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Céret # 5

lundi 28 octobre 2013, par Serge Bonnery

Itinéraire d’un paquet de gauloises (le fait littéraire chez Claude Simon)

Dans l’entretien filmé à Salses par le réalisateur allemand Peter Brugger, Claude Simon parle du fait littéraire. Il explique en quoi, à ses yeux, consiste le fait littéraire. Nous avons souvent dit, ici, l’importance du verbe faire dans le lexique de Claude Simon pour définir l’acte d’écrire. Ecrire, c’est faire. Et nous n’avons pas manqué non plus de souligner l’importance de la description dans sa technique de construction romanesque. Dans l’entretien en question, Claude Simon use d’une description pour dire ce qu’est pour lui le fait littéraire. Il décrit un paquet de gauloises posé sur sa table d’écriture, à portée de sa main. Ecoutons-le :

« Je suis assis à ma table de travail, je viens de prendre une cigarette dans un paquet de gauloises, je vais entreprendre de décrire ce paquet de gauloises. Eh bien, je vais dire, d’une façon très simple, très objective, qu’il est rectangulaire, qu’il est bleu, qu’il y a écrit dessus le mot gauloises, qu’on voit un casque avec des ailes. Le contexte, la sphère de perception de cet objet dans le monde réel entre guillemets, c’est tout ce qu’il y a sur ma table. Il y a des crayons, il y a une loupe, il y a des pots de colle, il y a un presse-papiers avec un peu de courrier, il y a un cendrier, il y a un morceau de marbre, enfin, voilà le contexte dans lequel ce trouve cet objet « paquet de gauloises » dans le monde perçu. Maintenant, je commence à écrire. Je commence à écrire qu’il est rectangulaire. Aussitôt, le mot rectangulaire, dans mon esprit et dans celui du lecteur, qu’il le veuille ou non, fera surgir ce qu’on appelle tout un monde de connotations : pour rectangle, la géométrie, les concepts d’autres formes de géométrie, des triangles, des cercles, des carrés etc. J’ai dit qu’il était bleu : bleu, aussitôt la mer, une fleur, une robe, etc. Lorsqu’on lit gauloises, aussitôt on pense les Gaulois, Vercingétorix, les druides, les menhirs, le gui, la conquête romaine... Bien. Je dis qu’il y a un casque. Lorsque je prononce le mot casque, arrivent des concepts de métal, de bronze, d’airain, de bataille, de bruit de métal entrechoqué, d’épée. Aussitôt tout cela lui saute à la figure. Et lorsque je dis que ce casque a des ailes, aussitôt les concepts de plumes, d’oiseau, des chants d’oiseaux, des vols... Tout ceci surgit. Et voilà un paquet, un objet très prosaïque, décrit d’une façon pas du tout littéraire, qui se trouve aussitôt transporté dans un autre contexte que son contexte dans le monde dit réel... »

Un certain nombre de mots-clés constituent, dans ce texte, autant de marqueurs importants pour comprendre le fait littéraire chez Claude Simon. Voici ceux qui ont retenu mon attention.

Façon simple : chez Claude Simon, tout part du simple, du prosaïque. Du, il le dit en conclusion, « pas du tout littéraire » car au fond, rien n’est littéraire avant d’avoir été écrit. Et donc ce paquet de gauloises que nous regardons, posé sur la table de travail de Claude Simon, n’est, pour l’instant, qu’un paquet de gauloises posé sur une table. Rien d’autre. Ce n’est que si Claude Simon se met à le décrire qu’il va changer de statut pour quitter l’enveloppe d’objet prosaïque et devenir un fait littéraire.

Objective : pour atteindre ce but - faire d’un objet prosaïque un fait littéraire - il faut impérativement aborder l’objet avec le plus d’objectivité possible. C’est-à-dire l’appréhender en dehors de tout affect, de tout concept. Le dire d’abord tel qu’il est, de façon simple, objective. Sans quoi, vous le privez immédiatement de son existence propre. Vous l’annihilez. Or il est nécessaire qu’il existe, d’abord, en tant que tel, pour devenir ensuite un fait littéraire.

Monde réel entre guillemets : c’est évidemment l’expression entre guillemets qui intrigue et pose la question du monde réel. Ces mots que prononce Claude Simon, entre guillemets, juste après avoir parlé de monde réel montre à quel point l’écrivain se méfie de ça, le monde réel, qu’il ne sait pas très bien, au fond, ce qu’est ce monde réel dont il a déjà dit ailleurs qu’il était mouvant. Mais la suite va nous éclairer.

Monde perçu : voilà. Nous y sommes. Ce que nous avons sous les yeux n’est pas le monde réel en tant que tel mais le monde perçu. Le monde non tel qu’il est mais tel que nous le voyons. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Attention : le monde réel existe. Claude Simon ne l’a jamais nié. Mais il établit une différence fondamentale entre réel et perçu.

Monde de connotations : c’est, pour Claude Simon, la définition du monde perçu. Le monde perçu est un monde composé de connotations. Exemple : tout ce qui me vient à l’esprit en décrivant un paquet de gauloises.

De l’analyse de ces mots-clés découle la définition du fait littéraire selon Claude Simon. Le paquet de gauloises part du monde réel dans lequel il est pour traverser le monde perçu (le paquet de gauloises non tel qu’il est mais tel que Claude Simon le voit) et enfin, après avoir voyagé dans un monde de connotations (bleu, la mer, une fleur, une robe / gauloises, Gaulois, Vercingétorix etc.) accède, sur la feuille de papier, au statut de fait littéraire.

Plus loin dans l’entretien, à propos de Roland Barthes et de son évolution personnelle du roman « classique » (ses premiers livres dont il refusera par la suite toute réédition) vers un « nouveau roman », Claude Simon dit ceci : « Le sens n’est pas une chose que l’on possède, que l’écrivain-prophète va délivrer au vulgaire peuple par le moyen du langage (...), le sens est le produit du travail de l’écrivain dans le langage ». Et il souligne : « Cela me semble extrêmement important à dire ». Je crois en effet que l’essentiel est dit.

Repères
Le film de l’entretien dont il est ici question est disponible en DVD avec le livre Les Triptyques de Claude Simon ou l’art du montage, édité par Mireille Calle-Grüber aux Presses Sorbonne Nouvelle avec la participation du réalisateur Peter Brugger et une postface de Pascal Quignard. Ce livre contient une transcription complète de l’entretien, le scénario du court-métrage L’impasse de Claude Simon (inséré sous forme d’incise dans l’entretien et que l’on peut donc aussi découvrir sur le DVD), des lettres échangées entre Claude Simon et Peter Brugger à propos du film-entretien, le découpage de La Route des Flandres, les plans de montage de Triptyque et du Jardin des Plantes, des échanges de correspondances avec Jean Dubuffet notamment, des articles rassemblés de Claude Simon sur "le roman comme écriture de recomposition"... Bref, un ouvrage fondamental pour comprendre ce qu’écrire signifie pour Claude Simon.

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