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Céret # 4

mercredi 23 octobre 2013, par Serge Bonnery

Conversation sur le mur

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Mur à Salses - Photo Serge Bonnery

avec des mots de Sarah Anaïs Crevier Goulet, Léonard de Vinci, Jean Dubuffet, Antoni Tàpies et Claude Simon.

« Si tu regardes des murs barbouillés de taches ou faits de pierres d’espèces différentes et qu’il te faille imaginer quelque scène, tu y verras des paysages variés, des montagnes, fleuves, rochers, arbres, plaines, grandes vallées et divers groupes de collines. Tu y découvriras aussi des combats et figures en mouvement rapide, d’étranges airs de visages et des costumes exotiques et une infinité de choses que tu pourras ramener à des formes distinctes et bien conçues. Il en est de ces murs et mélanges de pierres différentes, comme du son des cloches, dont chaque coup t’évoque le nom ou le vocable que tu imagines. » (Léonard de Vinci, Traité de la peinture, cité par Georges Raillard dans La syllabe noire de Tàpies).

Des murs barbouillés de taches, faits de pierres d’espèces différentes : le volume Photographies publié dans la collection Photo Cinéma des éditions Maeght, rassemble (entre autres sujets) des murs photographiés par Claude Simon. Homme endormi représente un homme couché, la tête reposant sur un sac en guise d’oreiller. Il a posé sa béquille contre un mur de fines briques que l’on suppose rouges (mais on ne sait pas, la photographie est en noir et blanc) et il paraît tout petit, le personnage, comme happé par ce mur. Sur cette photographie, c’est le fond (le mur) qui absorbe le sujet, l’avale. Ne l’efface pas mais le rend à sa dimension misérable. Ce mur accentue la misère de l’homme couché. C’est un mur de lamentations.

La photographie placée en regard (sur la page de droite) le confirme : Homme au front ensanglanté représente un Christ en croix souffrant. Il est couché lui aussi, allongé horizontalement, son regard s’apitoyant sur le sort du misérable - page de gauche - prostré contre son mur. Cette confrontation n’est pas un hasard. On sait toute l’attention accordée par Claude Simon à la mise en page de l’ouvrage, à l’ordre dans lequel ses photographies sont présentées au lecteur/regardeur. Chaque double page a un sens. Fait sens. Un Christ souffrant se penchant sur la souffrance d’un misérable cherchant le repos contre un mur de lamentations. Cela fait sens.

Plus loin, dans le livre, Gravure inaugure la série des photographies de murs qui ne représentent plus que des murs, sans sujet humain apparent. Gravure est la photographie d’un graffiti qui figure un visage humain buriné dans la pierre. On croirait un tableau de Jean Dubuffet avec qui Claude Simon entretint une vive correspondance [1]. Gravure est un tableau de Jean Dubuffet. Polygones irréguliers montre la surface rugueuse d’un mur composé de pierres hétéroclites, de formes et de couleurs diverses. On voit beaucoup de ces murs dans nos régions. Ce sont des murs de maisons pauvres, de granges, de remises ou de casots, petites baraques érigées au milieu des vignes où les vignerons entreposaient leur matériel autrefois.

L’écriture n’est pas une fiction. Nous parvenons, page 86 du livre, à la photographie qui nous intéresse particulièrement ici. Elle s’intitule Page d’écriture. Je regrette, pour des questions de droits, ne pas pouvoir vous la montrer. Je ne peux vous montrer que la couverture d’un numéro des Cahiers Claude Simon [2] qui la reproduit en partie. Page d’écriture est formée de pierres d’espèces différentes, disposées en oblique, de manière alternée, une ligne où les pierres de forme ovale penchent vers la droite, la ligne suivante où elles penchent vers la gauche, les deux lignes séparées par une droite composée de deux rangs de pierres longues et plates rappelant la structure du mur de Homme endormi.

