie hors de ma conscience, COMME SI TOUT CE QUI NOUS A FAITS DEVAIT TOMBER SOUS NOS SENS ET PARTAGER VISIBLEMENT NOTRE SORT, comme si notre conscience devait devenir la chair même de nos jours. (…) Rêver sa vie - dirait un poète qui ne serait rien de plus. Mieux : tendre de toutes ses forces vers un bonheur qui, DE TOUT CE QUE NOUS FUMES, NOUS FERAIT UNE VISION INEPUISABLE ».

Il reste que le souvenir de l’homme qu’il fut en uniforme de soldat plane sur Joe Bousquet comme une menace. « Il faut que je passe sur la confusion que j’éprouve à ressusciter un temps qui semble ne revenir au jour que pour menacer ma personnalité actuelle », écrit-il à Carlo Suarès au moment de se lancer dans sa grande confidence du 3 mai 1936. Le lien qui unit le poète au soldat demeure fragile. Et c’est sur ce fil ténu que Bousquet a poursuivi son cheminement vers l’Etre véritable qu’il ne désespéra jamais d’atteindre, en puisant dans les événements de sa vie la force de surmonter l’homme qu’il était.
Dans La neige d’un autre âge, il écrira plus tard : « L’HOMME EXISTE PAR SON ADHESION AUX EVENEMENTS, par sa façon d’accomplir, à travers eux, l’événement qu’il aura été ».
Pour Joe Bousquet, l’homme doit être considéré à l’aune des faits qui le constituent, pourvu qu’il les habite dans leur vérité. Ainsi de sa blessure, comme il le dit à Poisson d’Or : « J’avais vécu avec l’illusion qu’il me fallait mourir avant quarante ans. J’efface cette pensée : L’HOMME QUI EST NE EN MOI LE JOUR DE MA BLESSURE a aujourd’hui une vingtaine d’années ». [8]

Joe Bousquet s’est tout entier donné à sa vie de combattant sur les champs de bataille de la guerre de 14-18. De cet engagement, au sens le plus fort du mot car il implique l’homme dans sa totalité, témoigne son œuvre d’écrivain dont il dit à Denise Bellon : « Il n’y a pas d’œuvre de l’homme seul (…). Sa blessure ne fait que le traverser : ELLE S’ELARGIT DANS L’HUMANITE des autres hommes comme pour leur inspirer les actes susceptibles de la compenser ». [9]
Une œuvre, oui, dont toute la justification tient dans la transformation de la blessure en langage universel et qui, pour cette unique raison, demeure pour longtemps encore d’une inépuisable humanité.


[1Note-book suivi de D’une autre vie. Editions Rougerie 1982. Le texte manuscrit de « D’une autre vie » est reproduit dans « Denise Bellon – Joë Bousquet au gîte du regard », cahiers Joë Bousquet au Centre Joë Bousquet et son temps, 53 rue de Verdun, 11000 Carcassonne.

[2Lettres à Carlo Suarès. Editions Rougerie 1973.

[3La neige d’un autre âge. Editions Le Cercle du Livre 1952.

[4Lettre à Carlo Suarès du 3 mai 1936. Op. cit.

[5Correspondance Simone Weil Joe Bousquet. Editions L’âge d’homme 1982.

[6Lettre à Simone Weil du 2 mai 1942. Op. cit.

[7Lettres à Carlo Suarès. Op. Cit.

[8Lettre d’octobre 1937 in Lettres à Poisson d’Or. Gallimard, collection L’Imaginaire.

[9D’une autre vie. Op. cit.

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