Les cahiers de Serge Bonnery

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Céret # 3

lundi 21 octobre 2013, par Serge Bonnery

Visage(s) de Novelli

avec des mots de Mireille Calle-Grüber et de Claude Simon

Des peintres évoqués dans les deux feuilletons Céret précédents (Céret # 1 et Céret # 2), Picasso, Miro et Nicolas Poussin pour le visage d’Orion, Gastone Novelli se détache par l’histoire particulière que le lie à Claude Simon, une histoire ancrée dans l’Histoire du XXe siècle : les deux hommes ont connu la prison et les camps. Claude Simon en fait mention page 235 du Jardin des Plantes : "Arrêté par la police allemande et d’abord sauvagement battu, Gastone Novelli fut ensuite envoyé au camp de concentration de Dachau, en Bavière. Sur les 250 000 détenus environ que ce camp reçut, 33 000 seulement survécurent, et seule sans doute sa robuste constitution permit à Novelli de compter parmi ceux-ci. Suit le récit d’une expédition en Amérique du Sud ("pour une prospection de diamants", précise Claude Simon) au cours de laquelle Novelli doit à son expérience de Dachau d’être sauvé, son guide indien l’ayant abandonné au coeur d’une forêt vierge où le peintre prend, sous la plume de Claude Simon, les traits d’un Robinson Crusoe construisant "à l’aide de branchages (...) une sorte de barrage qui lui permettait d’attraper à la main les poissons qui remontaient (ou descendaient ?) le courant" afin de se nourrir et nourrir un compagnon, rencontré on ne sait trop dans quelles circonstances, "tête brûlée sans doute" mais "malade (ou blessé ?) incapable de marcher". Vous voyez d’ici la situation.

La leçon de Dachau. Puis l’expérience de Dachau sauva encore Novelli lorsque, s’éveillant un matin, il se trouve (lui mais aussi, de fait, son compagnon malade ou blessé) encerclé par "des bâtons plantés verticalement en terre à intervalles réguliers, environ tous les trois mètres, tout autour de leur campement" comprenant bientôt qu’il ne s’agit pas de bâtons mais de flèches, "longues flèches plantées pendant la nuit par des personnages invisibles". L’expérience de Dachau lui permet de comprendre que si les personnages invisibles avaient voulu les tuer, lui et son compagnon, ils y seraient parvenus sans difficultés, les flèches ayant été plantées à leur insu, pendant leur sommeil, sans qu’ils ne voient ni n’entendent rien de cette attaque. Novelli interprète l’événement comme une sommation, un avertissement, "ce que vous appelez en français une sommation sans frais".

Mais quelle expérience, quelle leçon (Claude Simon emploie le mot leçon) Novelli a-t-il apprise à Dachau qui lui permet de sortir indemne de cette rencontre avec les personnages invisibles qui l’avaient encerclé de flèches ? Ceci (c’est Novelli qui parle) : "Parce que j’avais appris ou compris deux choses : la première c’est que si tu as l’air trop fort, on te tue parce qu’on a peur de toi ; la seconde c’est que si tu as l’air trop faible, on te tue aussi, cette fois simplement pour s’amuser". Novelli adopte donc l’attitude qui, ne le faisant apparaître ni comme le plus fort (il range son fusil de chasse dont la capacité de nuisance est nettement plus puissante que les flèches des indigènes) ni comme le plus faible (il continue à vaquer, pêcher, étayer son barrage, vivre comme si de rien n’était pour montrer que l’apparition des flèches ne l’inquiétait pas plus que ça). Jusqu’au jour, le dixième, où les flèches ont disparu et quelques jours plus tard, la rencontre avec "un petit homme tout nu qui, à quelques mètres de lui, le visait avec son arc (...) soudain matérialisé à partir du néant..." etc. Je n’en dévoile pas plus. Vous trouverez ce récit à partir de la page 235 de l’édition Minuit du Jardin des Plantes. Allez voir, lire, et vous reviendrez convaincu que Claude Simon est un authentique romancier, contrairement à ce que ses détracteurs se sont ingéniés à répandre par jalousie, incompétence et pour tout dire : médiocrité.

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Le stalag IV - B où Claude Simon a été emprisonné

Palindrome. Claude Simon a été fait prisonnier après la déroute subie par son régiment de cavalerie. C’était le 17 mai 1940. Il fait récit de cet événement dans La Route des Flandres mais il y revient dans d’autres de ses romans, le réécrit, comme un leitmotiv. Lui et quelques compagnons égarés après l’explosion des lignes françaises sous les coups de boutoir de la wermarcht ont rejoint un régiment de Dragons, enfin plutôt ce qu’il reste du 31e Dragons, c’est à dire quelques soldats, égarés comme eux. Et c’est là, à l’orée d’un bois, à l’ouest de Felleries qu’ils sont fait prisonniers. "Le 20 mai", écrit Mireille Calle-Grüber dans sa biographie Claude Simon une vie à écrire (éditions du Seuil), "ils arrivent en camion à Philippeville, puis Dinant (en ruine) et Marche ; le 21 sont à Saint-Wirth d’où ils embarqueront en train pour le Stalag IV B de Mühlberg-sur-Elbe". Ils parviennent à destination le 27 mai 1940. C’est toujours étonnant, le parallèle des dates. Ce 27 mai signifie la fin de la guerre pour Claude Simon. Pour Joë Bousquet, la fin de la guerre (la précédente, celle de 14-18) eut également lieu un 27 mai, de 1918, lorsqu’il reçut sa blessure sur le front de l’Aisne à Vailly, pendant la dernière bataille de la Marne, blessure dont il ne se relèvera pas, condamné à vivre couché, sa moelle épinière épinglée par la balle qui le traversa et le laissa tel un pantin désarticulé entre les mains de quelques compagnons suffisamment dévoués pour ne pas le laisser crever là, au milieu des gourbis et des troncs d’arbres déchiquetés. Mais revenons à Claude Simon, emprisonné le 27 mai 1940. Evadé le 27 octobre. Cinq mois plus tard, jour pour jour.