Je ne me lasse pas de regarder cette photographie. Ecrivant moi-même, il m’arrive de la placer sur le pupitre situé à la gauche de mon clavier d’ordinateur, pupitre destiné d’ordinaire à accueillir le cahier dans lequel sont rassemblées les notes manuscrites accumulées en préparation du texte à venir. Je ne cesse de regarder cette photographie, de la scruter dans ses moindres recoins, granules, anfractuosités. Je cherche à la lire. Je cherche l’alphabet qui la compose pour pouvoir ligne ces lignes de galets. Regardant cette photographie, j’essaie d’apprendre à lire. C’est son titre qui m’obsède : Page d’écriture. Son titre et la représentation que Claude Simon donne d’une page d’écriture. Je me dis, regardant cette photographie, qu’écrire n’est pas une abstraction, qu’écrire n’est pas une fiction, qu’écrire consiste à amasser les mots, pierre après pierre, et les ordonner selon un rythme, une harmonie, pas n’importe quelle harmonie, pas n’importe quel rythme, mais un rythme, une harmonie qui produisent du sens. Et cette photographie a un sens. Elle montre ce que, aux yeux de Claude Simon, est réellement une page d’écriture. Comme l’a souligné Sarah Anaïs Crevier Goulet lors des rencontres de Céret sur Claude Simon et les peintres, Page d’écriture indique qu’écrire, pour Claude Simon, consiste à trouver un ordre. A mettre une intelligence à l’oeuvre. Si j’étais professeur et que je devais expliquer ce qu’est l’écriture de Claude Simon, je crois que je commencerais mon cours en projetant cette photographie sur un écran. Puis je me retournerais vers mes élèves et je leur dirais : voilà, l’écriture de Claude Simon, c’est ça !

Ceci n’est pas un mur de galets ovales. Le propos de Léonard de Vinci par lequel nous avons débuté cette note, Claude Simon s’y réfère dans la préface au catalogue de l’exposition Les Tapiès de Tapiès au musée Cantini de Marseille (10 octobre 1988 - 15 janvier 1989). Pour dire la proximité de leur travail. Ainsi : « de toutes les tentatives réalistes auxquelles se sont essayés les peintres, celle de Tàpies (...) me paraît une des plus irréprochables, répondant en tout cas à mes propres préoccupations dans le domaine de l’écriture ». C’est on ne peut plus clair. Et Claude Simon de faire référence à la peinture de Tàpies représentant, verticalement, (de haut en bas) un A, une croix et une tâche rouge pour saluer son titre qui dit, tout simplement : A, croix, rouge. Et de remarquer que point n’est besoin pour Tàpies d’avertir que « Ceci n’est pas une pipe ».

Elle est importante, cette remarque, parce qu’elle porte le fer là où il blesse encore. Elle permet à Claude Simon d’avancer, après avoir demandé à ce que l’avertissement-titre de Magritte « figure en grandes lettres au fronton de toutes les académies où l’on enseigne aussi bien les règles de l’art que celles de la littérature, que dans tout tableau ou fresque, tout sujet affiché n’a jamais été que pré-texte ». Ecoutons Claude Simon, car ce qu’il dit là est capital pour comprendre ce qu’il entend par écriture : « les plus habiles effets de perspective ou de lumière de l’art soi-disant d’imitation reposent sur un ensemble de codes de lecture, de sorte que, pour si réalistes qu’ils se veuillent (ou se proclament) tout dans ces représentations diffère du monde tel qu’il nous est réellement donné à voir ou à appréhender ». Et en appelant à Jean Dubuffet qui s’interroge : « On peut prendre le parti de tenir pour incontestable ce que nos yeux voient. Mais que voient-ils ? », Claude Simon prolonge (avec Dubuffet) : pour faire vite, il nous dit que ce que nous voyons n’est pas le réel. « On se trompe, affirme Dubuffet, quand on identifie la réalité avec la vision que nous croyons avoir des choses ».

Le mur de galets ovales que photographie Claude Simon, on se trompe si l’on croit qu’il s’agit d’un mur de galets ovales. Ceci n’est pas un mur de galets ovales. Ceci est une Page d’écriture.

Il n’est pas neutre, à cet instant, de se souvenir que Matériau de construction fut le titre primitif du roman de Claude Simon, La Route des Flandres. Pas de doute, Sarah Anaïs Crevier Goulet a raison : Claude Simon est un constructeur. Ce qui l’intéresse, c’est construire un texte à partir d’un matériau brut. Et les mots isolés les uns des autres, c’est bien cela qu’ils sont : un matériau brut. Un amas de mots entassés (listés) sur une page blanche comme on entasse des pierres sur un chantier pour construire un mur. Puis il s’agit de l’ordonner, ce matériau, de l’extirper du chaos, et de construire un sens à partir de lui. Ecrire c’est construire. Construire du sens comme on construit un mur.

