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Premières traces de l’arrière-grand-père

dimanche 19 janvier 2014, par Serge Bonnery

Le projet du récit Une Patience paru au printemps 2003 aux éditions de l’Amourier est né de la présence, autour de moi, des objets qui avaient appartenu à mon arrière-grand-père lorsqu’il était Poilu.
Au fond, rien que de très banal : rares sont les greniers familiaux qui ne recèlent pas de ces souvenirs des tranchées. Culasses d’obus sculptés, jumelles, casques, croix de guerre, cartes postales, livrets militaires etc...
Un jour, ma grand-mère m’avait remis une boîte contenant les objets ayant appartenu à son père, geste par lequel ils devinrent mon héritage.
Longtemps, cette boîte est demeurée enfouie dans le fond d’une armoire. Jusqu’au moment où, revenue à la surface, rouverte, elle a fourni la matière du livre.

Avril 1998 : première apparition de l’arrière-grand-père / esquisse à partir du livret militaire et d’une carte postale

Les premières traces du travail d’écriture remontent aux premiers mois de 1998. Quelques esquisses, dont cette tentative d’évocation de la figure centrale du récit, l’arrière-grand-père, qui sera retenue quasiment telle quelle dans le texte final.


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Le texte -
Nom : Mailhol Jean Emile
Né le : 25 juin 1892 à Cazalrenoux
Profession : cult (pour cultivateur sans doute).
Grade : 2 cl (deuxième classe).
Domicilié à : Alzonne.
Canton de : du dit.
Département : Aude.
Lorsque la guerre éclate, le 2 août 1914, mon arrière-grand-père n’est pas dans les premiers contingents appelés à monter vers le front. Le répit durera presque un an. D’Avignon, fin mai 1915, il écrit à sa petite fille chérie qui n’a pas encore deux ans : sois toujours mignonne et aime tes chéris, surtout ne fais pas inquiéter ta mamie ou ta maman. Ton papa chéri qui t’aime toujours. Puis, tout s’accélère. Le 25 juillet, il est à Barlin. Brutalement, le paysage a changé. C’est une terre qu’il ne connaît pas. Des champs, à perte de vue. Des villages aux toits d’ardoises grises, pour la plupart abandonnés déjà, le gris des toits au gris des terrils se confondant (de Barlin, on voit, à les toucher, les houillères de Lens) et face à lui, une colline coiffée de bosquets que les hommes armés observent avec effroi. Notre-Dame de Lorette est là qui les attend.
Le 9 juin 1915, de Gournay-en-Bray où il fait étape (quelques jours de halte avant de rejoindre, plus au nord, son régiment d’artillerie), il écrit à sa femme. La carte postale (J. Guillotte fils, éditeur) représente l’hospice de la ville. C’est un bâtiment à deux étages en forme de U. Il est composé de :
deux corps latéraux à quatre fenêtres (quatre autres fenêtres donnent sur la cour d’entrée)
deux mansardes (en façade) surmontées chacune d’une cheminée
un corps central à huit fenêtres, deux mansardes et une porte d’entrée au-dessus de laquelle s’ouvre une large fenêtre arrondie, surmontée d’une pendule ronde et d’un clocher pointu, croix protégée dans une niche ouverte aux quatre points cardinaux.
Il était midi moins le quart au moment où la photographie fut prise de ce bâtiment, d’une symétrie parfaite selon une ligne imaginaire tracée au milieu de la façade principale, les dimensions des fenêtres identiques de part et d’autre, un parterre de fleurs sur le devant des deux corps latéraux, peu d’ornements en vérité (ce devait être un lieu silencieux, un lieu triste) et un grand escalier conduisant à la cour d’honneur, sobre et massif, un bloc de pierre taillée en marches régulières.
Le 9 juin 1915, de Gournay-en-Bray, il lui écrit que tout va bien. Sa santé est bonne. Très bonne même. Toutes les lettres de soldats parlent de santé. Santé bonne. Bonne santé. Rarement excellente. Bonne simplement, cela suffit à rassurer. Toutes les lettres (urgentes) disent sans le dire : je vous écris que je suis encore là. Il a écrit d’une écriture fine, au crayon à mine, une écriture fine légèrement penchée. Il savait écrire mais - comment dire - il écrivait comme on parle. Il savait se faire comprendre, il écrivait pour lui dire : ma santé et bonne. Point.
Il lui a envoyé la même carte (ma santé et bonne, ou ma santée est bonne, ou encore ma santé et bonne) des dizaines de fois, toujours d’un lieu différent sur le front mouvant des hostilités, et toujours répétant la même litanie. L’essentiel. Point. Sauf ce 9 juin 1915, à Gournay-en-Bray, où il fait exception à la règle qu’il s’est fixée. Le moral l’a quitté. Il cède à l’ennui. Alors, il se laisse aller. Il raconte

que quelques jours plus tôt deux soldats anglais sont morts d’un cout de soleil et d’un seul coup ces deux cadavres en répondent : il y a un coût à toute guerre que lui, comme les autres, ne voudrait pas payer. Ce devait être (juin 1915) un début d’été comme il en avait connu dans le Midi lorsque, passée la dernière vague de froid, la canicule arrive sans crier gare, vous surprenant entre deux rangées de vigne, là où - tous les vignerons vous le diront - la chaleur s’accumule à même la terre retournée, déjà sèche à la première bouffée de vent. Ce devait être, à Gournay-en-Bray, le 9 juin 1915 et les jours précédents, un début d’été d’une violence rare pour tuer.

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