Claude Simon et Gastone Novelli partagent cette même expérience de la captivité. Tous deux ont connu l’obsession de la faim. Se lever chaque matin et n’avoir comme seul souci que de trouver de quoi manger pour résister aux conditions de détention, réduits à l’état de bêtes. Ils sont tous deux montés dans les wagons à bestiaux qui ont transporté tant de prisonniers, déportés, durant ces années noires du siècle. Claude Simon portait le numéro matricule 28982. "Un chiffre palindrome", remarque Mireille Calle-Grüber.

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Gastone Novelli - Totolettera, 1962

Claude Simon - Gastone Novelli : ce n’est pas palindrome. Et pourtant. Les lettres formant leurs noms et prénoms s’entrelacent. Il y a du simon dans gastonenovelli. Et surtout, ce sont les lettres qui, sur le plan de leurs expressions artistiques, les lient. Car Novelli peint des lettres, ou plutôt des "signes empruntés aux langues les plus variées, comme par exemple les esprits grecs, les trémas ou les petits o en usage dans les langues nordiques, les circonflexes, les graves, les aigus", relève Claude Simon (Le Jardin des Plantes, page 244). L’importance des signes, "des lettres, des chiffres, des fragments de phrases plus ou moins effacés" est ce qui les rapproche et les unit. Pour le dire, Claude Simon use d’un moyen qu’aucun romancier avant lui n’a encore pensé (ou osé) utiliser. Page 245 du Jardin des Plantes, centrées sur la page, apparaissent trois lignes de A ainsi disposées :

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

3 lignes de 31 signes A rappelant la toile de Novelli remplie de "lignes de A irrégulièrement tracés, chacun des caractères légèrement différent de celui qui le précède ou le suit". 3 x 31 = 93. 93 A "ondulant comme un cri".

La figure du tragique (une esthétique de la recomposition)

avec des mots de Brigitte Ferrato-Combe [1] et de Claude Simon

Pour Claude Simon, Novelli a le visage de l’ami. On soupçonne que ces deux là n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Juste faire signe. Dans le roman (Le Jardin des Plantes) où Novelli devient un personnage de fiction, le peintre-personnage incarne la figure du tragique, un double tragique de Claude Simon lui-même. Figure lazaréenne du ressuscité, du revenu de loin comme on dit et, enfin, figure de la mélancolie.

En 1957, Gastone Novelli peint une toile qu’il intitule Construzione. Exactement la tâche qui incombe aux artistes d’après la guerre, les camps, d’après Auschwitz. Construire. Recomposer une esthétique. Voici ce que dit à ce propos Gastone Novelli lui-même, cité par Brigitte Ferrato-Combe dans sa préface du catalogue de l’exposition Novelli à la galerie Dimeo (Paris, 10 octobre - 29 novembre 2008) : "Après la guerre (...), il fallait nécessairement recomposer une esthétique, reconstruire une civilisation. Et comment repartir de zéro, si ce n’est en prenant comme support les matériaux élémentaires, les seuls certains, les plus pauvres, les moins équivoques ou récusables : le plâtre, la terre, le sable..."

Pour Claude Simon comme pour Gastone Novelli, cette recomposition passe par la simplicité des matériaux. Ils comprennent que la seule voie possible pour repartir, se relever, après la guerre, après les camps, après Auschwitz, c’est de repasser par le simple. Des signes donc. Accents. Parenthèses. Lettres. A. Tout l’alphabet sans exception. Lettres formant mots, mots formant phrases. De simples signes. Des signes simplement. Non récusables. Vous ne trouverez jamais un seul mot savant dans les romans de Claude Simon. Vous pouvez lire les romans de Claude Simon sans dictionnaire à portée de main. Il n’utilise que des mots simples. Des mots à la portée de tous. Des mots de roman. Ceux qui tentent encore (ou ont tenté) de faire passer Claude Simon pour un écrivain obscur, difficile, abscons, n’ont rien compris à Claude Simon. L’ont-ils seulement lu ?

Il existe une photo de Gastone Novelli prise dans son atelier à Rome en 1961-1962 qui ressemble étrangement à une photo de Claude Simon prise dans sa maison de Salses, dans les Pyrénées-Orientales. Ils sont chacun représentés derrière une fenêtre dont les battants sont entrouverts. On voit leur visage, leur regard. Ils ont le même regard vif, acéré. Un regard qui vous prend à témoin. Ils vous regardent et ils témoignent par leur regard de votre présence. C’est vous qu’à travers la vitre ils regardent. Ils n’ont d’yeux que pour vous. Vous, pour qui ils ont entrepris un long travail de (re)construction sans lequel vous ne pourriez pas, à votre tour, peindre, écrire, poser des couleurs, des mots sur le grand livre blanc du monde, le monde (pour paraphraser Baudelaire) comme si nous n’étions pas là pour le dire. Mais qui n’existerait pas s’il n’était dit.


[1Brigitte Ferrato-Combe est l’auteur de "Ecrire en peintre, Claude Simon et la peinture" aux presses de l’Université Stendhal de Grenoble (Ellug) où elle est maître de conférences.

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