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Fresque d’Antoni Tàpies sur la façade du musée d’art moderne de Céret

L’archétype et le symbole. En 1969, la revue Essais commande à Antoni Tàpies un texte sur le thème du « mur comme forme d’expression de l’art contemporain » [3]. Dans cet article, Antoni Tàpies ne dit pas autre chose que ce qu’écrira plus tard Claude Simon dans la préface au catalogue d’exposition du musée Cantini. Voici. « Dans mon intention, explique Tàpies, ces images (de murs) n’ont jamais été une fin en soi : il faut les tenir pour des tremplins, un moyen pour atteindre des objectifs plus lointain ». Un pré-texte. Attention : pas un prétexte, prévient Tàpies, dont le rôle se bornerait à soutenir des composantes plastiques. Non : un pré-texte dans le sens où, tout se passant dans un champ bien plus vaste que le champ délimité par le format ou le contenu matériel du tableau, celui-ci (le tableau) n’est qu’un support qui induit le regardeur au jeu infiniment plus ample des mille et une visions...

Or Claude Simon croit que pour prendre le regardeur/lecteur au jeu des mille et une visions, il est important qu’au départ, le mur photograophié soit un mur et rien d’autre, comme Magritte a peint d’abord une pipe et rien d’autre, comme les murs de Tàpies gardent leur réalité, sans rien perdre de leur charge archétypique et symbolique. Le mur photographié par Claude Simon pour Page d’écriture est d’abord un mur. Il est important qu’il soit d’abord vu et perçu comme un mur. Sans quoi il n’a aucune chance de devenir une page d’écriture. A quoi ce mur doit-il sa faculté à devenir une page d’écriture ? A la puissance évocatrice des images, répond Tàpies. La seule visée de l’artiste et de l’écrivain : libérer la puissance évocatrice de l’image. Claude Simon ne cherche pas autre chose dans ses descriptions.

Après Auschwitz. Que de suggestions, s’émerveille Antoni Tàpies, peuvent naître de l’image du mur et de toutes ses dérivations. Il cite : séparation, claustration ; murs des lamentations, murs des prisons ; témoins de la marche du temps, surfaces lisses, sereines, blanches, surfaces torturées, vieillies, décrépites etc... La liste est sans fin. De fil en aiguille, il passe entre autres par le prestige romantique des ruines, le sens du paysage, le rejet du monde, la contemplation intérieure, l’anéantissement des passions, les déchirures, tortures, corps écartelés, débris humains, la contemplation de la terre, du magma, de la lave, le champ de bataille, le jardin etc... etc... Mais n’est-ce pas là la manière de procéder de Claude Simon dans l’écriture ? Partant d’un objet à la portée de sa main, le décrivant, saisir non l’objet posé, figé, mais l’objet en expansion, par la libération de sa toute puissance évocatrice ? Nous verrons cela dans un prochain feuilleton à propos du paquet de Gauloises.

En attendant, terminons notre conversation sur le mur. De séparation. De claustration. Mur de prison. Les romans de Claude Simon portent l’histoire du XXe siècle à son point d’incandescence. Il a franchi, lui, les murs du Stalag IV B de Muehlberg sur Elbe lors de son évasion. Gastone Novelli s’est heurté aux murs du camp d’extermination de Dachau. Si le XXe sièlce fut celui des wagons à bestiaux dans lesquels furent emportés soldats, prisonniers, déportés, il fut aussi le siècle des emmurés. Emmurés dans les camps, les goulags, emmurés d’Auschwitz. Murs auxquels les réchappés (comme Claude Simon, Gastone Novelli) doivent apprendre à survivre. C’est à dire recommencer. Mais comment recommencer, après Dachau ? Après Auschwitz ? Je suis incapable de le prouver. Mais je sens, dans ma peau de lecteur, depuis longtemps je sens qu’une réponse possible à cette terrible question se trouve dans les livres de Claude Simon. Ecrire, non, n’est pas une fiction.


[1Claude Simon - Jean Dubuffet, Correspondance, éditions de l’Echoppe.

[2Cahiers Claude Simon, publiés par l’Association des lecteurs de Claude Simon.

[3Antoni Tàpies, Communication sur le mur, in La pratique de l’art (Folio Essais).

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